QUELQUES TRACES
D'UNE ÉMIGRATION
DE L'EUROPE SEPTENTRIONALE
EN AMÉRIQUE
DANS LES TRADITIONS
ET LES LANGUES DE L'AMÉRIQUE CENTRALE.

LETTRE ADRESSÉE A M. C. G. RAFN,
SECRETAIRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DES ANTIQUAIRES DU NORD A COPENHAGUE,

PAR M. L'ABBE BRASSEUR DE BOURBOURG.

[Extracted from Nouvelles Annales des Voyages, Décembre 1858, vol. iv, 18, pp. 261-292.
Apologies for the poor quality of p. 281. Half the text is missing as I was relying on a scan from Googgle books.]


        Monsieur,

Le vieux proverbe français «vaut mieux tard que jamais» me vient en aide aujourd'hui pour commencer une réponse que je vous dois depuis longtemps, mais que les circonstances et le choix d'un moment tout à fait opportun m'ont obligé de remettre jusqu'à présent. Lorsque je reçus la lettre que vous me fites l'honneur de m'adresser en date du 19 décembre 1855, à Rabinal, dans la Vera-Paz, près d'une année s'était écoulée depuis que vous l'aviez expédiée d'Europe. J'avais quitté cette localité, et après avoir parcouru diverses autres pro- [p.262] vinces de la république guatémalienne, je songeais déjà à me rembarquer pour la France. J'acterais de compléter un ouvrage important sur l'histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique Centrale,1 dont le dernier volume vient de paraître, et je craignais d'entreprendre quoi que ce fût qui pût eh retarder la publication. Ce n'est pas qu'une simple lettre exige tant d'efforts et de loisir; mais la vôtre, Monsieur, quoique courte, demandait plus qu'une réponse ordinaire, et aux questions que vous me faisiez il faudrait peut-être un volume entier pour y répondre d'une manière tout à fait catégorique, tant elles excitaient mon intérêt, à mesure que j'avançais dans mes travaux. Maintenant que j'ai mis la dernière main à l'impression de l'ouvrage qui absorbait tous mes instants, je me sens plus libre, non-seulement d'y répondre, mais d'exprimer plus clairement les idées que les traditions américaines et la comparaison des vocabulaires de l'Amérique Centrale ont éveillées dans mon esprit. Avant d-entrer en matière, je vous prierai, Monsieur, de vouloir bien agréer ces excuses pour le long silence où je suis resté à votre égard, et de recevoir mes remercîments pour les offres aimables que vous me fai- [p.263] siez dans votre lettre, tant en votre nom qu'en celui de la savante Société dont tous êtes un si ardent promoteur.

Né dans une partie de la Flandre française où le souvenir des pirates du nord est resté dans une foule de localités y et ou l'on continue à parler un vieux flamand, plus ou moins en rapport avec le hollandais et les langues plus septentrionales, instruit de l'anglais et de quelque peu d'allemand, je fus frappé, dès mon arrivée parmi les indigènes de l'Amérique Centrale, de la similitude qu'une quantité de mots de leurs langues offrait avec celles du nord de l'Europe, et c'est ce qui m'entraîna à en parler alors avec tant de vivacité dans une de mes lettres adressées à M. Alfred Maury. Malgré les réclamations que mes suppositions soulevèrent de divers côtés et les sourires incrédules qu'elles appelèrent sur les lèvres de plusieurs de nos savants dont je respecte et honore les connaissances, je persiste plus que jamais dans l'opinion que j'exprimais alors; plus j'avance dans mes études américaines plus je demeure convaincu des relations qui existèrent, antérieurement à Christophe Colomb, entre le Nouveau-Monde et les contrées situées à l'orient de l'autre côté de l'océan Atlantique, et plus je suis persuadé que les Scandinaves ont du, à une période même plus reculée que celle dont vos intéressants mémoires rapportent le souvenir, émigrer vers le continent américain.

Dans votre excellente lettres vous m'engagez, [p.264] Monsieur, à comparer les mots que j'ai trouvés dails les langues quichée, cakchiquèle et tzutohile aux mots correspondants de votre ancienne langue, telle qu'elle était au xie siècle et même avant (dônsk tunga), les langues modernes, ajoutez-vous avec raison, s'étant grandement écartées de leurs qualités primitives. Vous me demandez ensuite une liste de ces mots: mais c'était là précisément mon plus grand embarras, les vocabulaires que je possède des langues de l'Amérique Centrale n'étant pas de simples listes comme celles que quelques voyageurs ont rapportées de ces contrées, mais d'énormes dictionnaires qu'il me faudrait recopier en entier pour pouvoir vous satisfaire. J'ai dû me contenter donc de parcourir ces manuscrits et d'en tirer une liste des principaux mots que j'ai trouvés en correspondance avec ceux que je connais des langues du nord, telles qu'elles se présentent aujourd'hui: car le changement qui s'est opéré en elles dans le cours des siècles ne peut être assez grand, je crois, pour avoir dénaturé complètement leurs racines départ et d'autre. M. Malte-Brun, qui a l'obligeance de me donner une place dans les colonnes de son intéressante Revue, m'aidera ainsi à conserver leur intégrité, en me permettant de vous les présenter avec toute la clarté de l'impression. Si moi, Monsieur, qui connais si peu les langues du nord, j'ai pu découvrir tant de racines correspondantes dans mes manuscrits, combien n'en auriez-vous pas trouvé vous-même qui êtes si parfaitement instruit non-seulement des langues, [p.265] mais des antiquités de l'Europe septentrionale? Quant aux traditions dont j'ai parié antérieurement, elles se trouvent surtout consignées dans deux manuscrits extrêmement remarquables,2 dont je donne fréquemment des extraits dans les deux premiers volumes de mon ouvrage. J'en reproduirai ici quelques-uns et j'y ajouterai des détails spéciaux qui vous permettront de juger de l'intérêt qu'ils présentent relativement à l'émigration Scandinave en Amérique. Ce n'est pas que je prétende affirmer le moins du monde que l'Amérique ait été peuplée par des hommes venus du nord-est plutôt que par d'autres: je n'entre nullement dans la question de population primitive y encore trop obscure; celle-ci peut être venue également de divers cotés à la fois et à diverses époques, de même que les émigrations subséquentes. Si les courants, qui viennent des mers du Japon, peuvent amener actuellement, en douze ou quinze jours, des navires sur les côtes de la Californie, la même chose a pu avoir lieu autrefois, et si les vents alises les conduisent directement de la côte d'Afrique en Amérique, la même chose a pu se faire aussi, il y a quinze ou vingt siècles. Je suis incliné à croire, toutefois, que les émigrations, à quelque époque qu'elles appartiennent, ont rarement été fort nombreuses. Je n'exclus donc aucune population de la possibilité d'une émigration en Amérique; mais [p.266] comme celle des Scandinaves est plus voisine de nous pour le moment et que je trouve l'occasion de faire à son sujet des rapprochements, facilités par mon étude constante des langues américaines, c'est de celle-ci que j'éprouve plus naturellement le désir de m'occuper aujourd'hui.

C'est pour cette raison que, dans le premier chapitre de mon ouvrage, je m'y suis appesanti d'une manière particulière en reproduisant presque textuellement les notes intéressantes que vous avez publiées, Monsieur, sur les voyages des Scandinaves en Amérique.

