ESSAI SUR LA LANGUE POUL
ET COMPARAISON DE CETTE LANGUE AVEC LE WOLOF,
LES IDIOMES SÉRÈRES ET LES AUTRES LANGUES DU SOUDAN OCCIDENTAL.

by

Général Faidherbe

[Extracted from Revue de Linguistique, vol. 7 (1875), pp. 195-242, 291-321.]


INTRODUCTION.


Ayant recueilli, en 1854, lorsque j'étais gouverneur du Sénégal, des documents sur la langue poul1, je trouve aujourd'hui le loisir de les coordonner et de les étudier pour en déduire les règles de cette langue.

Cette étude me paraît offrir de l'intérêt, non seulement parce que les Pouls exercent aujourd'hui une action tout à fait prépondérante dans l'Afrique centrale, mais aussi parce que leur langue présente des particularités linguistiques remarquables, surtout sous le rapport de la phonologie.

Les Pouls, qui deviennent les maîtres du Soudan depuis leur conversion générale à l'islamisme, c'est-à-dire depuis moins de deux siècles, y sont peut-être anciennement venus de l'Orient, amenant avec eux le bœuf à bosse (zébu), qui est le même que celui de la Haute-Egypte et de la côte orientale d'Afrique.

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De quel pays venaient-ils, et à quelle souche humaine appartiennent-ils? Ce sont là des questions difficiles à résoudre, aujourd'hui surtout que presque tout ce qu'on avait admis sur les origines de l'humanité est à remanier en présence des découvertes de l'histoire naturelle et de l'anatomie comparée. Ces découvertes étant peu vulgarisées en France, nous n'hésitons pas à les résumer en quelques lignes comme entrée en matière:

Il y a dix ans encore, l'origine de l'humanité était pour la plupart des savants et pour tout homme intelligent une énigme incompréhensible. Aujourd'hui, grâce aux idées de Lamark, naturaliste français du siècle dernier, reprises par Darwin et nettement formulées par Hœckel, le problème semble résolu de manière à satisfaire la raison, car sa solution est tirée de l'observation de la nature, seule source où nous puissions puiser la connaissance de la vérité.

La vie organique n'est devenue ce qu'elle est aujourd'hui sur la terre que grâce à un perfectionnement graduel et héréditaire, par la différentiation des fonctions.

Nos ascendants ont passé par tous les degrés, depuis une simplicité extrême d'organisation jusqu'à l'admirable complication que présente l'organisme humain, et l'homme passe encore par toutes ces phases dans le cours de sa vie embryonnaire.

Cette extrême simplicité d'organisation primitive n'en reste pas moins pour nous un mystère inexpliqué, aussi bien que la loi de progrès elle-même; mais cette loi suffit cependant à faire connaître à l'homme son devoir sur la terre: c'est de s'efforcer de laisser après lui des descendants physiquement et moralement meilleurs que lui.

Il y a un grand nombre de millions d'années, nos ascen- — 197 — dants, les premiers êtres vivants, étaient de simples petites masses d'albumine sans formes déterminées, s'accroissant par juxtaposition et se multipliant par segmentation, par conséquent sans organes spéciaux. Ils acquirent d'abord la faculté de se mouvoir dans l'eau, leur milieu, par le moyen de cils vibratiles.

Il prirent pour première forme celle d'une cavité ou sac dont la seule ouverture servait à la fois à l'introduction des aliments et à la sortie des excréments. Ils n'acquirent que plus tard une issue spéciale pour cette dernière fonction.

Ils leur vint ensuite des traces d'organes de sensation, c'est-à-dire de système nerveux, des yeux rudimentaires et des organes de reproduction, mais hermaphroditiques.

Puis les branches latérales des échinodermes, des arthropodes et des mollusques se séparant, nos ascendants acquirent, par la multiplication des ganglions nerveux, une ébauche de moelle épinière; alors aussi le corps se constitua en deux parties symétriques; la moelle épiniére et la colonne vertébrale se perfectionnèrent ensuite, mais sans présenter encore de différentiation à leur extrémité antérieure.

Les deux sexes furent séparés, et dès lors chaque génération nécessita le concours de deux êtres différents; puis les premières vertèbres se transformèrent en un crâne renfermant un renflement de la moelle épinière, qui devint le cerveau, siège de l'intelligence; mais l'ouverture antérieure du canal digestif manquait encore de mâchoires et de narines que nos ascendants n'acquirent, ainsi qu'un système nerveux sympathique et une vessie natatoire, qu'à l'époque des dépôts siluriens (il y a douze millions d'années?).

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C'est à cette époque aussi qu'ils furent pourvus régulièrement de quatre membres pour la locomotion, une paire de membres pectoraux et une paire de membres abdominaux.

A l'époque des dépôts dévoniens (il y a neuf millions d'années?), ils tendirent à devenir terrestres, pour habiter les parties émergées du globe. A cet effet, la vessie natatoire se transforma en poumons; auparavant la respiration avait été aquatique au moyen de branchies. Les narines, jusque-là non perforées, servirent alors à l'introduction de l'air dans les poumons.

Pendant l'époque de la formation de la houille (il y a sept millions d'années?), le nombre des doigts de chaque membre se fixa régulièrement à cinq.

A la période permienne (il y a cinq millions d'années?) se sépara la branche latérale des oiseaux; quant à nos ascendants, les écailles qui les avaient couverts jusque-là devinrent des poils.

A la période triasique (il y a trois millions d'années?), ils acquirent l'organe de l'ouïe et les glandes mammaires annonçant la génération vivipare.

Puis le rectum devint distinct du canal génito-urinaire, avec lequel il était confondu, comme il l'est encore chez les oiseaux. Les mamelles se formèrent, mais les petits naissaient très-imparfaits; ils continuaient leur développement après leur naissance, dans une poche ventrale extérieure de la mère.

A l'âge tertiaire éocène (il y a six cent mille ans?) se forma le placenta, fournissant plus complètement à l'alimentation du fœtus pendant la vie intra-utérine, ce qui rendit la poche marsupiale inutile. Des ongles se substi- — 199 — tuèrent aux griffes, et le système dentaire se fixa à trente-deux dents.

Pendant la période tertiaire miocène (il y a quatre cent mille ans?), nos ascendants acquirent la station droite; leurs mains se différencièrent de leurs pieds.

Cependant leur cerveau s'était considérablement développé, et à l'époque tertiaire pliocène (il y a deux cent mille ans?) ils étaient aptes à acquérir peu à peu le langage articulé et à devenir des hommes à peu près semblables à ceux, plus perfectionnés encore, que nous voyons aujourd'hui.

Hœckel attribue au langage articulé plusieurs centaines de mille ans d'existence; d'autres disent vingt mille seulement. On comprend combien ces appréciations de temps, comme toutes celles que nous avons indiquées ci-dessus et qui sont déduites de l'épaisseur des différents terrains géologiques et de la vitesse de formation des dépôts du Mississipi, sont incertaines. Mais en présence de la grande antiquité des annales de certains peuples, dénonçant déjà une civilisation avancée, le chiffre de vingt mille ans, pour l'âge du langage articulé, paraît bien faible.

Quoi qu'il en soit, il est certain que l'invention du langage articulé permettant aux hommes de se communiquer l'un à l'autre leurs pensées, leurs observations, leurs connaissances acquises, faisant de toute découverte une propriété commune, multipliant ainsi, dans une énorme proportion, le domaine, la puissance de l'intelligence, cette acquisition fut un progrès décisif qui établit une démarcation définitive et infranchissable entre l'homme, môme sauvage, et les animaux.

Hœckel a donné, à la suite de la doctrine que nous — 200 — avons résumée plus haut en quelques mots, une classification des races humaines. M. Frédéric Millier, en conformité d'idées avec Hœckel, a fait une semblable classification, basée également sur la nature des chevelures. Ces classifications, discutables dans certains détails, en ce qui concerne des peuples peu connus, sont très-satisfaisantes dans leur ensemble.

L'une et l'autre distinguent les Pouls des nègres d'Afrique. C'est une opinion que nous avons émise depuis longtemps, et que nous discuterons plus loin.

M. Frédéric Mûller admet dans sa classification un homo primigenius qui n'était pas encore doué de la parole et qui présentait plusieurs variétés distinctes.

Les anthropologistes français étaient généralement convenus que, la parole articulée distinguant seule radicalement l'homme des animaux, les précurseurs de l'homme ne devaient pas être désignés par le nom d'hommes, lorsqu'ils ne possédaient pas encore cet attribut. On comprend que ce n'est là qu'une affaire de mots, de convention. La seule chose importante, c'est de savoir si, chez cet être, qu'on l'appelle homme ou non, le langage a pris naissance sur un seul point, en une seule fois, ou bien d'une manière multiple, sous le rapport des lieux et des temps. Or, l'irréductibilité des langues humaines à une seule souche prouve que la seconde hypothèse est la vraie. Si l'homme n'eût acquis cette faculté, conséquence des progrès de son organisation, que d'une manière unique, le langage fut resté sensiblement le même dans sa descendance, ou du moins on trouverait dans toutes les langues des traces de cette origine commune. La diversité extrême des langues et de leurs procédés prouve qu'elles ont été — 201 — créées indépendamment les unes des autres, et probablement à des époques très-différentes. Comme, en outre, les principales familles irréductibles de langues correspondent d'une manière générale aux grandes races de l'humanité, nous admettons que le langage a pris naissance d'une manière indépendante chez diverses variétés distinctes de ce que M. Mûller appelle l'homo primigenius, de ce que les anthropologistes français appellent les précurseurs de l'homme.

Cet homo primigenius avait déjà un attribut important de l'humanité, la station droite parfaite, cause décisive d'immenses progrès ultérieurs. En effet, du moment où il avait la disposition complète de ses membres thoraciques, devenus inutiles à la locomotion, l'usage qu'il en fit continuellement pour saisir, casser, éplucher, etc., les perfectionna et leur donna une grande adresse, ce qui lui permit de se construire des abris, de faire du feu, de fabriquer des armes avec du bois et des pierres, de se vêtir de la dépouille des animaux, etc.

Rendu ainsi peu à peu plus indépendant des circonstances extérieures, ayant acquis une plus grande sécurité, devenu plus maître de ses conditions d'existence, il éprouva de plus en plus le besoin d'échanger ses impressions avec ses semblables par le moyen de la voix.

L'homme n'est pas le seul qui se serve de la voix pour communiquer à ses semblables les impressions qu'il éprouve; c'est le fait de presque tous les animaux supérieurs. On cite le cebus azarœ du Paraguay qui, suivant qu'il est excité par tel ou tel sentiment, fait entendre au moins six sons différents, qui provoquent chez les autres des émotions correspondantes aux siennes.

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L'aboiement, qui semble être acquis ou au moins perfectionné par les chiens dans l'état de domesticité, renferme des tons très-distincts pour exprimer l'impatience, l'inquiétude, la colère, la terreur, la joie, la douleur, la prière.

Mais l'homme est le seul qui possède le langage articulé; je no parle pas des animaux qui l'acquièrent par imitation, comme le perroquet. Du moment qu'ils n'y attachent aucun sens, ce n'est plus du langage, car le langage suppose le concours de l'intelligence aussi bien que l'usage des organes de la voix, et la poule, qui glousse pour appeler ses petits à la pâture, parle certainement plutôt que le perroquet, qui articule parfaitement une phrase sans la comprendre.

Avant même que l'être qui devint l'homme eût l'idée de communiquer ses pensées par les sons de la voix, il devait déjà exprimer sans raisonnement ses sensations diverses par des cris spéciaux dont tous ses semblables, au moins dans une même variété, comprenaient la valeur. La série de ces cris spontanés et non encore raisonnes était chez lui plus complète que chez le cebus azaræ, le chien ou tout autre animal, en raison d'une plus grande variété de sensations due à la supériorité de son système nerveux et du plus grand perfectionnement de son organe vocal.

Mais après avoir poussé le cri d'effroi pour signaler un danger, un ennemi, il lui vint naturellement à l'idée d'imiter le bruit de ce danger, le cri de cet ennemi, pour en faire connaître la nature aux siens; de là les onomatopées qu'on trouve en grand nombre dans les langues, et qui doivent en être les premiers éléments conscients.