En parcourant les anciennes traditions contenues dans les documents originaux sur le Mexique et l'Amérique Centrale, ce qui frappe surtout, c'est le rôle que jouent les Toltèques ainsi que le nom de la ville ou terre de Tula ou Tulan. Toutes ces traditions sont d'accord pour faire venir les ancêtres de ce peuple du nord et elles ajoutent unanimement qu'ils sortirent des régions où le soleil se lève. En les confrontant les unes avec les autres, on reconnaît qu'il y eut des émigrations différentes du même pays à des époques diverses, ce qui ne jette pas peu de confusion sur la question, et que les plus anciennes de celles, dites toltèques, ont dû venir du nord-est: certains groupes sont descendus au sud-ouest par les Etats-Unis et le Texas, tandis que d'autres, prenant directement leur route vers l'ouest, auront pu y opérer leur fusion avec d'autres populations venues d'Asie et seront ensuite descendues par la Ca- [p.267] lifornie sur le Mexique. Aux premiers de ces groupes paraissent avoir appartenu les Toltèques de l'Anuahuac et les tribus des langues quiché et cakchiquèle; c'est à ceux-ci que nous croyons devoir rattacher les héros et demi-dieux qui, sous le nom générique de Chichimèques-Mixcohuas, jouent un si grand rôle dans la mythologie mexicaine, et qui, du viie au ixe siècle de notre ère, obtinrent la prépondérance sur le plateau aztèque. Guerriers et législateurs, après avoir conquis le pays, ils lui imposèrent leurs coutumes et leur religion, donnèrent un nouvel élan à la civilisation qui se modifia sensiblement par leur moyen, et qui, avec la langue nahuatl (la mexicaine), s'imposa à une portion considérable de l'Amérique septentrionale.

Les plus célèbres de ces héros sont Mixcohuatl-Mazatzin (le Serpent Nébuleux et le Daim], fondateur de la royauté à Tollan (aujourd'hui Tula), Tetzcatlipoca, spécialement adoré à Tetzcuco, et son frère Mixcohuatl le jeune, dit Camixtli, en particulier adoré à Tlaxçallan, l'un et l'autre mentionnés, sous d'autres noms, parmi les rois de Cuihuacan et considérés, ainsi que le premier, comme les principaux fondateurs delà monarchie toltèque. On ignore où ils reçurent le jour. Un manuscrit mexicain, en les donnant pour fils d'Iztac Mixohuatl ou le Serpent Blanc Nébuleux et d'Iztac Chalphiuhlicué3 pu la Blanche Dame azurée, fait allégoriquement [p.268] allusion aux pays nébuleux et aquatiques où ils ont pris naissance; le même document ajoute qu'ils vinrent par eau et qu'ils demeurèrent un certain temps en barque. Peut-être que le nom d'Iztac ou Blanc, également donné à Mixcohuatl, désigne aussi une race différente de celle des Indiens et plus en rapport avec la nôtre.

Mais quelques mots, échappés comme par hasard à un écrivain indigène, paraissent trancher tout à fait la question. On sait que la coutume toltèque et mexicaine était de conserver, comme chez les chrétiens, les reliques des héros de la patrie: on enveloppait leurs os avec des pierres précieuses dans un paquet d'étoffes auquel on donnait le nom de Tlaquimilolli; ces paquets demeuraient à jamais fermés et on les déposait au fond des sanctuaires où on les conservait comme des objets sacrés. C'est ainsi que le tlaquimilolli de Mixcohuatl Mazatzin, gardé à Cuitlahuac par les chevaliers institués par Camaxtli, était considéré comme le palladium de cette ville, d'où il fut enlevé ensuite par Montézuma Ier, et porté à Mexico comme un trophée. Quant aux reliques de Camaxtli, elles avaient été partagées entre la ville de Huexotzinco et celle de Tlaxcallan où on les vénérait dans un temple superbe. Pendant le séjour que Cortès y fit, après la conquête de la province de Tepeyacac, trouvant son influence suffisamment établie, il convoqua les quatre princes de Tlaxcallan et leur imposa, ainsi qu'aux autres chefs de cette république, l'obligation de recevoir le bap- [p.269] téme. Tecpanecatl-Teuctli, l'un d'eux, qui a^ait reçu le nom de Don Gonzalo, craignant pour Camaxtli la profanation dont tant d'autres idoles avaient déjà été l'objet de la part des Espagnols, enleva le tlaquimilolli de ce héros et le tint caché, durant vingt-cinq ans, dans sa maison avec une pieuse vénération, lofais , avec le temps, étant devenu plus chrétien et, en 1576, au moment de mourir, ayant éprouvé des remords de son idolâtrie, il l'avoua au père Diego de Olarte son confesseur et lui livra en pleurant le fameux tlaquimilolli. «Quand on défit l'enveloppe où se trouvaient les restes de Camaxtli, ajoute ici l'auteur indigène de l'histoire de Tlaxcallan,4 on y trouva aussi lin paquet de cheveux blonds, ce qui prouve la vérité de ce que racontaient les vieillards que c'était un homme blanc à cheveux blonds.»

Si ces paroles ne prouvent pas absolument que Camaxtli et les siens fussent des Scandinaves, elles tendent certainement à leur donner une origine européenne. Fils du Serpent Blanc nébuleux, s'il n'était pas passé lui-même des contrées du nord-est en Amérique, ses pères devaient y avoir reçu le jour et c'est dans la terre de Tulan qu'il faut chercher leur berceau, au dire de toutes les traditions que je connais. Où était cette région? c'est là un mystère que j'ai cherché souvent à éclaircir, et dont je ne trouve la solution que dans les pays septentrio- [p.270] naux de l'Europe. Ce qui est certain, c'est qu'il y avait plusieurs villes ou contrées du nom de Tulan, et que ce nom fut donné à des localités diverses par les populations émigrantes, en souvenir de leur patrie, comme celui de Lafayette ou de Washington qui se retrouve si fréquemment parmi les villes des Etats-Unis. Aussi n'est-ce pas là une source de peu d'embarras pour celui qui veut éclaircir cette intéressante question, embarras qu'augmentent encore les émigrations qui eurent lieu ensuite à d'autres époques de ces différentes Tulan et qui paraissent avoir été souvent confondues dans les chants et les traditions antiques des peuples américains.

Quoiqu'on puisse assigner, avec asses de précision, où était située une des deux villes de ce nom, il est fort mal aisé de déterminer les lieux occupés par les autres. La plus connue est celle qu'on appelait jadis Tollàn, aujourd'hui Tula, à 14 lieues au nord de Mexico, l'une des trois capitales de l'empire toltèque de l'Anahuac. Ou croit en retrouver une seconde dans les ruines qui existent auprès de la ville d'Ococingo, dans l'État de Chiapas. Las Casas en indique une dans le Texas ou la Floride; M. Aubin en place une autre, sans pouvoir toutefois assigner exactement sa situation, vers la haute Californie, et croit qu'il en existait encore une ou deux autres plus au nord.

Le Manuscrit Cakchiquel que j'ai traduit à Guatémala sous le titre de Mémorial de Tecpan-Atitlan, du nom de la ville où il fut écrit, fait connaître [p.271] quatre Tilles ou pays de ce nom. «Quatre familles, y est-il dit,5 sortirent de Tulan du côté d'où le soleil se lève, et c'est là un Tulan: il y en a un » autre en Xibalbay;6 un autre aux lieux où le soleil se couche et c'est là où nous Tînmes, et aux lieux où le soleil se couche un autre où est Dieu. C'est pourquoi il y a quatre Tulan et c'est aux lieux où le soleil se couche que nous Tînmes à Tulan,7 de l'autre côté de la mer et c'est là le Tulan où nous Tînmes à être engendrés par nos mères et nos pères.» Ainsi il est bien clair qu'a tant d'arriver au Tulan situé dans les régions occidentales, les Toltèques sortirent d'une terre du même nom, située au delà des mers vers l'orient. Toutes les traditions sont d'accord à ce sujet, soit au Mexique, soit dans l'Amérique Centrale. Mais d'autres difficultés se présentent: ces mers indiquent-elles simplement un golfe, un détroit ou bien un océan, c'est là ce qu'il est impossible de déterminer, d'autant plus que ces traditions ne sont pas d'accord sur la manière dont s'effectua leur passage; car quoique toutes parlent de la mer, leurs descriptions sont différentes, ce qui tend encore à prouver la diversité de ces migrations.

[p.272]

Toutes semblent s'accorder cependant à présenter le pays d'où les tribus sortirent comme un pays froid et nébuleux. On sait avec certitude qu'elles descendirent du nord, et si l'on peut prendre à la lettre le nom de Camuhibal c'est-à-dire la région où il fait l'ombre, que le manuscrit quiché donne à la première patrie de ces populations, il y aurait encore là une forte présomption en faveur d'une contrée nébuleuse et septentrionale. «Dans cette région, disaient-ils, ils n'adoraient pas encore le bois et la pierre, et leur culte rappelle une sorte de sabéisme. Il y avait là des peuples nombreux, des blancs et des noirs, de langages différents, les uns civilisés et les autres vivant comme des sauvages sans habitations.» C'est de là quelles premières tribus s'éloignent pour se rendre au lieux appelés Tulan et Zuyva, Wucub-Pek et Wucub-Citcan (les sept grottes et les sept ravins). Quant au pays de Tulan, suivant le manuscrit en langue maya, donné par don Pio Ferez au voyageur américain Stephens, durant son séjour au Yucatan, il était situé au couchant de Zuyva. Ce sont les seules indications qu'on trouve sur sa situation. Suivant un autre texte du manuscrit quiché, c'est en Tulan que les tribus auraient été initiées aux sciences et aux arts comme aux mystères du culte et à l'usage de verser le sang humain en l'honneur de Tohil, dieu des Quiches, qui parait être une personnification du soleil.

Mais après un laps de temps indéterminé, des troubles éclatent dans ces contrées. «On fait la guerre en Zuyva, du côté de l'est, dit le manus- [p.273] srit cakchiquel, allez-y et éprouvez vos flèches et les arcs que je tous donne, partez tous, mes enfants!» Ils y vont: mais ils sont vaincus, et à leur retour à Tulan voici ce que le texte ajoute: «Et quand nous entrâmes dans Tulan, c'était une chose terrible que notre arrivée avec les moucherons,» les abeilles, la boue et les noirs brouillards, etc. Dès lors la tyrannie commence à peser sur eux, et le désir de secouer un joug insupportable les force à sortir de Tulan. «Partons, mes enfants, s'écriaient les mères et les pères, vous êtes esclaves, vous portez le poids de tous les travaux.» Puis parlant aux chefs de lances: «Vous verrez avec nous d'autres contrées, ajoutèrent-ils. Par delà, de l'autre côté de la mer vous avez une autre patrie, mes enfants, et vous pourrez y lever la tète. Je vous y donnerai des vassaux, des richesses et la puissance!» Ce langage répété à chaque instant aux tribus mécontentes, relève leur courage. Les premières qui sortent de Tulan sont les familles de Tanub ou Tamub et Ilocab.8

Quant au chemin qu'elles prirent on ne saurait le déterminer. Mais elles ne paraissent pas avoir été longtemps en marche. Les unes après les autres elles arrivent sur les bords de la mer, croyant voir sans [p.274] cesse s'élever derrière elles l'épée sanglante de leurs persécuteurs. «C'est avec une angoisse profonde et un travail pénible qu'ils passèrent, continue le texte quiche; car ils n'avaient ni pain ni aliments. Ils se contentaient de sucer l'extrémité de certaines racines de bois doux, et ainsi ils s'imaginaient manger, car ils ne mangèrent pas durant ce passage. On ne comprend pas leur traversée sur la mer: car ils arrivèrent par ici comme si ce n'eût pas été la mer y par dessus des rochers amoncelés,9 comme roulés çà et là sur le sable. Or, dès qu'ils eurent été forcés d'avancer dans ce chemin, le nom de Lignes de rocs amoncelés fut donné à ces lieux par ceux qui passèrent de ce côté-ci, au travers de la mer; après quoi ils se séparèrent de l'eau et ils passèrent s'avisant mutuellement de leurs travaux et de leurs douleurs.»

La tradition tzutohile s'exprime autrement. Elle raconte que les familles embarquées dans une flotte nombreuse de barques passèrent la mer par de mauvais temps, et que peu avant d'arriver au rivage une tempête épouvantable, soulevée par un démon ennemi, renversa celle de leurs barques qui portait leurs livres de sciences y d'astronomie et de musique, et qu'ils furent obligés de les recomposer ta arrivant.10

Suivant le manuscrit quiche, le lieu où les émigrants débarquèrent reçut d'eux le nom de Chipixab, [p.275] ou du Mandat. La joie qu' ils avaient conçue en revoyant la terre ne tint pas longtemps, cependant, contre les travaux et la misère qui les attendaient sur ce sol nouveau: car ils étaient dans la froid l'obscurité dépourvus d'aliments, sans savoir de quel côté ils dirigeraient leurs pas. Les pages étranges qui suivent dans le manuscrit quiche parlent fréquemment de cette obscurité et de cette nuit où ils se trouvèrent, non-seulement durant leur traversée, mais encore pendant un certain temps après qu'ils eurent revu le rivage. Faut-il croire que, partis de Tulan aux approches de l'hiver, ils auront pris leur direction vers les latitudes boréales, et qu'ils auront abordé en Amérique avant le retour du soleil?

Pendant qu'ils étaient avec leurs dieux sur la montagne de Chipixab, les quatre sacrificateurs, Balam-Quitzé, Balam-Âgab, Mahucutah et Iqi-Balam, jeûnaient continuellement durant les veillées de cette longue nuit. Ils étaient tristes et sans aucune consolation. C'est alors que le dieu Tohil parla. «Partons, leur dit-il, allons-nous en d'ici. Qu'avons nous besoin de rester davantage en ce lieu? il est temps de nous mettre à l'abri dans un endroit plus sûr; car voici que la lumière s'approche. Malheur à nous si l'ennemi nous voit, s'il nous prend et nous fait captifs dans ces murs où vous nous tenez maintenant, vous autres sacrificateurs. Allons et dispersons-nous.»

Ces paroles où les prêtres se mettent toujours à la [p.276] place des dieux pour faire entendre leurs commandements au peuple, font comprendre à la fois les craintes et les, désirs des quatre chefs. Ils se mirent en chemin, et dans leur passage ils laissèrent l'idole Awilix dans une ravine profonde qui s'appela ensuite de son nom, Pawilix ou En Avilix. Ils continuèrent avec les autres et cachèrent l'idole Gagawitz sur une grande colline artificielle,11 qui prit également le nom de ce dieu. Ceux de Tamub et d'Ilocab s'établirent non loin de là, sur une montagne voisine qui fut appelée Dan.12

Or ce fut dans ces lieux que les tribus revirent le jour. Toutes ensemble à cette occasion s'assemblèrent sur le mont Gagavvitz, afin de voir sortir l'étoile du matin qui annonce le soleil. Balam-Quitzé, Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam, étaient réunis: ils veillaient continuellement en versant des larmes, afin d'obtenir le retour de l'astre du jour. Dans ce dessein ils offrirent un holocauste de leur sang, qu'ils se tirèrent avec des épines ou des cailloux tranchants; dans leur tristesse ils poussaient, des gémissements qui prouvaient leur profonde dou- [p.277] leur. «Malheur à nous, disaient-ils, c'est en vain que nous sommes arrivés ici pour voir le soleil. Mais notre sort était égal dans notre patrie d'où nous avons été exilés. Notre cœur pourra-t-il se consoler en voyant nos dieux réduits à se cacher dans les bois et les fondrières? Car ils sont grands, Tohil, Awilix et Gagawitz: leur puissance est au» dessus de la puissance de tous les peuples, et leurs prodiges se sont manifestés hautement dans ce voyage au milieu de la nuit, du froid et dans les terreurs qu'ils ont inspirées aux cœurs des peuples.»