Puis ces êtres, dont l'intelligence se développait de plus en plus, comprirent qu'un son quelconque pouvait, par — 203 — une simple convention, désigner un objet, une action. C'est de ce moment que le vrai langage était créé; il ne restait qu'à le compléter et à le perfectionner, ce qui fut sans doute bien long.

La connaissance des premières acquisitions du langage était transmise par les parents à leurs enfants et devenait un patrimoine de la famille ou du groupe humain, et cela avait lieu d'une manière indépendante pour des agglomérations d'hommes séparées les unes des autres par les eaux, par les montagnes, par les forêts, par la guerre. Aussi, bien loin que les différentes langues existantes ou qui ont existé proviennent d'une langue-mère primitive, créée de toutes pièces, comme on l'a généralement avancé, il me semble évident qu'il a été créé par les hommes des quantités innombrables de langages primitifs, autant qu'il y a, parmi les tribus sauvages, de modes d'arranger ses cheveux, de danser, de se vêtir, etc.; puis par la fusion, soit pacifique, soit violente de groupes voisins, il s'opérait des fusions des langages différents, avec bénéfice des résultats acquis de part et d'autre. Par une sélection naturelle, les meilleurs mots, les meilleures règles subsistaient aux dépens des autres qu'on abandonnait.

Les groupes humains qui arrivèrent à avoir les procédés supérieurs de langage virent par là leur développement intellectuel singulièrement favorisé, et l'emportèrent sur les groupes moins bien partagés qui entraient en lutte avec eux pour l'existence. On s'accorde à dire, par exemple, que les Peaux-Rouges de l'Amérique étaient condamnés à ne pas avoir de civilisation propre par la nature même de leurs langues.

Pour en revenir à M. Frédéric Mûller, il fait concorder — 204 — d'une manière générale le classement des langues avec le classement ethnique de Hœckel qu'il adopte.

Ce classement, comme nous l'avons dit, est basé sur la nature de la chevelure.

Il distingue dans l'espèce humaine deux grands genres: le genre ulotriche, c'est-à-dire à cheveux laineux: Hottentots et Papous, Cafres et nègres d'Afrique; et le genre lissotriche, c'est-à-dire à cheveux lisses. Ce dernier genre comprend deux sous-genres: le sous-genre euthycome, c'est-à-dire à cheveux droits, comprenant les Australiens, les Malais, les Mongols, les Américains et les peuples arctiques; et le sous-genre euplocome, c'est-à-dire à cheveux bouclés; ce sont les Dravidas, les Nubiens et les Méditerranéens.

Les Méditerranéens comprennent: les Basques, les Caucasiens, les Sémites asiatiques et africains2, et les Indo-Germains; ces derniers sont à la tête de l'humanité.

Mùller rapproche, comme race et comme langue, les Pouls et les Nubiens. Je ne connais pas assez les Nubiens pour avoir sur eux une opinion bien fondée, mais je me suis fait sur les Pouls une opinion basée sur une longue observation. J'accepte la place que leur assigne Mùller comme race; quant à la langue, je ne connais pas de rapports entre le poul et les langues de la Nubie; mais je ne puis pas assurer non plus qu'il n'y en ait pas, ne connaissant pas assez ces dernières.

On trouve aujourd'hui bien peu de Pouls purs de tout croisement avec les noirs, depuis que cette race est de- — 205 — venue guerrière et conquérante et a fondé des empires aux dépens des races nègres. Leurs cheveux, pourrait-on dire, sont aujourd'hui un peu plus que bouclés et se rapprochent des cheveux crêpés; mais ils ne sont certainement pas laineux comme ceux des nègres, et la distinction entre eux, sous ce rapport, est parfaitement justifiée. En outre, la couleur de leur peau n'est que brun clair ou plutôt rougeâtre; leur face est orthognate, leur nez petit en général, mais cartilagineux et de forme aquiline. En somme, leur visage est agréable au point de vue européen. Gomme intelligence et comme caractère, ils sont supérieurs aux nègres; ce n'est pas que l'intelligence proprement dite des noirs, c'est-à-dire leur faculté de comprendre, m'ait jamais paru bien inférieure à celle des blancs. J'ai observé des noirs de toutes les classes, des chefs, des gens de classe moyenne, des ouvriers, des esclaves, à leur état naturel. Avec les premiers, j'ai souvent, comme gouverneur, causé politique ou commerce ; j'ai observé aussi ceux qui nous sont soumis et à la portée de qui nous mettons la civilisation; j'ai vu ces derniers étudier enfants dans nos écoles; jeunes hommes et hommes faits, j'en ai formé des interprètes, des instituteurs, des employés des ponts et chaussées et des télégraphes, des sous-officiers et des officiers.

Tout ce qu'on peut dire, c'est que si, dans la jeunesse, leur intelligence paraît quelquefois môme plus précoce que celle des blancs, l'âge de la puberté semble arrêter d'une manière fâcheuse leur développement intellectuel.

Quant aux qualités du cœur, ils sont très-sensibles et plus portés au dévoùment spontané que les blancs. Mais ce qui fait leur infériorité réelle, c'est le manque de prévoyance, de suite dans les idées; la force active de volonté — 206 — leur fait défaut; ils n'ont que celle d'inertie; c'est à cause de cela qu'on peut en faire des esclaves. On ne songerait pas à faire des Arabes esclaves; ils assassineraient leurs maîtres. On ne cherche non plus jamais à garder comme esclaves des Pouls adultes; ils se sauveraient indubitablement.

Quant aux femmes pouls, il y a un proverbe à Saint-Louis qui dit que si l'on introduit une jeune fille poul dans une famille, fût-ce comme servante, comme captive, elle devient toujours maîtresse de la maison.

L'infériorité des noirs provient sans doute du volume relativement faible de leur cerveau. Nous manquons de données suffisantes pour leur comparer les Pouls sous le rapport de ce volume.

Quelle que soit l'origine des Pouls en Afrique, qu'ils y soient, ou non, venus de l'est du continent et même de plus loin, il est certain qu'ils ont d'abord vécu dans le Soudan à l'état de tribus de pasteurs, tributaires des chefs indigènes maîtres du sol.

Les historiens arabes nous apprennent que c'est vers le Xe siècle que les Arabes et les Berbères commencèrent à obtenir des conversions de peuples soudaniens à l'islamisme.

Le pays de Tekrour est signalé par les auteurs comme s'étant converti le premier. Tekrour était sur le Niger, en amont de Tombouktou. Le nom de Tekrour est certainement un nom berbère; les Soudaniens ne pourraient pas le prononcer à cause de la consonne double et des deux successives. Ils diraient Tokoror, ou plutôt Tokolor, à cause de la parenté de l'l et de l'r qui étaient confondus chez les Égyptiens.

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La population de Tekrour était-elle poul ou non? C'est difficile à savoir aujourd'hui; mais ce qu'il y a de certain, c'est que:

1° Le mot fut adopté dans le monde musulman, dans les écrits arabes, pour désigner le Soudan musulman et par suite tout le Soudan, d'où résulte que nous voyons dans nos vieilles cartes géographiques Tekrour ou Soudan;

2° La race poul ayant été, d'une manière générale, la première à s'identifier complètement avec l'islamisme, le nom de Tekrouri (pluriel Tekarir), signifiant Soudanien musulman, lui a été plus spécialement appliqué3.

Vers la fin du XIIIe siècle, des marabouts pouls du Niger allaient déjà chercher à convertir la contrée à l'est; ils faisaient des pèlerinages à la Mecque. Au siècle suivant, XlVe, un État poul, mais non musulman, était fondé sur le Sénégal; les Pouls s'y convertirent et s'y croisèrent avec les noirs.

Les Maures du Sénégal leur appliquèrent, suivant l'usage, le nom de Tekrouri, lorsqu'ils furent devenus musulmans. Les noirs de notre colonie, et par suite les Français, leur donnèrent ce même nom, devenu dans leur bouche Tokoror, Tokolor, Toukouktir, et ils leur appliquèrent ce nom, à eux. Pouls mêlés de noirs, à l'exclusion des tribus pouls restées pures auprès d'eux, de sorte que, pour les Sénégalais, aujourd'hui Tuucouleur veut dire poul croisé de noir.

Pour se désigner eux-mêmes, les Toucouleurs du Fouta — 208 — l'homme est arrivé à articuler la syllabe close avec sa consonne finale.

A cela j'objecterai que, quand nous voulons imiter par le son de la voix un bruit naturel, nous créons de toute pièce une syllabe close. Ainsi, nous représentons par: crac, le bruit d'une branche qui casse; pouf, celui d'un objet qui tombe à terre; boum, un coup de grosse caisse; toc, le bruit qu'on fait en frappant à la porte; clic-clac, le bruit d'un fouet; pif-paf, celui des armes à feu; diim, le son d'une cloche; djhn, celui des cymbales; tic-tac, les battements du cœur; flic-flac, le choc répété de corps mous..., etc.

La syllabe close est donc bien dans la nature, au moins pour l'homme de notre race, car notons qu'il peut y avoir, qu'il y a, dans les langages, des caractères ethniques, c'est-à-dire que la phonétique des langues s'est naturellement ressentie de la conformation ethnique des organes de ceux qui les ont créées4.

Ainsi, par exemple, les différentes races usent plus ou moins des consonnes. Nous doutions tout à l'heure qu'il fallût admettre presque uniquement pour racines aryaques des syllabes ouvertes, mais cela existe d'une manière absolue pour le chinois; il n'a que des monosyllabes, et ce sont des syllabes ouvertes. Les Polynésiens vont plus loin: beaucoup de leurs syllabes ne se composent que de voyelles, et plusieurs mots se suivent quelquefois sans consonnes.

A côté de cela, nous avons les Arabes qui, eux, semblent mépriser souverainement les voyelles. Les gram- — 209 — mairiens appellent leurs racines trilitères, c'est-à-dire trisyllabiques: hataba «il a écrit», qatala «il a tué», rikaba «il a monté à cheval», charaha «il a bu».

Certains linguistes prétendent qu'elles proviennent de racines bilitères par l'adjonction d'adformantes modifiant le sens primitif; d'autres nient le fait. Il peut être vrai pour certaines racines, faux pour d'autres. Je ne me permettrai pas d'avoir une opinion là-dessus; mais ce que je puis dire, moi qui ai vécu longtemps en pays arabe, c'est que, dans l'usage, ces trisyllabes sont tout bonnement des monosyllabes.

Les Arabes disent: kteh «il a écrit», qtel «il a tué», rkeb «il a monté à cheval», chroh «il a bu».

Ce sont des monosyllabes de la forme dont nous avons parlé, en admettant les consonnes doubles.

Je suis porté à croire que ces vocables ont été créés comme monosyllabes et qu'ils ne sont devenus polysyllabiques que plus tard, par le fait des orateurs, des poètes et des grammairiens.

Il semble que ce sont les races énergiques qui font le plus grand usage des consonnes, ne craignant pas de les doubler, tripler. Tel mot allemand a une seule voyelle pour sept consonnes, schwindt. L'Arabe prononce sans peine chrobt «j'ai bu».

Les Pouls et les nègres du Soudan occidental, quoique possédant et même affectionnant quelques consonnes doubles, comme mb, ml, ng, ne peuvent pas prononcer toutes celles que possèdent les Européens. Ainsi, nous les avons entendu transformer, suivant les lois de leur phonologie, le nom «Edmond» en Edouma, celui de «Baptistin» en Batécété, et celui de «Fulcrand» en Filicara, — 210 — tout à fait noirs, ont des traits qui nous plaisent plus que ceux de la race nègre pure.

Au commencement du XVIIIe siècle eut lieu, dans le Fouta, une révolte que les développements précédents nous font parfaitement comprendre; les Torodo étant devenus tous des musulmans fanatiques, se révoltèrent contre les Dénianké non encore convertis ou mauvais musulmans. Dans cette circonstance, le Lam-Toro dénianké trahit son parti et se mit avec les Torodo. Le pouvoir des Dénianké fut renversé, et l'islamisme proclamé religion de l'État, lequel fut gouverné par un chef suprême électif nommé Almamy (el Emir el Moumenin, prince des croyants), qui ne peut être choisi que dans la caste des Torodo.