Après une attente pleine de lenteur et d'angoisse ils voient enfin apparaître l'étoile du matin; elle se montre brillante: «Alors ils découvrirent l'encens qu'ils avaient apporté de l'Orient. C'était le don qu'ils. avaient destiné tous les trois dans leur pensée, en le déballant. Or l'encens qu'apportait Balam-Quitzé s'appelait l'encens de Mixtan, l'encens de Balam-Agab, l'encens de Cawiztan et celui de Mahucutah, l'encens divin. Or ces trois seulement avaient de l'encens qu'ils brûlèrent13 en dansant du côté de l'Orient, et ils pleuraient de bonheur en dansant et en brûlant leur encens précieux. Bientôt après, ils se mirent à pleurer, parce qu'ils ne voyaient ni n'apercevaient encore le soleil levant. Mais lorsque l'astre du jour apparut, tous les animaux petits et grands, furent remplis d'al- [p.278] légresse, tous sortaient des rivières et ravins, montant à la pointe des montagnes et tournant la tête du côté d'où venait le soleil. Et tous aussitôt firent entendre leurs chants et leurs cris, le lion et le tigre et le premier qui chanta fut l'oiseau queletza. C'était véritablement une allégresse universelle des animaux; les oiseaux étendaient leurs ailes, l'aigle et le milan avec tous les oiseaux grands et petits.

«Les sacrificateurs étaient prosternés sur le sol avec les sacrificateurs de Tamub et d'Ilocab, ainsi que les Yaqui de Tepeu14 et toutes les tribus qui étaient présentes. On ne saurait compter le nombre de ceux qui virent en ce moment le retour de l'aurore. Alors la surface de la terre commença à se sécher avec le soleil, et le soleil se manifestai semblable à un guerrier qui se lève; sa face était ardente et c'est ainsi qu'il sécha la face de la terre; car jusqu'au moment de son apparition, tout était humide et fangeux. Mais sa chaleur était faibli et il ne fit que se montrer lorsqu'il parut. Il ne resta que comme une image dans un miroir; car véritablement ce ne peut être là le même soleil qui luit aujourd'hui. Ainsi disent les antiques traditions.»

Ce récit que j'ai tiré textuellement du manuscrit. Quiche de Chichicastenango, est non-seulement un morceau remarquable de la littérature indigène, [p.279] mais il me semble. Monsieur, qu'il donne des indications précieuses sur les latitudes parcourues par les populations de ces contrées dans leur émigration.

Après avoir paru parler d'un grand nombre de tribus, réunies au lever du soleil sur le mont Gagawita, l'auteur du texte Quiche finit par dire qu'ils n'étaient encore que bien peu à cette époque et que ce fut là qu'ils commencèrent leur premier établissement et qu'ils se multiplièrent avant.de se répandre plus loin.15

Tel est, Monsieur, l'ensemble des traditions les plus intéressantes que j'ai trouvées sur la migration des populations orientales au nord-est de l'Amérique. Les documents que je possède renferment certainement une foule d'autres récits où l'on rencontre des rapprochements curieux à faire, mais il faudrait pour cela les traduire en entier pour pouvoir en faire usage, ce à quoi mes occupations multipliées ne m'ont pas encore permis de songer. Je suis persuadé que dans la forme des tumuli, dans les usages de la vie des anciens habitants de l'Amérique centrale, dans la coutume où ils étaient de se bâtir des châteaux fortifiés au sommet des montagnes, etc., il y a des analogies frappantes avec les coutumes des populations germaniques. Mais je me contente pour le moment de vous livrer ce qui précède dans cette longue lettre et de le soumettre à vos sages méditations. Je vous avoue que pour moi, je suis tenté y en retraçant ces diverses traditions, [p.280] de chercher l'antique Tulan primitif des Américains dans la province danoise où beaucoup d'auteurs placent l'Utima Thulé des anciens, et ce n'est pas un rapprochement moins curieux de trouver encore le nom de Zuyva sans cesse réuni a celui de Tulan dans le manuscrit Quiche, et qui, comme la Suède qui est à l'orient du Danemark, se trouve placé à l'est de Tulan. Ces coïncidences sont au moins fort remarquables: il ne serait pas sans intérêt d'en rapprocher celles que l'illustre baron de Humboldt a émises au sujet du personnage de Votan, dont l'histoire se trouve dans les anciennes traditions des Tzendales, rapportées au long dans mon premier volume et qui paraît avoir été le chef d'une des plus anciennes migrations au continent américain. J'ajouterai encore ici que dans les traditions primitives des Mexicains et des Quiches, il est question fréquemment d'une maladie que les chefs des émigrants, venant du nord-est, auraient apportée avec eux en Amérique et qui parait avoir eu les caractères de la syphilis ou d'une espèce de lèpre qui, au dire de divers voyageurs, existe encore actuellement dans la Norvège ou plus au nord, où elle serait occasionnée par l'usage trop constant de manger du poisson, ou par la malpropreté. Je n'ose me hasarder à faire à ce sujet aucune conjecture; mais il est certain que cette maladie joue un grand rôle dans l'histoire des héros primitifs venus du nord et se montre enveloppée d'un mystère qu'il n'a pas été possible jusqu'ici d'éclaircir.

A l'appui des traditions précédentes vient main- [p.281] loni j'ai Iruuvé les cornes ntcines de mois de dont je tous laisse, Mu..... Le plus grand nombre de ... aux trots langues ... et Izutohile, je n'inpcciale que ceux qui ...... ???????????

??????????? Ax (danois), épi de blé.
??????????? Aule (dan.), produire, procréer, engendrer.
??????????? Haleine (française), adieu.
??????????? An, ânée (fran.).
??????????? Ami (dan.), canton, province.
??????????? Gaan (flam.), aller, marcher.
??????????? Upon (angl.), sur, au-dessus.
??????????? Aul (dan.), industrie, agricole.
??????????? Avoine (fran.).
??????????? Bage (dan.), pétrir, frire.
??????????? Bane (dan.), rendre possible, faciliter.
??????????? Be (angl.), to be, être.
??????????? Bei (dan.), way (angl.), route, chemin.
??????????? Beijag (flam.), poursuite, rechercher.
??????????? Bide (dan.), bid (angl.), ordonner, dire de.
??????????? Bijnaam (flam.), surnom, sobriquet.
??????????? Bit (angl.), bite, mordre, corroder.
??????????? Was (all.), what (angl.), quoi? comment?
??????????? Bise (franc.), vent du nord.

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Boi, boale, rooleta, toanier, etc. (De ce mot l'en composent ans foule d'autres comme dei mots analogues dans nos langues.)

Bowl (angl.), boule, etc.
Boiah, enfleure occasionnant maladie. Bollen (dan.), enflure, etc.
Bom, chose bonne. Bom (fran. et latin), bon.
Bo, crever, s'ouvrir, bourgeonner, etc. Burst (angl.), se rompre, s'ouvrir; et to bust, boutonner, bourgeonner, et botzen (flam.), se choquer, etc.
Bilt, amollir la terre. Boue (fran.), la boue, terre amollie.
Bugu, arquer, faire une arcade, vouter, bander l'arc. Boug (dan.), épaule, the bow of a ship, et bough, courbure, arcade; bugne (dan.), courber.
Buhi, la marmite. Bawl (angl.), vase, bol, etc.
Bulbux, bouillir, bouillant, bouillonner, sortir à bouillons, source bouillonnante. Bubble, même sens en anglais, et buldre (dan.), les mêmes sens qu'en quiché.
Bur, être enflé. Bourré (franc.), bollen (dan.), gondé.
Cabo, ouvrir la bouche. Kagle (danois), commander, caqueter comme une poule, Cackle (angl.)
Cala, chemin, route, chose ouverte, claire. Haler (franc.), soulever.
Calo, lisser ou polir les cheveux, les rendre beaux. Kallos (grec), beau.
Caman, champ commun, on de la communauté. Commun (franc.), communis (latin).
Camel, l'humble, celui qui se met â genoux. Camel, le chameau qui s'agenouille. Serait-ce un souvenir?
Cap, suriner de trompeuse. Kow (dan.), kum. (angl.).
Cap, surcharge ou poids pins grand qu' ne faut. Kappe (dan.), manteau.
Capeh, enlever une surcharge, porter un surpoids. Kappes (dan.), rivaliser, chercher à exceller, à surpasser.
Capem, surcharger. Ibid.
Car, poisson. Korpe (dan.), carpe, espèce de poisson.
Cat, un morceau de ce qui est coupé, une tranche. Cut (angl.), tranché, coupé, une tranche.
Chaoc, chair pour manger ou pour vendre. Chair (français).
Chap, saisir fortement, se mettre au commandement. Chape (angl.), bout, crampon.
Chab, arc pour tirer des flèches. Shaft (angl.), flèche.
Chac, office, charge. Sake (angl.), say (dan.), affaire, cause.
Chago, vaincre à la guerre. Shake (angl.), ébranler, shackle (angl.) enchaîner.
Chah, pin au feuillage barbu. Shaggy (angl.), barbu, chevelu, pointu.
Chacap, moitié ou partie de quelque chose. Kappen (flam.), hacher, couper, laitier.
Chachet, babiller. Cas (angl.), babiller.
Cha, parole, hâbler, plaider, dire. Chat ou say (angl.), dire.
Chego, ou Cheko, vaincre. Check (angl.), vaincre, opposer, échec.
Chip, le petit benjamin, la petit doigt. Chip (angl.), fragment, morseau, copeau. Chit (angl.), penpen.
Chiuh, choisi, élu. Chooee (angl.), élire, choisir.
Ci, peler, écorcher, écosser. Shell (angl.), écosser: schoore (dan.), écosse; schillen, peler.
Chor, cours d'eau, gouttière, du verbe Chorro (espagnol) , chute d'eau, dêgout-

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      chorreh, dégoutter.    tement d'eau; shore (angl.), rivage; schorre (flam.), alluvion.
Chop, pincer, tenailler. Chop (angl.), couper menu, vouloir saisir.
Chopih, saisir, arracher. Ibid.
Chub, affliger, tourmenter. Chop, ibid. ut sup., et shoppen (flam.), donner des coups de pieds.
Chuc, blesser avec une lance, coudoyer. Choe (franc.), coup de conde.
Chun, chaux. Chalk (angl.), chaux.
Chun, cœur d'un fruit, dureté intérieure. Chunk (angl.), tronçon.
Chup, éteindre le feu, détruire. Chup (angl.), couper, gercer.
Cir, arrondir, contourner, faire une chose ronde. Circulus (latin), cercle.
Coch, corbeau. Cock (angl.), coq.
Cocha, cochi, adhérer, joint à quelque chose. Coucher (français).
Cohom, tambour en peau. Cohud (dan.), péan de vache.
Coyo, noyau de toute espèce de trait. Kei (flam.), caillou.
Coi, résine, gomme, colle. Colle (français).
Copilie, chose menue. Copeau (français).
Copih, couper. Kappen (flam.), couper.
Copon, tronc d'arbre. Coupon (français).
Cor, masse ou pâte de maïs crue. Corn (angl.), blé, on le motfOtYH«f(lat.).
Cot, gratter la terre, et taillée, graver. Cut (angl.), couper, ciseler.
Coton, tailler la pierre, sculpter, ciseler. Cût (angl.), ibid.
Cotze, se coucher seul. Coucher (français).
Coxomo, coutume. Costume (français).
Coxtum, château, forteresse. Castellum (latin).
Cozm, le champ. Cosmos (grec), le monde.
Cu, saleté du nez. Culum (latin).
Cu est employé dans un sens analogue au cum des latins dans plusieurs mots, comme dans cu-a, avec de l'eau, c'est à-dire une fontaine.  
Cuke, Cukul, s'asseoir. Culum (latin).
Culala, expression usitée pour dire: asseyez-vous. Ibid.
Cul, le col ou cou, gorge. Collum (latin), Jkael (flam.), gorge.
Cul, oindre, graisser. Couler (français).
Cule, écuelle, assiette profonde. Kalk (dan.), calice.
Cum, écuelle, calebasse pour boire. Kom (flam.), écuelle de terre.
Cunah, science de la médecine. Kunne (dan.) être capable de....
Cujnh, couper le cou, décapiter. Couper (français).
Cuti, couper, émonder les arbres. Ibid.
Cureut, courir, aller vite. Currere (latin).
Cuta (pokom.), converser, causer. Kôuien (flam.), converser, s'entretenir.
Cutha (pokom.), conversation. Kouî (flam.), conversation.
Cux, cœur. Cor (latin).
Ech, possession, ce qui appartient, et qui est propre. Egen, (dan.) ce qui est propre, possession, etc.
Echach, posséder. Ibid.
Et/Etal, ligne, descendance, postérité. OEt (dan.), naissance, souche, origine, race, etc.

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El, sortir. Aller (français).
Gab, main. Hsand (dan.), main.
Gabir, s'enivrer. Cabaret (français).
Gabaul, homme ivre. Ibid.
Gay, se pourrir. Gall (angl.), fiel, amertume.
Gale, malheureux, infortuné. Ibid.
Go ou ko, aller, venir, go-on. Go (angl.), go-on, avancer.
Ha, maison. Haus (allemand); hem (celte), demeure, maison.
Hach, diviser, couper la moisson, séparer. Hakke (dan), haich (angl.), hacher.
Hal, l'épi de maïs. Haim (dan., angl.), le tuyau de la gerbe, hale (dan.), le train, la queue.
Halem, le temps sec de la moisson. Ibid.       
Haluh, élever un faux témoignage. Hale (dan.), howl (angl.), hurler, etc., crier.
Han, quand, à quelle heure? Wan (allem.), when (angl.), quand?
Hap, saisir, tenir la bouche ouverte. Gapén (flam.), bailler; haapper (fr.), saisir.
Harpech (pokom.), combien, combien de fois. How much (angl.), hvor (dan.), combien?
Haruh (pokom.), quand. Hovraf (dan.), whereon (angl.), d'où, de quoi?
Harum (pokom.), combien. Hvor mange (dan.), hvorum (dan.) d'oui de quoi, de quel?
Hat, hattatt, attacher fortement. Attacher (français).
Heahru (pokom.), igitur, par conséquent, pour cela. Ea re, hac re (latin).
Hereyu (pokom.). Ibid.
Heich, rapprocher quelque chose. Hail (angl.), héler un navire.
Hekebu, accrocher. Hakke (dan.), haek (flam.), crochet.
Heker, blesser fortement, faire une grande plaie. Hack (angl.), blesser, maltraiter.
Hiatz, inviter, convier. Giest (dan.), guest (angl ), hôte.
Hiccah/Hicuh, convoiter pour manger. Hiccup (angl.), hoquet.
Hito, aller contre quelqu'un, accuser. Hit, (angl.), rencontrer, donner dessus fortement.
Hilzah, pendre, suspendre. Hisse (dan), hisser.
Ho (pokom.), non, négation. No.
Hopih, répandre, semer. Hob (dan.), heap (angl.), ramasser.
Hote, monter, hoto, élevé. Hoog (flam.), haut, élevé.
Hu, bout, extrémité, chef, prince. Hoved (dan.), tète.
Huc (pokom.), coin, retraite pour dormir. Hock (flam.), coin.
Huiz, les narines. Huus (dan.), maison, nose (dan.), nez.
Hul, trou, abime, profondeur. Hul (dan.), trou, etc.
Hun, un. Unus (latin).
I, vous, seconde personne plurielle. I (dan.), vous, seconde pers. plurielle.
Il, faute peine, malheur, infortune; de ce mot beaucoup d'autres qui y ont rapport: ilo, faire le mal. Ill (angl.), ilde (dan.), mal, mauvais, malheureux.
In, je ou moi. Ik (flam.), jeg (dan.), je ou moi.
Kach, mordre, attraper avec les dents. Catch, attraper, saisir.
Kaley/Keley, pierre. Ksi, (flam.), caillou.
Ks, ou que, ceux-ci. Qui (latin).