Les Dénianké forment encore la majeure partie de la population du Damga, mais sans pouvoir politique. Le Lam-Toro, comme récompense, fut maintenu dans sa place à Guédé, par les marabouts vainqueurs, et ses descendants y commandent encore aujourd'hui avec le même litre.

Le héros de cette révolution politique et religieuse s'appelait Abdou-el-Kader. Il fat tué sur ses vieux jours par le chef du Bondou.

Depuis l'établissement de la puissance des Torodo, le Fouta sénégalais n'a cessé d'être un foyer de fanatisme, d'où les Pouls croisés de noirs et semblant avoir acquis par là des facultés nouvelles, c'est-à-dire être devenus sédentaires, cultivateurs, guerriers conquérants et fondateurs d'empire, ne cessent de proclamer des guerres saintes et s'emparent peu à peu de tout le Soudan.

Nous allons énumérer leurs conquêtes.

1° Abdou-el-Kader fonde au commencement du — 211 — XVIIIe siècle l'État théocratique du Fouta sénégalais, 4,000 lieues carrées;

2° Dans le cours du XVIIIe siècle, Sidi fonde le Foutadialon, 4,000 lieues carrées;

3° Fin du XVIIIe siècle, fondation du Dondou musulman par l'almamy Ibrahima, du Foutadialon, 2,000 lieues carrées;

4° Commencement du XIXe siècle, Othman-Fodia torodo et son fils fondent un vaste empire poul entre le Niger et le lac Tchad (royaumes de Sokolo et de Gando), 20,000 lieues carrées;

5° Au commencement du XIXe siècle, Ahmadou-Labbo fonde un Etat poul le long du Niger, entre Tombouctou et Ségou. Tombouctou finit par lui être soumis, 1,000 lieues carrées;

6° De 1857 à 1861, el Hadj-Omar torodo, repoussé par nous du Sénégal, fait la conquête des puissants États du Kaarta et du Ségou; ensemble 15,000 lieues carrées;

7° Les dernières nouvelles du Sénégal annoncent que Ahmadou-Cheikhou torodo, des environs de Podor, déjà maître du Djolof depuis quelques années, vient d'envahir le Cayor d'où il a chassé le Damel. Ce serait donc la fondation d'un nouvel et septième État poul, celui-ci aux dépens des pays wolofs, 5,000 lieues carrées5.

De sorte qu'aujourd'hui les Pouls sont maîtres presque partout du Cap-Vert au lac Tchad, sur trente degrés de longitude et entre les latitudes de 10° à 15° nord, c'est-à-dire dans une zone de 80,000 à 90,000 lieues carrées.

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LANGUE POUL.

Nous allons maintenant nous occuper de la langue des Pouls, et ce n'est pas ce qui les caractérise le moins au milieu des peuples qui les entourent.

Les sons de cette langue peuvent tous être représentés par des lettres de notre alphabet; mais on n'y trouve pas nos sons ii, j, cli, x, z, ni les sons du kha, du rdin et du am arabes.

Ainsi, les Pouls, qui donnent aux chefs qui les guident dans la guerre sainte le nom arabe de Cheikhou, ne pouvant prononcer ni le ch, ni le kha, disent Sékou.

J'introduis, parmi les lettres nécessaires pour écrire le poul, le w représentant le w anglais, le ou de notre particule affirmative oui, prononcé en une seule syllabe. Il est, en outre, nécessaire d'employer aussi la voyelle ou diphtongue ou, chaque fois qu'elle forme une syllabe, soit seule, soit avec une consonne qui précède. Le w sera toujours employé devant une voyelle avec laquelle il formera une seule syllabe; ainsi nous écrirons: ivoppoiidé «abandonner», et louadé «s'abriter», parce qu'il y a dans ce dernier mot trois syllabes, le ou ne formant pas syllabe avec Y a: vmlloùdé «aider«, ouddoudé «former», défowo «cuisiner», daddoivo «chasseur».

Dans quelques mots, la prononciation des indigènes ne permet pas de méconnaître le son du v, veldé «plaire». On ne pourrait hésiter qu'entre le son du v et celui de notre u français, ueldé; mais veldé rend réellement mieux le son indigène.

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L'absence du kha, de cette lettre gutturale si-difficile à prononcer pour les Français et qui est si commune en arabe, en berbère, en malinké, établit de suite une distinction frappante entre le poul et les langues qui se parlent autour de lui.

Autant le malinké est dur, autant le poul est doux et harmonieux. Le langage du Malinké, cette race partout en contact avec les Pouls et partout leur rivale dans le Soudan occidental, semble une suite de détonations venant du palais et de la gorge. Les t, les k, les kh y reviennent chaque mot, souvent avec la voyelle o prononcée du gosier. Dans le poul, au contraire, les dentales et les labiales dominent; les Pouls semblent parler avec les lèvres et avec les dents, et sans faire aucun effort. La voyelle i est très-fréquente; les finales sont brèves; l'accent est généralement sur la pénultième syllabe. Les consonnes se redoublent très-souvent, comme en italien, donnant de l'élégance à la diction: debbo «femme», bibbé «enfants», tiolli «petits oiseaux».

Cette physionomie générale des langues poul et malinké nous semble en corrélation avec la conformation des organes de la voix des peuples qui les parlent. D'une part, le Poul a une petite bouche orthognate; de l'autre, le Malinké a une grande bouche, prognate et lippue.

Les Toucouleurs (pouls croisés de nègres) ne parlent pas la langue bien purement, et dans leur bouche elle n'a déjà plus la même douceur.

C'est l'idiome des Toucouleurs du Fouta sénégalais que nous allons étudier ici.—Il présente quelques petites différences avec le poul pur et des différences plus consi- — 214 — dérables avec les idiomes pouls plus ou moins corrompus du grand empire poul compris entre le Niger et le lac Tchad.

GENRE HOMININ.—GENRE BRUTE.

Genre hominin.—Nous allons d'abord parler d'une particularité très-remarquable du poul. Parmi les langues voisines, l'arabe et le berbère ont, comme nos langues aryaques, les genres masculin et féminin, attribuant en quelque sorte un sexe même aux choses inanimées; d'un autre côté, les langues des noirs, comme la grande majorité des langues de la terre, ne connaissent pas les genres sexuels. Elles n'ont que les mots mâle et femelle, qu'on ajoute au nom d'un animal pour désigner son sexe; mais les articles, adjectifs, pronoms et verbes s'appliquent également, et sans modifications, à un être mâle ou à un être femelle.

Le poul est, sous ce rapport, comme les langues des noirs; il n'a pas de genres sexuels, mais il établit entre les êtres une distinction d'une autre nature; il les partage en deux catégories: d'une part tout ce qui appartient à l'humanité, d'autre part tout ce qui n'est pas elle: animaux, plantes, choses inanimées.

Cela forme deux genres que nous appellerons genre hominin et genre brute. Nous disons genre hominin et non pas genre humain, parce que cette dernière expression a déjà une acception vulgaire différente.

Ce que nous signalons ici dans le poul se retrouve dans certaines langues américaines.

Ce caractère nous semble avoir quelque chose de pri- — 215 — mitif. Le soin de se distinguer ainsi des animaux ne saurait paraître utile à des hommes qui en sont aussi loin que les peuples civilisés; il se conçoit au contraire de la part de gens à l'état de nature, fiers en quelque sorte d'être sortis de la vie bestiale qui les entoure, comme les Pouls qui vivent pêle-mêle avec leurs troupeaux, au milieu des fauves.

En poul, le pronom personnel de la troisième personne, qui est identique avec l'adjectif démonstratif, diffère s'il s'agit d'un être appartenant à l'humanité ou d'un être qui est en dehors d'elle.

Pour le premier cas, le pronom personnel et l'adjectif démonstratif sont o, pluriel ; pour le second cas, ce sont des formes variées, mais toutes différentes, comme nous le verrons plus tard.

Comme les substantifs et les adjectifs sont formés des racines verbales avec adjonction de préfixes et de suffixes qui ne sont, ces derniers, que l'adjectif démonstratif à peine altéré, il s'ensuit que tous les noms et tous les adjectifs, quand ils se rapportent à des êtres du genre hominin, ont la terminaison o au singulier et la terminaison au pluriel, ce qui les distingue complètement des noms et adjectifs du genre brute.

Ainsi, pour les substantifs du genre hominin, nous avons: homme, gorko,—femme, debho,—enfant, hiddo,—vieillard, naédio,—quelqu'un, neddo,—mari, guendirado,—épouse, liouddido,—esclave, diado,—famille, moucido,—étranger, kodo.

De même pour les noms des professions exercées par les hommes: berger, ganéako,—forgeron, baleo,—roi, lamdo,—pêcheur, tiouballo.

— 216 —

La terminaison est la môme pour les adjectifs qualificatifs, les participes, les noms verbaux, les pronoms et les adjectifs démonstratifs de la troisième personne quand ils se rapportent à un substantif du genre hominin. Seulement, nous ferons observer en passant qu'ici c'est un cas particulier d'une règle générale que nous verrons plus loin, et qui exige que ces sortes de mots riment avec le nom auquel ils se rapportent.

Adjectifs (genre hominin).—Bon, modjio,—rouge, goddioîido,—gros, boiito,—gras, paydo.

Participes et noms verbaux
.—Blessé, pidado,—envoyé, nélado,—chasseur, daddmvo,—cultivateur, démowo,—chanteur, djimowo,—travailleur, kilnotodo,—penseur, midiotodo.

Pronoms et adjectifs déterminatifs de la troisième personne (genre hominin).—Il, lui, elle, o, hanko,—ce, cette, celui-là, celle-là, o, hanko,—qui, lequel, quelqu'un, goto,— aucun, aygoto,—autre, godo,—son, sien, komako.

Tous ces mots prennent d'autres terminaisons s'ils s'appliquent à des plantes, animaux ou objets inanimés.

Nota.—Les pronoms personnels et les adjectifs possessifs de la première et de la deuxième personne sont en dehors de cette règle, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas en o, même lorsqu'ils se rapportent à des êtres humains.

Maintenant, pourquoi les Pouls ont-ils adopté o pour pronom personnel hominin de la troisième personne, et pour désinence spéciale à l'humanité plutôt que toute autre voyelle?

On pourrait dire que c'est par hasard. Certes, il serait difficile d'expliquer, sans faire intervenir le hasard, les — 217 — quelques millions de vocables que renferment les langues humaines. Mais nous croyons que, le plus souvent, la conformation des organes de la voix est pour quelque chose dans la création des mots. Ainsi, un son qui semble devoir être tout à (ait instinctif et non raisonné, et par conséquent résulter de la conformation des organes de la voix, et qui est probablement dans chaque famille de langues un reste de la période où l'homme n'employait que des exclamations, c'est celui que l'on fait entendre pour appeler quelqu'un, qu'on prononce aussi après le nom de la personne qu'on appelle. Cela varie suivant les langues. En français, c'est le son de e. Eh! «Auguste, eh!» Chez les Arabes, c'est toujours le son de a: «la, Mohammed, a!» Chez les Pouls, c'est exclusivement o: «Bilal, o!»

Cet o est le son qu'instinctivement le Poul primitif devait émettre pour appeler son semblable, et c'est probablement à cause de cela qu'il a été conduit à en faire le pronom démonstratif spécial à l'homme, et par suite la désinence commune, obligatoire et exclusive de tout ce qui s'applique à l'espèce humaine.

Notons pourtant que les noms propres ne sont pas en o: Bilal, Demba, Koly. Mais les noms propres ont dû venir assez tard dans la création des langues.

Pluriel du genre hominin.—La langue poul est une de celles où la pluralité est indiquée avec soin dans le langage. Il y a beaucoup de langues où le pluriel ne se distingue pas ou se distingue peu du singulier dans les noms ou adjectifs. En ouolof et en sérère, langues dans lesquelles nous aurons à signaler des analogies singulières avec la langue poul, le pluriel ne se reconnaît — 218 — que par l'article. Je ne connais pas de langue, au contraire, où les pluriels diffèrent autant des singuliers qu'en poul.

Qu'il nous suffise de citer pour exemple: hounde «chose», pluriel konllé; saonrou «bâton», pluriel tiabbi. Qu'on ne croie pas que saourou et tiabbi sont des mots d'origine différente; tiabbi est la forme plurielle de saourou d'après la règle.

Le poul adopta le pronom pluriel du genre hominin , pour terminaison du pluriel de tous les mots en o du genre hominin, la réservant encore plus exclusivement à l'espèce humaine que la désinence o pour le singulier, car je ne connais pas une seule exception à celte règle du pluriel en .

Reprenant tous les mots dont nous avons donné les singuliers, nous aurons pour leurs pluriels: hommes, imrbé,—femmes, réobé,—enfants, bibbé,—vieillards, naébé,—des gens, imbé,—maris, guendirabé,—épouses, souddibé,—esclaves, diabé,—familles, moucidbé,—étrangers, hobé.

Pour les noms de profession: bergers, aénabé,—forgerons, wailbé,—rois, lambé,—pêcheurs, soubalbé.

Adjectifs qualificatifs.—Bons, modjioubé,—méchants, niangoubé,—avares, worodbé,—rouges, hoddioubé,—gros, boutitbé,—gras, faybé.

Participes.—Blessés, fidabc,—envoyés, nélabé.

Noms verbaux.—Chasseurs, raddobé,—cultivateurs, rémobé,—chanteurs, umobé,—travailleurs, hilnotobé,—penseurs, midiotobé.

Pronoms et adjectifs déterminatifs de la troisième personne.—Ils, elles (sujet), ,—eux, elles (isolés), — 219 — kamhé,—ces, celles, ,—qui, lesquels, ,—leur, koniabé.

Cette règle si générale, et qui par suite est un caractère de pureté pour la langue poul, car les exceptions sont introduites dans les langues par les éléments étrangers, cette règle s'applique naturellement au nom même de la race qui est au singulier poullo, et au pluriel foulbé, la racine verbale de ce nom étant, dit-on, foui, qui signifie être rouge brun.

Les noms des tribus pouls pures sont tous en : les Wodabé, les Ourourbé, les Sonabé, les Diaobé, les Lérabé, les Dialobé, etc.

Noms du genre brute.—Tandis que dans le genre hominin tous les noms singuliers sont en o et les pluriels en bé, les noms du genre brute ne présentent pas la même uniformité. Les singuliers sont en a, e, i, o, ou, al, ol, el, am. Ceux qui ont d'autres terminaisons sont des mots étrangers.

Les mots en o sont de très-rares exceptions dans le genre brute, et ils n'ont pas le pluriel en be: dionugo «main», pluriel dioudé; niorço (mot français, amorce), pluriel morçodji.

La règle de formation des pluriels du genre brute est bien compliquée. Ils ont tous pour voyelle finale é oui, mais précédée de consonnes variables, et le radical même du singulier subit des changements.

Nous avons déjà cité pour exemples: houndé «chose», pluriel kovllé; le radical est hou qui devient koi; saourou «bâton», pluriel tiabbi; le radical est saou; qui devient tiab au pluriel par le changement ordinaire de s en l mouillé, et de ou en b. Nous citerons encore: feddé — 220 — «compagnie», pluriel pellr; le radical est qui devient ; wédo «lac», pluriel bélo; le radical est qui devient bé.

En voilà assez pour montrer combien la formation des pluriels est compliquée; nous allons en donner quelques règles, d'abord pour les terminaisons.

Désinences des noms pluriels du genre brute.—Nous trouvons d'abord une espèce de pluriel régulier qui se forme en ajoutant la finale dji au singulier, et généralement sans autre modification: iggou «brouillard», pluriel iggondji. Ce pluriel, assez rare pour les mots vraiment poul, est au contraire général pour les mots étrangers introduits dans la langue: mot français, morço «amorce», pluriel morçodji; mot arabe, daa «encrier», pluriel daadji.

Mots en ou.—Les mots en ou, assez nombreux, font le pluriel en i: niakou «abeille», pl. niaki,—fittandou «âme», pl. pittali,—fédendou «doigt», pl. pédéli,—sabboundou «nid», pl. tiahbouli,—boundou «puits», pl. boulli,—saourou «bâton», pl. tiabbi,—nofourou «oreille», pl. nopi,—baron «carquois», pl. bahi,—lingou «poisson», pl. ligdi,—tioungou «panthère», pl. tioudi.

On voit que la finale ndou du singulier devient li au pluriel; que rou devient hi; que ourou devient bi on pl. et que ngou devient di, en perdant ou en conservant leg.

Mots en a.—Les mots en n'ont pas de désinence fixe au pluriel; ils le font en é, en i, en dji: lana «embarcation», pl. ladé,—norowa «crocodile», pl. nodi,—mbaba «âne», pl. bamdi.

Mots en nde.—Beaucoup de noms en ndé font le — 221 — pluriel en lé: hitandé «année», pl. kitalé,—lioimdé «chose», pl. koullé,—dabboundé «hiver», pl. dabboulé.

Mots en éré.—Ils suppriment le ré final au pluriel: bakkéré «limon», pl. bakké,—foddéré «graine de melon», pl. poddé,—hitéré «œil», pl. cjuilé.

Mots en i.—Les mots en i font leur pluriel en é ou en i sans règles fixes. Mais ce qu'il y a de particulier à leur égard, c'est que cette désinence semble affectée par les Pouls à tout ce qui se rapporte au règne végétal: arbre, léki, pl. lédé,—figuier sauvage, diwi, pl. dibbé,—baobab, boki, pl. bohoudé,—caïlcédra, kaki, pl. kahé,—coton, bouki, pl. boukédji.

Nous avons encore: cosse de gonaké, gaoudi,—cendre provenant des plantes, ndondi,—parfum provenant des plantes, koouri,—ronier, doubbi,—remède (végétal), lekki (c'est le mot plante),—ombre (d'un arbre), boiibri,—mil, yaoïiri,—petit mil, niarikali,—terre cultivable, leydi,—fleur, pindi.

Il est incontestable qu'il y a là une coïncidence remarquable et que i caractérise le règne végétal.

Mots en al.—Les mots en al qui sont quelquefois des augmentatifs et ceux en dal (ces derniers noms d'instruments) font leur pluriel en é, lé, dé: «guedala perdrix», pl. guerlé,—diardougal «pipe», pl. diardoulé,—bétirgal «mesure», pl. bétirdé.

Mots en ol.—Les mots en ol font leur pluriel en li, bi, di: ourol «bonne odeur», pl. ouréli,—djimol «chanson», pl. djimdi,—luml «chemin, loi, religion», pl. labi,kelgol «avarie», pl. keldi.

Mots en el.—Les mots en el sont des diminutifs; ils font leur pluriel en ogne, kogne: petit enfant, tioukalel, — 222 — pl. tioukalofjne,—petite calebasse, niédounguel, pl. niédoukogiie,—petite bète, haroguel, pl. harékogne,—petit ruisseau, tialougel, pl. tialoukogne.

Mots en am.—Les mots en am ne sont pas nombreux; leur pluriel est en é: «diiantd eau», pl. didjié.

Pour ces mots encore, nous aurons une observation intéressante à faire. Tous ceux que je connais désignent des liquides ou des corps tirés des liquides: eau, diiam,—sang, djidiaiii,—lait, en général, kocam,—lait frais, biradam,—lait aigre, kadam,—beurre (extrait du lait), nébam,— sel (de l'eau de mer), landam,—ulcère (qui suppure), réowam.

On voit encore ici la singulière et caractéristique tendance du poul à affecter certains sons à certains ordres d'idées. Il n'y a pas, je crois, de langue dans laquelle la phonologie joue un rôle aussi prépondérant.

Changements dans le radiail au pluriel.—Comme nous l'avons vu, le nom ne change pas seulement sa désinence au pluriel; il change encore quelquefois les consonnes du radical.

Ainsi, dans le genre hominin, le nom change pour former le pluriel:

Les initiales p du singulier en f.
gn, g (dur), k h, w.
b —w, v.
nd, d r.
t (mouillé) s.
dj, ndj i.

Exemples: Poullo «poul», pl. joulbé,—ganéako «berger», pl. hanéabé,—kodowo «joueur d'instrument — 223 — à cordes», pl. lwdubé,—badido «cavalier», pl. wadotobc,—daddoivo «chasseur», pl. raddobé,—tianowo «tisserand», pl. saniobé,—djimoivo «chanteur», pl. iimobé.

Comme si ce n'était pas assez pour le poul d'avoir distingué le genre hominin du genre brute par une terminaison spéciale, il l'en distingue encore, chose singulière, en appliquant, dans le genre brute, une règle tout à fait inverse delà précédente pour le changement des consonnes du radical, du singulier au pluriel.

Ainsi, dans ce dernier genre, le pluriel change:

Les initiales f du singulier en p.
w, h k, g (dur), gn.
v, w —b
r d, nd.
s l (mouillé).

Exemples: fittandou «àme», pl. pitlali,—hitandè «année», pl. kitidé,—hiertéré «arachide», ciuerté,—waré «barbe», pl. baé,—rouldé «nuage», pl. donlé,—soudou «petit oiseau», pl. tiolli,—iéço «figure», pl. djiécé,—védou «lac», pl. béli.

Ces changements dans le radical n'ont généralement pas lieu pour les pluriels réguliers en dji: mjuèné «ongle», pl. séguénedji,—j'oidla «marteau», pl. foulladjl.

Pluriels des adjectifs, participes et noms verbaux.—Les adjectifs, participes et noms verbaux suivent les mêmes règles que les noms dans la formation du pluriel, tant pour la terminaison que pour les changements dans le radical.

Ainsi, dans le genre hominin: péodo «raisonnable», — 224 — pl. féobéjgoddioudo «rouge», pl. hoddiouhé,—koiildo rédou6 «poltron», pl. houlbé dédi,—borodo «avare», pl. ivorodbé,—dimo «noble», pl. rimbé,—tièuudo «mince», pl. séobé.

Dans le genre brute, inversement: iviltoundé «touffu», pl. billoudé,—liouddoundé «trouble», pl. gouddoudé,—iettorou «reconnaissant» (chien), pl. djettodji. Ce même mot reconnaissant ferait, au genre hominin, au singulier djellowo, et au pluriel icttobè.

Variations des adjectifs, participes et noms verbaux suivant le nom auquel ils se rapportent.

Changements dans le radical et rime.—Nous arrivons à quelque chose de plus singulier encore que les règles d'euphonie qui précèdent. Ce sont les modifications euphoniques que les substantifs font subir dans leur radical aux adjectifs, participes et noms verbaux qui se rapportent à eux, et enfin la rime qu'il leur impose.

Un exemple fera de suite saisir la chose. Prenons l'adjectif rouye, et appliquons-le à des mots divers, au singulier et au pluriel; nous aurons:

Personne rouge, neddo, godioudo.
Personnes rouges,  imbé, hodébé.
Cheval rouge.  poutiou. ngodionngou.
Chevaux rouges,  poutchi, goddioudi.
Jument rouge, ndiarlo, mbodého.
Juments rouges,  diarli, bodéhi.
Livre rouge,  deftéré, hodéré.
Livres rouges, defté, bodedjé.

— 225 —

Pagne rouge, oudéré, hoddioudé.
Pagnes rouges, goudé, goddioudé.
Ceinture rouge, dadoungal, bodéwal.
Lion rouge, barodi, bodéri.
Chèvre rouge, béwa, godiouba.
Chèvres rouges. béi, godioudi.
Petite bête rouge, baroguel, ngodiounguel.
Petites bêtes rouges, barékogne, goddioukogne.
Eau rouge. ndiiaut. mbodéitam.

Voilà donc seize formes de l'adjectif rouge, et ces seize formes n'ont de commun que les deux lettres o, d. Cependant le radical est hod, d'où le verbe hoddê «être rouge», mais il se change en god et en bod, d'après les règles de permutation des consonnes.

Il y a là des règles d'euphonie, de correspondance de consonnes qu'il serait trop long de chercher à formuler. Ces règles, un Poul illettré, car cette langue ne s'écrit pas, les observe en parlant, sans savoir qu'elles existent, comme le font les sauvages, des règles quelquefois très-compliquées, très-ingénieuses que présentent leurs langues. Phénomène physiologique très-curieux! il y a des gens qui se figurent que ce sont les grammairiens qui ont fait les règles des langues; ils ont tout au plus influé sur l'orthographe dans les langues écrites.

On a vu par les exemples précédents que l'adjectif rime avec le substantif; c'est une véritable rime intentionnelle qui n'a rien de commun avec les rimes accidentelles que présentent les langues à flexions.