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Kere, ainsi, de celle manière. Que re (latin).
Keen, pétrir, ou moudre. Knead (angl.), kneden (flam.), pétrir.
Kech, moudre. Ketch (angl.), moudre, concasser.
Kek, mouiller le pain ou le raetz. Cake (angl.), gâteau.
Ki ou qui, plusieurs, ils. Qui (latin).
Kich, chercher quelque chose parmi d'autres. Kiexen (flam.), choisir.
Koheh, danser avec des masques. Koggle (dan.), faire de la jonglerie, jouer des pièces bouffonnes; de masques, etc.
Kup, prendre, enlever par violence. Cope (angl.), lutter, rivaliser, s'attaquera.
La, loa, démonstratif pour montrer. (français).
Lah, achever, laisser d'agir. Lade (dan.), laisser.
Lalik, chose large. Laius (latin), large.
Lak, plat, assiette. Plade (dan.), plat.
ou ley, rangée de choses ou de personnes, ordre, ligne. Lay (angl.), ranger, placer. (français), un le, deux les.
Lebo (pokom.), remuer les yeux. Lêve (dan.), vivre; lobe, courir, etc.
Lep (pokom.), quelque chose qui est suspendu comme de l'étoffe. Lèse (français).
Lep, prendre de l'eau ou de la bouillie avec quelque instrument. Lepel (flam.), cuiller.
Lepuh, boire quelque boisson en bouillie. Lip (angl.), lobe (dan.), lèvre?
Let, entrouvrir une porte. Latch (angl.), loquet, fermer au loquet; let (angl.), laisser.
Lich, soulever légèrement peu à peu. Ligt (flam.), light (angl.), léger.
Lié, placer doucement. Lie (angl.), mettre, poser.
Ligo, étendre quelque chose. Lay (angl.), ligge (dan.), mettre, reposer, placer.
Lik, tirer de l'eau d'un puits. Likken (flam.), lécher.
Limo, serrer, presser de la toile. Lin, toile de lin , du latin linum,
Logoh, aimer, chérir. Love (angl.), amour, aimer.
Lol, être en silence , dans le calme. Lull (angl.), endormir, bercer, calmer, assoupir.
Ma, interrogatif du verbe; faut-il? Mase (dan.), may (angl.), il faut, dois-je?
Mah, voler de force. Magi (dan.), force.
Maik, superlatif, beaucoup, fort. Ibid.
Mayor, se fatiguer. Moeyic (flam.), maisom (dan.), fatigue, labeur. J'ignore si le mot espagnol des mayar, décourager, évanouir, est venu du mot quiche.
Maman (pokom.), engendrer.  
Mez et miz, pour appeler un chat et son nom ordinaire. Mis, mis, pour appeler un chat en anglais.
Mezlah, oublier, raturer, balayer. Mistake (angl.), faire erreur; miste (dan.), perdre, être privé de, etc.
Mim, saisir. Minari (latin), menacer; mine (angl.), mon, mien.
Mol, entasser, rassembler. Molis (latin).
Mulê, est comme une fourmillière, et le mot mule signifie la même chose que mol; de là se forme le mot cu-mule, ils amassent, si semblable à notre mot so-  

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cummuler, et tu mule, il amasse, d'oè tu mulus. Ce verbe dans les langues de l'Amérique Centrale s'applique également an rassemblement de la foule et aux travaux de terrassement. De là, mulumic, pyramide, et dans le maya, Umul pour leurs pyramides on teocalli, etc.  
Mug ou mugo, chose vermoulue, pourrie. Mog (dan.), muck (angl.), ordure, saleté, pourriture.
Muchuba, donner beaucoup de choses ensemble. Much (angl.), beaucoup.
Muchucha, joindre beaucoup de choses. Ibid.
Muchulih, réduire en nombreuses parcelles, en poudre. Ibid.
Mueh, mousse. Moss (angl.), mousse.
Na est un mot qui a Infiniment de significations et est racine de beaucoup de mots. Na, premier, en ayant; nabe le premier, le plus voisin. Nabo (dan.), voisin.
Nakah, auprès, proche voisin. Nase (dan.), approcher, obtenir, etc., near (angl.).
Nanao, sentir, savoir, éprouver, soupçonner. Know (angl.), savoir.
Naual, sorcier, qui sait tout. Know-all (angl.), qui sait font.
Nab, attacher, joindre une chose à une autre. Nabo (dan.), voisin, proche.
Nak, toute espèce de noyau dé fruits on objet ovale. Nakke (dan.), nuque du cou, pointe de rocher.
Neb, amasser, chose élevée. Neb (dan.), bec d'oiseau, etc.
Noh, remplir. Nog (flam.), encore, davantage; nogum (dan.), quelque.
Nu, mon, pronom possessif de la première pers. je. Nous (français).
Nut, noix, et la noix de cacao. Nut (angl.), nœd (dan.), noix.
Oher, ancien, plus ancien, anciennement, supérieur en rang et ancienneté. Oher et ober de l'allemand, ancien et supérieur.
Orel, trou foré, ouverture, da verbe or, forer, tin vor, je creuse. Oreille (franc.) et bore (dan.), forer.
Pa, dedans, sur, etc. Paa (dan.), sur, au-dessus , dedans, etc.
Paal, celui qui est droit, sur pied. Pale (angl.), le pal, pour empaler.
Paleh, se mettre debout. Paaligge (dan.), se mettre, s'étendre.
Palo ou palou, la mer, l'océan. Palos (grec), la mer.
Pan, la face, la chose principale, la tête de quelque chose. Ponde (dan.), le front; pan (angl.), tulle pour couvrir.
Paquih, remplir. Pakke (dan.), empaqueter.
Parah, couverture pour se couvrir la nuit.  
Pich, le petit doigt, le petit. Piccinino (italien), petit.
Pil ou pilou, écosser, écorcher. Pille (dan.), écosser, etc., épiler; pill (angl.), peler.
Pom, l'encens, le copal. Pommade (français).
Pomiche, espèce de cire végétale. Ibid.