Ainsi, en latin on a bien des rimes dans: vinorum bonorum, deus maximus, rosa pulchra, templo sando, mais la — 226 — rime n'a plus lieu si le nom et l'adjectif ne sont pas de la même déclinaison: quercus alla, puer bonus, poeta illustris; en un mot, la rime n'y est pas cherchée, intentionnelle; elle est consécutive, accidentelle.

Chez le Poul, c'est dans un besoin de l'oreille que cette règle prend naissance.

Les Pouls ont l'oreille délicate. Ainsi, en fait de musique, au lieu d'imiter le tapage infernal que font les nègres de Guinée en frappant à tour de bras sur leurs tamtams et soufflant à perdre haleine dans des dents d'éléphant qui donnent les notes les plus discordantes et produisent la cacophonie la plus épouvantable, ils ont un tout petit violon dont ils tirent des sons agréables et très-doux. Voici les différentes formes de l'adjectif démonstratif suivant les noms auxquels il se rapporte:

Genre hominin.—Cet homme, o gorko,—ces hommes, bé worbé.

Genre brute.— Ce cheval, ngou poutiou,—ce bœuf, ngué naggué,—ces bœufs, i nahi,—cet arbre, ki lekki,—ces arbres, dé leddé,—ce sang, ndam djidiam,—cette chèvre, ba mbéwua, —cet oiseau, ndou soimdou,—ces oiseaux, di tiolli,—cet os, ugal djial. Voici maintenant le pronom relatif: il est le même que l'adjectif démonstratif.

Genre hominin.—Un Poul qui court, poiillo o dogui,—des Pouls qui courent, foulbé bé dogui.

Genre brute.—Le cheval qui court, poutiou ngou dogui,—les chevaux qui courent, poutchi di dogui,—le bœuf qui court, naggué ngur dogui,—la chèvre qui court, mbéwa ba dogui,— la chien qui court, ravandou ndou dogui,—le lièvre qui court, wodjéré ndé dogui,—le lion — 227 — qui court, barocli ndi dogui,—la poule qui court, guerlogal ngal dogu.

Nous en resterons là sur les règles des changements euphoniques. On se demandera peut-être si elles sont bien absolues et si elles sont exactement suivies par tout le monde. Cela, je n'ai pas pu le vérifier, mais les informateurs à qui je dois ces documents n'y manquaient jamais, et comme on peut le remarquer, il y a toujours concordance parfaite dans les données qu'ils m'ont fournies. Cependant, il est probable qu'il y a une certaine latitude de variation, et il est évident qu'il doit y avoir des variantes suivant les lieux.

NUMÉRATION.

La numération élémentaire a dû être un des premiers besoins, une des premières inventions de l'homme. Il semble aussi que ce que l'homme a dû compter d'abord, ce sont les siens, ne fût-ce que pour savoir si, le soir venu, toute la famille était rentrée, échappant aux bêtes féroces ou aux embûches de l'ennemi. Aussi le Poul a-t-il pris pour premier nom de nombre le mot go avec la désinence spéciale du genre hominin. Go semble n'être que le pronom personnel de la troisième personne, genre hominin, o, renforcé par une consonne initiale. Nous avons déjà vu que le Poul semble attacher à la finale i une idée de pluralité. Aussi les nombres suivants ont tous cette finale. Ce sont: didi «deux»,—tati «trois»,—naki «quatre»,—dioï «cinq». Dans didi, la répétition indique le nombre lui-même; l'intention est évidente.

— 228 —

Quant àidioï «cinq», il vient du mot dioungo «main». Otez la terminaison ngo à dioungo, ôtez la finale du pluriel à diol, il restera dio, diou; c'est le même radical. On sait, du reste, que le même fait se présente dans une foule de langues. Dioungo est un des rares mots qui se terminent en o, quoique ne désignant pas un être humain; aussi son pluriel dioudé n'est-il pas en .

Après le nombre cinq, le Poul dit: cinq-un, dié-go,—cinq-deux, dié-didi,—cinq-trois, dié-tati,—cinq-quatre, dié-nahi, dioi devenant dié.

La dizaine a un nom particulier, sappo. On ajoute ensuite à sappo, suivi de la conjonction i, les neuf premiers nombres: sappo i go... sappo i dié-nahi. Pour vingt on dit nogas; l'n initial rappelle nahi; vingt, c'est en effet les quatre mains. Après vingt, les autres dizaines s'expriment par le pluriel tiapandé, du mot sappo, dix, suivi du nombre des dizaines. Ainsi, trente se dit tiapandé tati, ou, par abréviation, tiapan tati, c'est-à-dire dizaines-trois, et ainsi de suite. Quatre-vingt-dix-neuf se dira tiapandé nahi i dié-nahi. Cent se dit témedéré, qui vient du berbère-zénaga: tomodh. On dit en berbère-zénàga: cent cavaliers, tomodhan inéguénoun; c'est timidhi en touareg.

Mille se dit oudjiounnéré.

On voit, par ce que nous venons de dire, que le Poul a d'abord compté par cinq. Il a sans doute emprunté le système décimal aux Berbères qui, n'ayant eux-mêmes que les cinq premiers nombres dans leur langue, l'avaient emprunté eux-mêmes aux Sémites.

Par exception, au genre bominin, les premiers noms de nombres prennent la terminaison o et non : trois hommes, worbé tato,—cinq femmes, réobé didio.

— 229 —

Les nombres ordinaux se déduisent des nombres cardinaux en y ajoutant la terminaison abo: goabo, premier; didabo, deuxième; tatabo, troisième, etc.

CONJUGAISON.

Pronoms personnels sujets des verbes.

Avant de donner les conjugaisons, il est nécessaire de faire connaître les pronoms personnels sujets des verbes.

Ces pronoms sont:

Singulier: première personne, mi,—deuxième personne, a,—troisième personne, o pour le genre hominin, ngoit pour le genre brute.

Pluriel: première personne, min si la ou les personnes à qui l'on parle sont exclues, en si elles sont inclues,—deuxième personne, on,—troisième personne, bé genre hominin, di, dé genre brute.

Il faut remarquer les deux formes de la première personne du pluriel, l'une inclusive, l'autre exclusive. Si, accompagné d'un groupe de personnes, je m'adresse a un autre groupe et lui dis: «Nous allons faire cela», je puis vouloir entendre, par «nous», moi et ceux qui m'accompagnent, mais non ceux à qui je parle; c'est la personne exclusive, inin. Si, au contraire, j'entends par «nous», non seulement moi et les miens, niais aussi ceux a qui je parle, c'est la première personne inclusive, en. On trouve cette distinction, qui est du reste très-rationnelle et souvent utile pour la clarté du langage, dans les langues mongoles et dans le tahitien.

Les pronoms du genre brute de la troisième personne du — 230 — singulier, ngou, et du pluriel, di, dé, sont susceptibles des mêmes modifications que nous avons indiquées pour le pronom relatif et l'adjectif démonstratif. Voyons maintenant la conjugaison.

Nous reconnaissons d'abord que les verbes pouls ont une forme spéciale pour l'infinitif, ce mode qui exprime l'action d'une manière vague, sans l'attribuer à personne et sans notion de temps. Il existe dans les langues aryaques; il s'emploie quand le verbe est complément d'un autre verbe: «Je veux partir, tu veux partir.» Les langues sémitiques ne l'ont pas. L'arabe dit: a Je veux, je pars; «tu veux, tu pars». La plupart des langues des noirs le confondent avec la racine du verbe qui sert invariablement pour plusieurs temps.

Ainsi, en Wolof «aller», racine dem: dem-na «j'ai été»; dem nga «lu as été»; dena dem «j'irai»; denga dem «tu iras». Eh bien! dem sert aussi d'infinitif: «Je veux aller», beug-na dem.

On ne peut donc pas dire qu'en Wolof et en sérère non plus il y ait une forme spéciale pour l'infinitif; mais cela a lieu en poul. L'infinitif se compose de la racine du verbe suivie de la finale dé.

Le verbe «boire» a pour racine hiar: mi hiar «je bois», a hiar «tu bois», etc. Pour dire: «Je veux boire», «je veux» se disant mi daïdi, on dira: mi daidi hiar-dé.

Tous les verbes pouls primitifs ou dérivés finissent en à l'infinitif: «compter» limdé, «couvrir» ippoudé, «écouter» etindadé, «doubler» sooundirdé. Dans les modes personnels, nous avons d'abord un temps vague qui semble à la fois un présent et un passé. — 231 — Quand nous disons: «Je mange», cela ne veut pas dire que je commence au moment même à manger; il peut y avoir longtemps que j'ai commencé h manger. Kli bien! c'est ce sens étendu, vague, entre le présent et le passé, qu'exprime le premier temps du verbe poul; nous l'appellerons aoriste.

VERBE hal-de, PARLER.

AORISTE.

mi hali, je parle, j'ai parlé.
a hali, tu parles, tu as parlé.
o/ngou hali, il parle, il a parlé.
min/en kali, nous parlons, nous avons parlé.
on kali, vous parlez, vous avez parlé.
bé/di kali, Ils parlent, ils ont parlé.

On voit que ce temps se forme en ajoutant i à la racine liai. Au pluriel, la consonne initiale h devient k dans tous les temps du verbe.

Nous avons ensuite le futur:

FUTUR.

mami hal, je parlerai,
ma hal, lu parleras,
mo/mangou hal, il parlera.
mamin/maen kal, nous parlerons,
maon kal vous parlerez,
mabé/madi ils parleront.

— 232 —

On voit que ce temps est la racine même du verbe avec le renforcement au pluriel, et que le pronom est celui de l'aoriste précédé de la particule ma. C'est cette particule qui donne le sens du futur.

On a quelquefois besoin d'exprimer le présent absolu comme dans notre locution: «je suis à parler au moment môme où je vous le dis». Il y a en poul un temps pour cela; nous l'appellerons présent absolu. Il a même deux formes:

PRESENT ABSOLU.

Ire forme. 2e forme.  
mbédé hala, midoni hala, je suis à parler,
ada hala, adani hala, tu es à parler.
ombo/ongou hala, oboni/ongoni hala, il est à parler.
mbédémin/eden kala, midominni/edenni kala. nous sommes à parler,
odon kala, odonni kala, vous êtes à parler,
ébé/édi kala. ébéni/édini kala. ils sont à parler.

Je crois que plusieurs de ces personnes sont inusitées, comme: midominni kala, edi kala, édimi kala, ongoni hala.

On voit que ce temps se forme en ajoutant a à la racine. Quant au pronom personnel, pour la première forme, il semble que ce soit le pronom personnel ordinaire renforcé, redoublé. Pour la seconde forme, il y a, en outre, l'adjonction de la syllabe ni qui me paraît être une sorte de verbe auxiliaire, abréviation peut-être du verbe mi ivoni «je suis», ou plutôt une abréviation de la locution inani, dont nous allons parler ci-après.

— 233 —

Je trouve encore en poul un autre temps qui semble exprimer un passé plus explicite que l'aoriste, ou peut-être un passé relatif, comme l'imparfait et le plus-que-parfait:

TEMPS PASSÉ.

mi halinon, j'ai, j'avais parlé.
a halinon, tu as, lu avais parlé.
o/naou halinon, il a, il avait parlé.
min/ngou kalinon, vous avez, vous aviez parlé.
on kalinon, nous avons, nous avions parlé.
bé/di kalinon, ils onl, ils avaient parlé.

Pour former ce temps, il faut tout simplement ajouter non à l'aoriste. Cet on est nasal. Il y a ensuite l'impératif:

IMPÉRATIF.

hal, parle.
kalen, parlons.
kalé, parlez.

 La deuxième personne du singulier est la racine même. La première personne du pluriel prend la terminaison én, et la deuxième la terminaison é.

Il y a encore une espèce de temps conditionnel ou exprimant doute ou interrogation avec une terminaison en é, né, té:

Mami rottiné doum. «je rendrai cela quand... ».
No viété «comment s'appelle-t-il?»
Mou mbiété da «comment t'appelles-tu?»

— 234 —

Mrinii lotir «je donnerais».
Mami ivadéné doiim «je ferais cela».
Nous l'appellerons futur conditionnel.
Voyons maintenant les participes et noms verbaux.

Correspondant à notre participe passif, nous avons la forme en ado: pidado «frappé, blessé», de fiddé «frapper»; nelado «envoyé», de neldé «envoyer».

Pour les noms verbaux nous avons la forme en iotodo des verbes en adé: midiotodo «penseur», du verbe midiadé «penser», et la forme en ouo, qui répond à nos mots en eur: daddowo «chasseur», du verbe raddoudé «chasser»; demoivo «cultivateur», du verbe remdé «cultiver»; djimowo «chanteur», du verbe imde «chanter».

Nous pensons que cette terminaison doit venir du verbe waou-dé «pouvoir».

Il y a encore les noms en nido, inido, itido, qui proviennent des verbes en indé.

Enfin, il existe un participe présent en ama, éma, ima: lamdadé «interroger», lamdima «interrogeant», odjiédé «avoir faim», odjiama «ayant faim», diotiédé «arriver», ndiottima «arrivant », ndoigadé «avoir froid», ndiangama «ayant froid», niagadé «demander un cadeau», niaguéma «demandant un cadeau».

Nous avons vu que le verbe luddé «parler», mi kali «je parle», change au pluriel son h initial en k. Ce n'est pas un fait particulier; le verbe fait toujours subir à sa consonne initiale, au pluriel, les changements que nous avons indiqués pour les pluriels des noms du genre brute, c'est-à-dire qu'au pluriel des verbes:

— 235 —

f se change en p,
w, h k, g (dur), gn,
v, w —h,
r —d, nd,
s t (mouillé),
i dj, ndj.

Exemples: Fiidé «frapper», fait au pluriel pl.—liandé «savoir», pl. ngandi,—waoudé «pouvoir», pl. havi,—heldé «casser», pl. kéli,—hardé «venir», pl. fjari,—iandé «tomber», pl. djiani,—rioudé «renvoyer», mi rivi «je renvoie», pl. ndivi,—signdé «trembler», pl. tiçini,—wardé, «tuer», pl. mhari,—reblé «plaire», pi. béli,—wadde «faire», pi. ngaddi, badda.

Les autres consonnes persistent au pluriel, m, d, l, n, t, etc.

Ainsi, maddioudé «être égaré», niamdé «manger»,—domde «avoir soif»,—lahdé «tondre»,—tûbdc «pleuvoir», conservent leur iniliale au pluriel.

La conjugaison que nous avons donnée est celle des verbes primitifs, à racine monosyllabique.

Les verbes qui ont des racines polysyllabiques sont tous dérivés.

Voici un exemple de ces dérivations:

De la racine monosyllabique diéo (éo diphtongue) vient le verbe diéo-dé «regarder», d'où provient le verbe diéota-dé «visiter», c'est-à-dire «regarder plus en détail», puis diéolinda-dé «examiner», c'est-à-dire «regarder avec plus de soin encore».

On voit par là qu'en poul, comme dans les langues se- — 236 — mitiques, on faisant subir certaines mortifications fixes au radical d'un verbe, on apporte dans la signification des changements déterminés; c'est ce qu'on appelle les formes verbales.

Ainsi, l'adjonction de ou à la racine rend le verbe transitif; de bondé «être gâté», on fait honnoudé «gâter». Non donne le sens de faire faire l'action: iardé «boire», iarnoudé «faire boire, abreuver».

L'adjonction de a rend le verbe réfléchi: bardé «appuyer», haradé «s'appuyer».

L'adjonction de nidir donne le sens de réciprocité: soumdé «brûler», soumndirdé «s'entre-brûler».

I substitué à ou donne le sens inverse: tottoudé «donner», tottiddé «rendre», ouddoudé «fermer», ouddiddé «ouvrir».

Il y a beaucoup de verbes dérivés en indé, mais nous ne découvrons pas la nuance de signification qu'ils présentent. Nous pensons qu'il n'y en a pas de constante: tintindé «avertir», rnuvindé «blancfiir», rentindé «s'assembler».

Les verbes dérivés en adé (réfléchis) font le futur et l'impératif en a, l'aoriste en i et le présent en a.

Futur: min ito «nous nous chaufferons», de ita-dé.

Impératif: diodio «asseyez-vous», de dioda-dé.

Aoriste: o niagui «il a demandé», de niarla-dé.

Présent: o iéota «il cause», de iéota-dé.

Les verbes dérivés en indé font l'impératif en on, le futur en a ou en ou, l'aoriste en i.

Futur: mami tolta «je donnerai», de tottou-dé.

Impératif: notdou «appelle», de notdou-dé.

Aoriste: mi vmrgni «je sais», de wargnon-dé.

— 237 —

Les verbes dérivés en indé suivent la règle ordinaire: hebbindé «remplir»,—mi hebhinl «j'ai rempli»,—midoni hebbina «je remplis»,—hekkindé «enseigner»,—mami hekkin «j'enseignerai.»

A la troisième personne, quand le sujet est un substantif, on fait souvent précéder le verbe de l'expression inani ou, par abréviation, ina, avec la terminaison en a au verbe: samba inani niami «samba mange»,—demba inani iara ou ina iara «demba boit»,—alinamij «l'almamy», ina ada «empêche», mi «moi», ià-dé «aller».

Inani se met au pluriel comme au singulier: traça inani haba é Fouta «les Trarza font la guerre au Fouta».

Qu'est-ce que cet ina, inani? Il correspond à notre expression «voilà, voilà que». En effet, on dit:

Ndiam «eau», e «et», coca m «lait», inani «voilà», c'est-à-dire: «Voilà de l'eau et du lait.»

Cela veut dire aussi «il y a», car on dit:

Gouré «villages», maoudl «grands», ina «il y a», akkoundé «entre», Poddor «Podor», é «et», Saldé «Saldé». «il y a de grands villages entre Podor et Saldé.»

Ce mot ina, inani est donc analogue au verbe «être». Du reste, voici le verbe «être» (wondé) en poul:

Aoriste, mi woni «je suis»; a woni «tu es»; o ou ngou woni «il est»; min ou en ngoni «nous sommes»; on ngoni «vous êtes»; bé ou di ngoni «ils sont».

Futur, mami von «je serai»; niamin ngon «nous serons», etc.

Je serai dans la case, mami won nder soudou.

Je serai roi, mami won lamdo.

— 238 —

Mais au présent le verbe «être», dans le sens de «être quelque chose», ne s'exprime pas. Pour «je suis roi, tu es roi», etc., on dit: konii lamdo «ce moi, roi»; ka lannlo «ce toi, roi»; kolamdo, kongou lamdo, komin ou koen lamhé, koon lamhé, kobé ou kodi lambé.

Voici quelques phrases avec le verbe wondé «être»:

Bo «qui», woni «es-tu», an «toi»?

Bo «qui», woni «est», kanko «lui»? qui est-il?

Ai «tu», woni «es», seil-am «mon ami».

Un verbe qui joue un rôle important, c'est le verbe «pouvoir», waoadé (je ne sais trop comment l'écrire, waoudéon wawdé). Il se conjugue ainsi: mi havi, ahavi, ou ngou havi, min ou en kavi, on kavi, bé ou di kavi.

Quelquefois même la consonne initiale devient b, mb ou lo:

Ada «tu», wawi «peux» (sais), defdé «faire la cuisine?»

Mbédémin bavi «nous pouvons.»

Lotché «pirogues», mbaivo-à «peuvent pas», noddé «sortir» (a négatif).

Avec le ta négatif, on a wa-ta, qui, placé devant les modes impératif et subjonctif, forme le négatif des autres verbes.

Ce verbe prend quelquefois le sens de «vaincre»: bé kavi Traça, ils ont vaincu les Trarza.

Il signifie aussi «être nombreux»:

Foulbé «les Pouls», ina «voilà» (sont), kévé «nombreux».

Ce radical entre dans la composition des adverbes nofévi, koliéui «beaucoup, fort», nékévi «en grand nombre», koiavi «plutôt». Ce doit être lui aussi qui forme la terminaison des noms verbaux en oivo, djinoivo qui peut, qui sait chanter», de im-dé «chanter».

— 239 —

Nous venons de parler d'un a et d'un ta négatifs; nous allons faire connaître la négation et le verbe conjugué négativement: «non» se dit a la; ala signifie aussi «rien».

Exemple: lkka guerte é gaouri ala «celte année ara-chides et mil, rien», c'est-à-dire «il n'y a celte année ni arachides, ni mil».

Pour conjuguer un verbe négativement à l'aoriste, on ajoute ali ou ahi:

VERBE NÉGATIF.

AORISTE.

mi hal-ali, je ne parle pas.
a hal-ali, tu ne parles pas.
o/ngou hal-ali, il ne parle pas.
min/en kal-ali, nous ne parlons pas.
on kal-ali, vous ne parlez pas.
bé/di kal-ali, ils ne parlent pas.

Au futur, c'est ta qu'il faut ajouter:

FUTUR.

mami hala-ta, je ne parlerai pas.
ma hala-ta, tu ne parleras pas.
mo/ngou hala-ta, nous ne parlerons pas.
mamin/maen kala-la, vous ne parlerez pas.
maon/mabé kala-la, ils ne par eront pas.

 A l'impératif el au subjonctif, comme nous l'avons dit — 240 — plus haut, on se sert du verbe auxiliaire «pouvoir» (waou-dé), rendu négatif par la désinence ta, et l'on dit:

IMPÉRATIF.

wa-ta hal, ne parle pas.
wa-ta kalen, ne parlons pas.
wa-ta kalé, ne parlez pas.

Réento wata hé oudioudé «prends garde qu'ils ne volent».

On trouve encore le sens négatif exprimé par un simple a long: mi and-a «je ne sais pas»; mi waou-a «je ne puis pas»; min haou-a «nous ne pouvons pas»; hé mhaou-a «ils ne peuvent pas»; mi id-a «je ne veux pas»; won-a «il n'est pas».

Le temps en non prend a avant non pour exprimer la négation: mi hal-a non «je ne parlais pas.»

Le nom verbal exprime la négation par l'intercalation d'un a avant la terminaison: lingotodo «travailleur», lingotako «paresseux».

Voilà tout ce que nos notes nous ont mis à même de dire sur le verbe poul. On trouverait peut-être autre chose en l'étudiant plus à fond, ce que nous ne sommes plus à même de faire, étant éloigné des sources d'information.

Pronoms personnels isolés et compléments.

Nous avons donné les pronoms personnels sujets; il reste à indiquer les pronoms personnels isolés; ils sont: min, mi «moi»; an «toi»; ko, kanko «lui»; emin, enen «nous»; onon «vous»; kanihé «eux».

— 241 —

Pour le genre brute, les pronoms de la troisième personne sont les mêmes que les pronoms sujets.

Voyons maintenant les pronoms personnels compléments. Prenons le verbe fiddé «frapper»: bélal fu k-am «bélal a frappé ce moi»; bélal ju ma «bélal a frappé toi»; bélal fa bo ou ngoii «bélal a frappé lui»; bélal fu min ou en «bélal a frappé nous»; bélal fu on «bélal a frappé vous»; bélal fu bé ou di «bélal» frappé eux d. Les pronoms de la troisième personne du genre brute, ngou et di, subissent toujours les modifications ordinaires.

Nous arrivons aux adjectifs et pronoms possessifs.

Les premiers sont des affixes: ponltioa am «mon cheval»; ponltiou ma «ton cheval»; pouttion mako «son cheval»; ponttiou men ou en «notre cheval»; poutliou mon «votre cheval»; pouttion mabé «leur cheval».

Les mêmes affixes signifient mes, tes, ses, nos, vos, leurs.

Il y a des abréviations. Ainsi, l'on dit: debbam au lieu de debboam «ma femme»; biam au lieu de biddoam «mon fils»; bia au lieu de biddoma «ton fils»; bibbam pour bibbé am «mes fils»; babam pour baba am «mon père»; bana pour babama «ton père»; bamako pour babamako «son père», etc.

Les pronoms possessifs sont: koam «le mien»; béam «les miens»; koma «le tien»; béma «les tiens»; komako «le sien»; bémako, «les siens»; komen ou koen «le nôtre»; bémen ou béen «les nôtres»; komon «le vôtre»; bémon «les vôtres»; komabé «le leur»; bémabé «les leurs».