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Pokon, chose qui pique on donne de la cuisson. Poke (angl.), tisonner, donner des cornes.
Pokonar, sentir du mal. Ibid.
Ponin, joindre beaucoup de monde. Ponere (latin).
Poroh, brûler. Pur (persan), le feu.
Pox, pierre pour brunir. Ponce (français), pierre ponce.
Poy, poupée, mannequin, pour effrayer les oiseaux. Boy, (angl.), petit garçon.
Puk, se délayer la masse, on pâte de cacao ou de maïs. Pug, (angl.), pétrir, piloner.
Puh, puz, pux, la matière, le put, etc.  
Pu, pulah, bouillir.  
Pune, mettre sur le sol, placer. Ponere (latin).
Punpunan, s'enorgueillir, se donner de la gravité. Pomponner (français).
Pur, coquillages dont certains donnent de la pourpre sur le rivage du Pacifique. Pur (grec), pourpre.
Purruch, mépriser. Purre (dan.), irriter, provoquer.
Rak, ratisser, égratigner. Rake (angl.), ratisser.
Rage, s'attacher à, arriver à quelque chose. Rakên (flam.), toucher, atteindre.
Ram, partie d'une chose. Rame (français), rame de papier.
Rama, couper, trancher. Ram (angl.), faire entrer de force; (dan.), frapper.
Rap, en comptant, hun rap, un coup, deux, trois, etc., ou bien des
choses attachées ensemble.
Rap (angl. et dan.), frapper un coup vif.
Reve
(angl.), oignons liés ensemble; rev (dan.), tablettes d'étalage.
Rapah, frapper, battre. Ibid.
Rax, précipité, violent, frais, vert, etc. Rash (angl.), précipité, violent.
Reh, juste, très-juste, très certain. Rêcht (flam., allem.), droit, juste.
Raiz, râpé. Rasp (angl.), râper.
Rem, barrer ou retenir comme de l'eau. Remme (dan.), barre, raie, marque.
Rett, rompre, déchirer de la toile, du papier. Reni (angl.) de rend, déchirer.
Rico, atteindre. Reiken (flam.), atteindre.
Rihobizah, devenir un homme droit, de jugement. Right (angl.), recht (flam.), droit, juste.
Rit, rompre ou corrompre une vierge. Rut (angl.), être en rut.
Roc et roc-rotic, ronfler.  
Rub, mouiller, tremper. Rub (angl.), frotter.
Ruc, se remuer (l'eau ou autre liquide). Rokke (dan.), rock (angl.) , balancer, remuer.
Rul, descendre quelque chose. Roll (angl.), rouler.
Run, jaillir, courir l'eau, cours d'eau. Run (angl.), courir.
Tàb, particule pour compter. Tabula (latin).
Tae, sourd. Deaf (angl.), dove (dan.), sourd.
Tago, envoyer un message. Toge (dan.), aller chercher, prendre.
Tame, cueillir, prendre. Tame (angl.), apprivoiser, prendre doucement.
Tamizah, multiplier. Tamùer (français).
Tah, ou thâk, chef. Thane (angl.), chef du baron saxon.
Tarih, tirer, attirer à soi. Trakke (dan.), draw (angl.), tirer, attirer.
Taz, ordre, et pour compter par rangs. Task (angl.), tâche, ouvrage.

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Tazeh, las d'herbes sèches ou de paille peur faire des coussinets. Tas (fran.), tassel (angl.), tasseau, etc.
Talon, broncher, trébucher, être arrêté par on obstacle. Talons (fran.), aller à talons, retraite.
Tate, père.  
Tele, soulever, enlever sur l'épaule. Tellurs (latin).
Terreh, suivre. Trekken (dan.), tirer; recht (flam.), droit.
Tik, le manger. Deig (dan.), pâte de pain.
Titil, pondre, sable. Tittle (angl.), bagatelle, vétille.
Too, venir en aide. To (prep. angl.), pour, en faveur de.
Toke, donner du poing, pointer, souffler avec une chose pointue, conclure. Toquer (français), tokkelen (flam.), citer, pousser.
Tol et tôle, désemparer, déserter, abandonner. Toll (angl.) , entraîner après soi, tollers (latin).
Ton, faire du bruit avec les pieds en marchant. Tone (dan), tune (angl.), son.
Top, piquer (l'oiseau) avec le bec. Top (dan. et angl.), pointe, extrémité, etc.
Topik, pointer, piquer. Ibid.
Topola, toucher avec la pointe do doigt. Ibid.
Tor, s'enfuir, s'échapper. Teare (dan.), déchirer.
Toro, aller une personne pour s'en retourner. Turn (angl.), tourner.
Tub, le teton de la femme. Tube (angl.). tube, tuyau.
Tubeh, le tuyau des plumes d'oiseaux. Ibid.
Tum, les atomes du soleil Àtomos (grec), atome.
Tun, calebasses, trompettes. Tone (dan.). tune. (angl.), son.
Tur et turu, renverser on édifiée. Tear (angl.), déchirer.
Tut, capuchon ou manteau, ou couverte en palme pour se garantir la tète. Tut (dan.), tutle (flam.), cornette, ancienne coiffure.
Tzak, former, créer. Zaak (holl.) acts, action.
Tzakat, accomplir, remplir son office, Ibid.
Tzatz, beaucoup, assez, adv. Satis, (latin).
Tzam, sel. Salt (angl.), sel.
Tziban, écrire. Skrive (dan.) schreiben (all.) écrire.
Tzih, dire. Say (angl.), dire.
Tzix, tzox, coudre. Stitch (angl.), ouvragée l'aiguille sie (d.).
Tzob, absorber, donner de l'eau en terre, dégoutter, couler peu à peu. Sobb (angl), sanglotter; sumere (latin).
Tzom, consumer. Sumen (latin).
Tzop, manger peu à peu. Soppen (flam.), tremper en mangeant.
Tzu, sucer. Sumere (latin), suc (français).
Tuk, sourcillement de l'eau. Ibid.
Txum, lait, suc, mamelle. Ibid.
Txopin, sauter. Slump (dan.), jump (angl.), sauter.
Tzubuh, et zubuh, chercher. Zouken (flam.), sape (dan.), seek (angl.), chercher.
Ubi, la. Ubi (latin), où, ibi, là.
Unum, le membre viril. Un, ressemblance du chiffre, et du latin unum.

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Uiz, bon. Gut (all.), bon.
Vach, face, figure. Fociss (latin).
Vachik, songe. Watch (angl.), veille.
Vah-queher, veiller de nuit. Ibid.
Vech, broyer, émietter. What (angl.), aiguiser; foaile (dan.), suffoquer, écraser.
Vê, si conditionnel. When (angl.), lorsque.
Vel, achever, perfectionner. Vêl (dan.), bien, avantageux.
Vin, accroitre, ajouter. Win (angl.), vind (dan.), gagner, profiter, etc.
Voro et boro, forer, percer. Bore (angl.), forer, percer.
Vue, bien, c'est bien. Vel (dan.), bien.
Vuh, livre. Buch (ail.), bog (dan.), livre.
Vif, chevelure, extrémité. Wig (angl.), perruque, chevelure fausse.
Vip, bruit qu'on ait en frappant l'air d'an bâton Whip (angl.), fouet
Xacàba, attacher avec une ceinture. Shackle (angl.), enchaîner, lier.
Xero, diviser, séparer. Sheer (angl.), couper, dépouiller; sheer off (angl.), éloigner.
Xoe, instrument de labourage des Indiens, charrue. Sokke (dan.), sock (angl.), soc de charrue.
Ya ou a et aussi ha l'eau, la rivière. Aa (dan.), l'eau.
Yoco, vaincre, mépriser. Yage (dan.), chasser.
Yan, particule qui dénote la brièveté du temps. Jam (latin.), déjà.
Yao, donner. Yes (angl.) particule de l'assentiment; ja (dan.), oui.
Yoch, bois comme pour escalier, l'échelle. Yoke (angl.), le jong.
Yogt fouler aux pieds, vaincre, renverser, dompter. Ibid.
Yuku, grosse corde pour attacher les animaux Ibid.
Yol, cœur. Yolk (angl.), cœur ou jaune de l'ouf.
Zaney, le sable. Sand (dan., angl.), sable.
Zap, arriver un accident. Sap (angl.), sapper, miner, ruiner.
Zeo, ramer, voguer. Sea (angl.), sa (dan.), la mer; sieu (dan.), travail d'un jour à bord.
Zep, fonder ville ou village, environner un lieu de murs ou palissades. Sepire (latin).
Zoco, grande, marmite. Sceau (français).
Zol, s'acquitter, payer. Solvers (latin).