Au genre brute l'adjectif possessif de la troisième per- — 242 — sonne est: ngou au singulier, di au pluriel; le pronom kongou au singulier, kodi au pluriel; toujours avec les modifications connues suivant le nom auquel ils se rapportent.

 

— 291 —

RACINES VERBALES.

Les racines verbales sont, avec les pronoms, les premiers éléments des langues. C'est à elles que l'on peut, le plus souvent, ramener les substantifs, les adjectifs et les adverbes.

Ainsi, prenons le mot daddowo. C'est un nom verbal, genre hominin, du verbe raddoudé, dont le radical raddou est la forme transitive de la racine verbale primitive rad «être chassé». Raddou veut dire «chasser», daddowo «chasseur». Rad est éminemment un mot racine; simple dans la forme, il correspond à une idée simple, élémentaire.

Souddari, substantif, vient du verbe souddadé, dont le radical soudda est la forme rélléchie de la racine verbale primitive soud «couvrir», souddé «couvrir», souddadé «se couvrir», souddari «chose dont on se couvre, couverture». Le mot soud simple et exprimant une idée simple est évidemment une racine.

Prenons encore le mot diardougal qui veut dire pipe. Si nous l'analysons, nous trouverons sa vraie signification: Fumer, dans les langues du Sénégal, comme en arabe, se rend par le verbe boire (boire la fumée). Boire se dit en poul iardé,—racine iar. En ajoutant dou, on a le sans de faire faire. Iardoudé «faire boire». En ajoutant — 292 — la désinence gai, qui exprime l'instrument qui sert à faire une chose, et en renforçant l'initiale suivant la règle d'euphonie, on a: diardougal, instrument pour faire boire (la fumée), pipe.

Maintenant, pourquoi sont-ce plutôt les sons rad, soud, iar que tous autres qui expriment l'idée de «être chassé», de «couvrir», de «boire»?

Nous voilà ramenés à des considérations philosophiques sur la création du langage.

Comme nous l'avons déjà dit, pour la plupart des mots, on ne peut répondre à la question que nous venons de faire. Il y a des mots, au contraire, dont on peut découvrir la raison d'être.

Ainsi «mère, père», se disent en poul ioumma, baba. On pourrait prétendre que iommna vient de l'arabe oum «mère», de même que des linguistes font dériver les vocables pa, ma, signifiant père, mère, de verbes aryaques signifiant protéger produire. Mais ce serait plutôt l'inverse qui serait vrai, car dans toutes les familles de langues les plus étrangères à l'arya, ma désigne la mère et ba le père. Il y a à cela une cause toute naturelle: ma, prononcé en aspirant, est le geste de l'enfant qui tète, celui qu'il fait pour demander le sein de sa mère; c'est, par suite, la syllabe qu'il prononce pour appeler, puis pour désigner sa mère. Après ma, le son que l'enfant prononce généralement est ba. Le premier son étant pris pour la mère, le second est tombé en partage au père, la seconde personne en importance pour l'enfant. Les mots ma, marna, ha, pa, baba, papa, ne sont donc pas des mots créés arbitrairement ou intentionnellement; ils sont la conséquence de la forme de nos organes de la voix.

— 293 —

Nous avons déjà parlé des onomatopées; nous croyons que le poul en présente un bon nombre. Nous pensons que la racine hour du verbe hourdé «vivre» en est une. Quel est le signe de la vie sur un homme immobile, les yeux fermés, un homme qui dort, par exemple? C'est la respiration. La respiration bruyante d'un sauvage qui s'endort, fatigué et repu de sa chasse, est un ronflement bien rendu par le son hour; de là hourdé «vivre», hournadé «aspirer, flairer».

Nous avons vu que le poul affectait le son o à l'humanité; que pour compter le nombre a un il avait renforcé initialement ce son et dit go. En combinant cela avec la racine hor, hour «respirer, vivre», qui fait gour au pluriel, il a fait le mot gorko, où ko n'est qu'une désinence pronominale et qui veut dire «homme». En wolof, c'est gour; en sérère, c'est kor. Ainsi, dans ces langues, l'homme, c'est le vivant, le vivant par excellence.

C'est de ces mots gorko, gour, kor, que vient évidemment le mot gorilles, du périple d'Hannon. Hannon trouva les gorilles beaucoup plus au sud que le Sénégal, dans une contrée où l'on ne parle ni poul, ni wolof, ni sérère; mais il avait pris à l'embouchure du Lixus (oued noun ou oued sous) des interprètes pour continuer son voyage vers le sud; auprès des Lixites se trouvaient des Éthiopiens, et c'est évidemment parmi ces Éthiopiens qu'Hannon avait pris des interprètes pour explorer les côtes éthiopiennes; ces interprètes devaient être des Pouls ou des Wolofs, puisque ces peuples sont les premiers qu'on rencontre au sud de la Libye. Quand il leur demanda comment s'appelaient les chimpanzés (plutôt que les djina que nous appelons aujourd'hui gorilles), ils lui répondirent en disant: «Ce sont — 294 — des hommes sauvages,» comme les Malais appellent leurs anthropomorphes: orang outang «hommes des bois».

Nous avons dit qu'il est probable que les gorilles d'Hannon étaient des chimpanzés plutôt que des djina du Gabon; c'est que ces derniers ne peuvent guère être pris vivants.

Le mot poul gorko «homme» fait au pluriel wor-bé. Il est possible que le mot pluriel générique wor ait été créé avant le singulier; sa provenance de la racine onomatopée hour «vivre» est alors encore plus évidente.

Une onomatopée certaine, c'est niam, racine de niamdé «manger». Le geste que fait la bouche pour dire niam est le même que celui qu'elle fait pour manger.

En voici d'autres:

Iar «boire». Iar, prononcé en aspirant, est le geste et le bruit que l'on fait en buvant sans vase, à une mare, par exemple.

Houl, racine de houldé «effrayer». Un enfant qui veut en effrayer un autre fait toujours «hou, hou

Toud «cracher», ouof «aboyer», dia «rire», hoï «pleurer», hal «parler». La lettre l, produite spécialement par la langue, devait designer l'action de parler. Quand on veut imiter, en se moquant, quelqu'un qui parle, on dit: «la la la la la».

Nous pourrions citer d'autres onomatopées; mais l'immense majorité des racines ne peut pas s'expliquer ainsi.

Par exemple, nous avons vu que «homme» se dit gorko, pluriel worbé; femme se dit debbo, pluriel réobé (rewbé). Si nous supprimons les désinences du singulier et du pluriel, il reste deb, réo (rew).

Or, le verbe «suivre», et par suite «obéir», se dit — 295 — réodé (rewdé), racine réo (rew), et au pluriel du verbe ce radical devient ndew.

D'un côté deb, réo (rew), de l'autre réo (rew), ndew. On voit bien qu'on a affaire au même vocable. Ainsi, en poul, la femme, c'est celle qui suit, «qui suit l'homme». En effet, dans les forêts, dans les sentiers où marchait l'homme primitif, il précédait la femme chargée d'un petit, pour faire au besoin face au danger. L'homme put aussi faire la même observation sur les autres mammifères et sur les oiseaux.

Mais le mot a-t-il été créé pour signifier «femme, femelle», et a-t-il pris, par suite, le sens de «suivre», ou bien a-t-il désigné d'abord l'action de suivre et a-t-il consécutivement signifié «femme, femelle»? Nous n'oserions prononcer.

Fils, fille, se disent biddo, pi. bibbé;—cela vient peutêtre de bi (wi), dire, parler; l'enfant serait le parlant.

Nous avons dit que les racines des verbes primitifs sont monosyllabiques: niam-dé «manger», iar-dé «boire», loug-dé «crier», def-dé «cuire», ia-dé «aller», soum-dé «brûler».

Remarquons, en outre, que la plus grande partie de ces racines verbales sont formées d'une voyelle entre deux consonances, c'est-à-dire forment une syllabe close. Nous regardons comme voyelles les diphtongues et les nasales, et nous regardons comme consonances naturelles les consonnes doubles br, tr, cr, bl, dj, etc.

La grande majorité des racines verbales du wolof et du sérère sont de même forme: rem «cultiver», dog «courir», tog «cuire», kham «savoir», maf «abattre», fekh «aimer», sof «changer», etc.

— 296 —

Il en est de même en français, en latin, en grec et en allemand: laver, gagner, manger, coucher, sortir, forger, vendre...., dormîre, letare, gravore, blandiri [Greek].... finden, schwinden, fressen, bersten, kriechen...., etc.

Si des langues indo-européennes nous remontons aux langues de l'Inde dont elles sont dérivées, nous voyons que les grammairiens hindous reconnaissent cette même forme à la plupart de leur racines verbales: mouk «délier», bhog «courber», dhag «briller», pat «tomber», stoud «frapper», bhidh «lier», rip «répandre», rab «glisser», grabh «enclore», nam «courber», kan «briller», tan «étendre», skaiv «entourer», tras «agiter», gask «aller»... Mais ici les indianistes européens n'admettent pas les données hindoues; ils prétendent que ces radicaux sont réductibles, qu'ils ont été formés par la suffixation d'éléments pronominaux: ka, ga, dha, ta, da, pa, ba, bha, ma, na, nu, iva, sa, ska, aux seules vraies racines verbales qui seraient: mou, bhou, dha, pa, stou, bhi, ri, ra, gra, na, ka, ta, ska, tra, ga..., c'est-à-dire des syllabes ouvertes.

D'autres vont plus loin: par exemple, après avoir décomposé le radical vid «savoir» en vi et d pour dha «poser», ils décomposent vi ayant le sens de «séparer» et qu'ils disent avoir eu primitivement la forme dvi en deux mots: d, forme affaiblie du pronom démonstratif, et vi signifiant «éloignement», d'où dvi signifierait «ceci, loin».

Mais l'imagination n'a-t-elle pas une grande part dans cette analyse à outrance, dans cette dissection des mots? Chercher à trouver l'origine, la raison d'être de chaque lettre dans les mots, n'est-ce pas souvent oublier à tort que les hommes, — 297 — en créant le langage articulé, n'ont pas inventé les lettres, mais des syllabes toutes faites, sans se clouter que, quelque dix mille ans après, des hommes intelligents, analysant la parole pour représenter, par des figures, d'abord les idées qu'elle exprime, puis les sons, trouveraient qu'il faut deux, trois, quatre, cinq lettres pour représenter une syllabe qui avait été créée comme une chose simple et une.

On ne saurait soutenir que l'homme, n'avançant que progressivement dans la création du langage, n'a d'abord, par exemple, pu prononcer que les voyelles, et qu'il n'est que par la suite parvenu à articuler les consonnes. La prononciation des consonnes initiales est une opération facile pour l'organe humain. Les animaux même les font entendre; car pourquoi disons-nous: beugler, mugir, bêler, miauler, rugir, croasser, piauler, glousser...., si ce n'est parce que les animaux dont ces verbes expriment la manière de crier font entendre les consonnes initiales: b, m, r, cr, p, gl.....?

Le singe cynocéphale du haut Sénégal, qui est le même que celui du haut Nil sculpté sur les monuments égyptiens, fait entendre dans certains moments le son qu'on obtient en détachant brusquement la langue du voile du palais, son que nous produisons pour faire marcher un cheval et qui est, je crois, ce qu'on appelle les kliks de la langue hottentote. Chez le cynocéphale, ce son devient quelquefois un cl très-distinct.

Les linguistes, qui se contentent, dans l'analyse du sanscrit, d'aller jusqu'aux racines sous formes de syllabes ouvertes: nou, da, bi... ne se mettent pas en opposition avec l'observation qui précède sur les consonnes initiales; mais ils diront peut-être que ce n'est qu'à posteriori que — 298 — l'homme est arrivé à articuler la syllabe close avec sa consonne finale.

A cela j'objecterai que, quand nous voulons imiter par le son de la voix un bruit naturel, nous créons de toute pièce une syllabe close. Ainsi, nous représentons par: crac, le bruit d'une branche qui casse; pouf, celui d'un objet qui tombe à terre; boum, un coup de grosse caisse; toc, le bruit qu'on fait en frappant à la porte; clic-clac, le bruit d'un fouet; pif-paf, celui des armes à feu; dinn, le son d'une cloche; djim, celui des cymbales; tic-tac, les battements du cœur; flic-flac, le choc répété de corps mous..., etc.