Tel est, Monsieur, l'ensemble des mots que je désire soumettre à vos lumières et à votre expérience, et que je crois de nature à fixer votre attention. Tous, ou à peu près, sont des radicaux et, par conséquent, plus aptes à être comparés à ceux des langues sep- [p.290] tentrionales de l'Europe. Comme je le disais un peu plus haut, une connaissance approfondie de ces langués en ferait trouver un bien plus grand nombre, et j'ai été à même de me convaincre qu'un travail du même genre sur les radicales de la langue nahualt ou mexicaine nous amènerait à des découvertes non moins curieuses. M. Aubin, avec qui je m'en suis souvent entretenu, est entièrement de cet avis. Qui sait ce qu'une comparaison des langues civilisées de l'Amérique avec celles de l'Asie ne ferait pas aussi découvrir.

Mais je n'entre pas dans un terrain qui n'est pas de mon domaine. Toutefois, avant de terminer, je me permettrai de m'ouvrir encore à vous, Monsieur, sur une question intéressante. Il s'agit du mot Aztlan, terre d'où les tribus, dites aztèques, racontaient être sorties originairement. Ce mot n'est pas d'une composition véritablement mexicaine, et le monosyllabe az ne correspond nullement au sens ni aux symboles qu'on lui prête ordinairement. Aussi M. Aubin le croit-il étranger à cette langue. On sait du reste que si les Mexicains sortirent d'Aztlan, ce pays n'était pas celui qu'ils quittèrent lorsqu'ils se dirigèrent vers le Mexique au xie siècle, et que toutes les histoires laissent entre cette période et celle de leur origine dans Aztlannine longue période dont aucune ne détermine l'étendue. Ce berceau de leur première émigration est donc encore enveloppé d'un profond mystère. Maintenant je vous demanderai, en invoquant ici l'appui de vos lumières, si [p.291] cette région ne pourrait pas rappeler jusqu'à un certain point l'Asgard des mythologues Scandinaves? Ce qui m'inspire cette question, ce n'est nullement l'intention de me hasarder dans les étymologies, mais bien le souvenir de quelques traditions que j'ai lues autrefois, je ne saurais trop dans quel ouvrage, d'un Odin, chef des Ases, législateur et prophète, qui, un ou deux siècles avant l'ère chrétienne, serait passé de l'Asie septentrionale en Scandinavie et se serait ensuite transporté dans une terre plus lointaine qui pourrait bien être l'Amérique. Je n'avance rien, je ne fais qu'un simple appel à votre expérience.

Je vois déjà, à la simple mention de ces choses, des sourires incrédules sur les lèvres de plusieurs de nos savants; j'en sais même qui ont haussé les épaules du moment que j'ai parlé de ressemblances entre les langues de l'Amérique centrale et celles du nord de l'Europe. Mais je me permettrai de leur répondre ici par une citation toute simple, tirée des ouvrages d'un de leurs confrères. «Pendant que nous sommes occupés à voir clair dans les destinées de notre siècle, disait M. Lerminier, en traitant des études sur l'histoire de l'Inde, il s'élève derrière nous un immense passé, auprès duquel il semblerait que le monde européen n'est qu'un nouveau-né. Athéniens, vous n'êtes que des enfants, disait à Solon un prêtre de Sais. A l'Europe moderne le prêtre de Brahma peut donner le même avertissement.» Je suis de l'avis de M. Lerminier, mais je prendrai ses paroles pour les adresser à ses con- [p.292] frères avec la même application qu'elles avaient dans la bouche du prêtre de Sais. Celui-ci faisait allusion à l'histoire, déjà ancienne alors, des peuples habitant les vastes contrées existant au delà des mers occidentales et sur lesquelles on a bâti avec plus ou moins de vérité les romans historiques de l'Atlantide. Je fais comme lui, et c'est sur ce pays, civilisé probablement longtemps avant l'Europe, en communication à l'est et à l'ouest avec les autres continents, bien des siècles avant l'époque de Christophe-Colomb, que je prends la liberté grande d'appeler l'attention du monde européen. Je soupçonne que bien des questions historiques, philosophiques et religieuses, commencées au fond de l'Inde et continuées en Asie et en Europe ont été se dénouer en Amérique.

J'ai l'honneur d'être, etc.                           
L'abbé Brasseur de Bourbourg.
Paris, 25 octobre 1858.


FOOTNOTES

1 Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique Centrale, durant les siècles antérieurs à Chrisiophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes, par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, ancien aumônier de la légation de France au Mexique et administrateur ecclésiastique des Indiens de Habinal (Guatemala). 4 vol., Ârthus Bertrand éditeur, 21, rue Hautefeuille, Paris.

2 Le Manuscrit Quiché de Chichicestenango et le Manuscrit Cakehiquêl ou Mémorial de Teepan-Atitlan, que j'ai traduits de ces deux langues.

3 Codex Chimalpapoca, ou Histoire des royaumes de Culhuican.

4 Muñoz Camargo, Historia de la Rêpublica de Tlaxcallan.

5 Le mot winac que je traduis ici par famille, m peut traduire aussi par personne; mais la traduction la plus exacte est groupe de personnes, comme le mot gens latin.

6 Xibalbay ou Xibalba paraît Indiquer le pays des Tzendales, dont Palenqué et Ococingo sent les localités principales.

7 La phrase ici est difficile et amphibologique. Elle veut dire également qu'ils vinrent au Tulan qui est en deçà et du Tulan qui est au delà de la mer.

8 Tanub ou Tamub est une forme plurielle ancienne du mot Tan qu'on trouve écrit aussi Dan, quelque les Quiches n'eussent pu la lettre D: mais ils rempruntèrent aux Espagnols pour primer ce nom qui n'était pas de leur langue, non plus que celui de Daqui, nom d'un prince dans les traditions primitives des Cakchiquels; ils paraissent avoir voulu donner à cette lettre le son du th anglais.

9 Ces rochers amoncelés étaient-ils des glaçons ou des ilots?

10 Chronica de la provincia de Guatemala, MS.

11 Cak-ha; le sens de ce mot est maison rouge ou de feu. Les Indiens disent encore aujourd'hui en espagnol, se traduisant ce mot, volcanitto, petit volcan; car ce qu'ils désignent ainsi, c'est toute espèce de colline artificielle ou tumulus, le mound anglais, où ils offraient leurs sacrifices primitivement, après y avoir enterré leurs morts.

12 Ce mot parait deux fois dans le MS. quiché; une fois écrit Amag-Tan, la ville de Tan, et une autre fois Amag-Dan, Ilocab est pluriel de Iloc, qui ne présente pas un sens déterminé, à moins qu'il ne soit un composé de ilo voir et cab, la main.

13 Pourquoi ici trois au lieu de quatre qu'ils sont ailleurs? Le MS. ne présente aucun éclaircissement a ce sujet.

14 Ancêtres des Mexicains.

15 Voir pour d'autes détails mon Histoire des nations civilises du Mexique, etc. Tome I, liv. 2, ch. 2.