La syllabe close est donc bien dans la nature, au moins pour l'homme de notre race, car notons qu'il peut y avoir, qu'il y a, dans les langages, des caractères ethniques, c'est-à-dire que la phonétique des langues s'est naturellement ressentie de la conformation ethnique des organes de ceux qui les ont créées.7

Ainsi, par exemple, les différentes races usent plus ou moins des consonnes. Nous doutions tout à l'heure qu'il fallût admettre presque uniquement pour racines aryaques des syllabes ouvertes, mais cela existe d'une manière absolue pour le chinois; il n'a que des monosyllabes, et ce sont des syllabes ouvertes. Les Polynésiens vont plus loin: beaucoup de leurs syllabes ne se composent que de voyelles, et plusieurs mots se suivent quelquefois sans consonnes.

A côté de cela, nous avons les Arabes qui, eux, semblent mépriser souverainement les voyelles. Les gram- — 299 — mairiens appellent leurs racines trilitères, c'est-à-dire trisyllabiques: hataha «il a écrit», qatala «il a tué», rihaba «il a monté à cheval», charaba «il a bu».

Certains linguistes prétendent qu'elles proviennent de racines bilitères par l'adjonction d' ad formantes modifiant le sens primitif; d'autres nient le fait. Il peut être vrai pour certaines racines, faux pour d'autres. Je ne me permettrai pas d'avoir une opinion là-dessus; mais ce que je puis dire, moi qui ai vécu longtemps en pays arabe, c'est que, dans l'usage, ces trisyllabes sont tout bonnement des monosyllabes.

Les Arabes disent: kteb «il a écrit», qlel «il a tué», rkeb «il a monté à cheval», rhroh «il a bu». Ce sont des monosyllabes de la forme dont nous avons parlé, en admettant les consonnes doubles.

Je suis porté à croire que ces vocables ont été créés comme monosyllabes et qu'ils ne sont devenus polysyllabiques que plus tard, par le fait des orateurs, des poètes et des grammairiens.

Il semble que ce sont les races énergiques qui font le plus grand usage des consonnes, ne craignant pas de les doubler, tripler. Tel mot allemand a une seule voyelle pour sept consonnes, schwindt. L'Arabe prononce sans peine chrobt «j'ai bu».

Les Pouls et les nègres du Soudan occidental, quoique possédant et même affectionnant quelques consonnes doubles, comme mb, nd, ng, ne peuvent pas prononcer toutes celles que possèdent les Européens. Ainsi, nous les avons entendu transformer, suivant les lois de leur phonologie, le nom «Edmond» en Edouma, celui de «Baptistin» en Batécété, et celui de «Fulcrand» en Filicara.

— 300 —

Nous sommes, en raison de tout ce qui précède, portés à regarder comme naturelle: pour le mongoloïde, la syllabe ouverte; pour l'indo-européen, la syllabe close avec quelques consonnes doubles; pour le sémite, la syllabe close avec beaucoup de consonnes doubles; et nous retrouvons cette même syllabe en poul, en wolof et en sérère, mais avec très-peu de consonnes doubles, comme mb, mp, nd, ng.

Dans les langues dérivées, la disparition des consonnes est quelquefois une conséquence de l'adoucissement des mœurs ou de l'amollissement d'une race. C'est à la première de ces causes qu'il faut attribuer, par exemple, la perte du t dans le mot latin pater, pour faire le mot français «père»; mais c'est à la seconde cause, sous l'influence d'une chaleur excessive, qu'on peut attribuer le plus grand adoucissement encore de ce mot «père», qui devient dans la bouche d'un créole des Antilles. Les créoles suppriment toutes les r, cette lettre exigeant un trop grand effort pour être prononcée.

Après cette digression sur la phonologie, revenons à la grammaire poul.

INTERROGATIFS.

Les adjectifs ou pronoms interrogatifs sont les adjectifs ou pronoms démonstratifs précédés de la particule interrogative holi.

Ainsi c'est holio pour le genre hominin: «Quel homme?» holio gorko; «quelle femme?» holio debbo. Dans le genre brute, on dira: «Quelle case?» holindou — 301 — soudou; «quel poignard?» holiki lahhi; «quel pied?» holingal koçougal.

Quand un nom désignant un être appartenant à l'espèce humaine prend la terminaison en el des diminutifs, il cesse, par exception, d'être du genre hominin, et les adjectifs qui s'y rapportent prennent les formes propres au genre brute. Ainsi, on dira: «Quel petit enfant?» holinguel binguel.

PREPOSITIONS ET CONJONCTIONS.

Les prépositions et les conjonctions peu nombreuses se trouveront dans le vocabulaire; nous en disons plus loin quelques mots dans la syntaxe.

ADVERBES.

Nous avons déjà parlé des adverbes de quantité formés du verbe evi (infinitif waondê), avec les préfixes ko, no.

Il y a aussi les adverbes de lieu, formés de la préposition to, indiquant «tendance vers», et des mots nder «intérieur» (dans), lès «bas», dow «haut», howal «extérieur (hors)», yéço «face», tiagal «postérieur», bangué «côté». Cela donne la série: tonder «dedans», tobowal «dehors», todow «dessus», tollés «dessous», toyéço «devant», toliaggal «derrière», tobangué «à côté».

(Le wolof offre une série semblable avec la préposition tchi, et le sérère avec la préposition ta.)

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SYNTAXE

Les permutations euphoniques de consonnes ne se rencontrent, à ce que nous croyons, dans aucune langue au même degré qu'en poul. Cela nous semble encore un caractère d'archaïsme, un caractère dénotant que cette langue, sous ce rapport, se ressent de sa période originelle. Les consonnes de même nature devaient se substituer facilement l'une à l'autre chez des gens qui s'es-ayaient au langage. La voix peut produire des sons allant d'une manière continue de telle lettre à telle autre; il dut se passer du temps avant que ces sons ne fussent bien fixés, bien différenciés, et cette différenciation ne se trouve parfaitement établie que par l'invention de l'écriture, alors que chaque son est matériellement représenté.

Mais si la langue poul est très-compliquée sous le rapport de la phonologie, elle est d'une simplicité extrême comme syntaxe.

Le rapport de possession entre deux noms, le génitif des langues à flexion, s'exprime par la simple juxtaposition des deux noms, celui qui désigne le possesseur (le génitif) étant le second: «Le cheval de Samba» pouttiou Samba, «la chanson du griot» djimol gaoulo, «la bonté du marabout» modjiéré tierno, «la méchanceté du roi» nianguêré lamdo.

Les verbes sont en général immédiatement suivis du nom qui complète leur sens, sans l'intermédiaire d'une préposition!

Mi, je, ialtani, ne suis pas sorti de, galla (ma) maison.

Dirango, le tonnerre, iané, est tombé sur, galle (la) maison.

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O, il, ieota, cause avec, bam-ma, père ton.

On, vous, bawa, ne pouvez pas, iottadé, arriver à, Ségow, Ségou.

Il y a pourtant une préposition é qui a une signification très-vague et remplace nos prépositions à, vers, de, en, sur, dans, avec, sous, hors de, au moyen de.

Bé pidi, ils ont frappé, kam, moi, é, à, rédou, ventre.

O, il, nel, envoya, ma, toi, é, vers, man, moi.

Mi, je, ala, pas, bêlé, suis content, é, de, sokla (l') affaire.

Diag, soutiens, am, moi, é, en, doiy, haut.

Mi, je, waddo, monterai à cheval, é, sur, tiori, bœuf porteur.

Min, nous, lelo, coucherons, é, dans, galle, case, ma, ta.

Bé kaouri, ils se sont rencontrés, é, avec, sapalbé, des Maures.

, ils, vinda, écrivent, é, au moyen de, bindou, écriture, sapato, maure.

Poftoden, reposons-nous, é, sous, boubri, ombre, gaoudi, gonatier, ki, ce (l'ombre de ce gonatier).

Mi, je, diogui, tire, ndiiam, eau, é, hors de, bondou, puits, ma, ton.

Ce même e fait ainsi l'office de nos conjonctions et, ni.

Sapo é dido, dix et deux, douze.

Akkoundé, entre, Bakel, Bakel, é, et, Tagant, Tagant.

Mi, je, ala, ai pas, tiondi, poudre, é, ni, polom, plomb.

Nos conjonctions que, pour que, afin que, ne s'expriment pas:

«Dis que je ne me porte pas bien». Bia, dis, mi, je, sell-ali, ne me porte pas bien.

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«Qui t'a dit que Sidi s'est enfui dans l'Adrar?» Bo, qui, wi-ma, dit toi, Sidi, Sidi, dogui, a fui, to, vers, Adrar, Âdrar.

«Descendons à terre pour que nous nous promenions»: Dienguen, allons, dow, en haut, ndiéloden, promenons nous. (Quand un poul débarque de sa pirogue très-basse sur l'eau, il monte sur la berge du fleuve, souvent élevée; aussi, au lieu de dire comme nous «descendre à terre», il dit «monter en haut».)

«Donne-moi des pagnes, afin que je me couvre»: Tott-am, donne-moi, tiomci, pagnes, mi, je, souddo, me couvrirai.

Il n'y a pas de degrés de comparaison dans les adjectifs. On remplace le comparatif par une périphrase; pour dire: «ceci est plus grand que cela», on dit: «ceci l'emporte sur cela, grand», et le verbe dont on se sert est bouri. Le wolof emploie le même procédé en se servant du mot guen.

On voit donc que la phrase poul est d'une grande simplicité; pas de cas, par suite pas d'inversions, peu de prépositions, peu de conjonctions en dehors de la simple copule, et par suite, pas de longues périodes.

Cette langue serait donc bien facile à parler dès qu'on en aurait appris le vocabulaire, sans ces règles d'euphonie que nous avons données plus haut. Mais il est probable qu'on serait intelligible, même en ne s'y conformant pas.

COMPARAISON DU POUL AVEC LES AUTRES LANGUES.

Nous avons maintenant à comparer la langue poul avec les autres langues, pour tâcher de découvrir ses affinités et ses origines.

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Ce travail a déjà été fait par M. d'Eichthal, qui ne lui a trouvé d'analogies qu'avec les langues de la Malaisie, de l'archipel Indien, de la Polynésie et même des langues américaines comme le caraïbe.8

Mais son opinion est surtout basée sur de simples ressemblances de mots, qui, en thèse générale, ne prouvent pas grand chose et dont nous aurons à discuter quelques-unes.

M. d'Eichthal conclut que les Pouls sont venus de l'archipel Indien ou de la Polynésie; avec les idées nouvelles de Haeckel, sur le berceau commun de l'humanité, il ne serait plus nécessaire, pour expliquer ces similitudes linguistiques, de faire venir les Pouls de si loin; il suffirait de les faire venir du continent aujourd'hui submergé que ce savant croit avoir été le berceau de l'espèce humaine.

Nous avons dit que les ressemblances de mots ne signifiaient pas grand chose; cela est surtout vrai pour certains mots que l'on ne sait pas analyser, de manière à connaître la valeur de chacune de leurs parties. Ainsi, M. d'Eichthal rapproche koévi «beaucoup», en poul, de kwek ou keh, des langues de l'archipel Indien. Mais koévi est un mot composé de ko «cela», et de hevi, qui seul a le sens de puissance, de nombre.

Le mot «cheval» poutchiou, poutchi, que M. d'Eichthal suppose venir d'une langue de l'archipel Indien, vient évi- — 306 — demment du berbère zénaga: ichi, ichou. C'est des Berbères que les Pouls ont reçu le cheval, et ils en ont pris aussi le nom. Gomme cela arrive souvent, ils ont adopté le nom pluriel ichou (qu'ils prononcent itchou, car ils n'ont pas le ch simple) pour singulier, et lui ont ajouté l'initiale que nous allons examiner; puis, de poutchiou, ils ont fait, suivant la règle, le pluriel poutchi. L'initiale p, nous la retrouvons dans le mot sérère p-is «cheval»; les Sérères, au lieu de remplacer le ch du berbère par tch, comme les Pouls, l'ont remplacé par s, suivant leur habitude qui est aussi celle des Wolofs. Du reste, nous avons cette variante en s chez les Touaregs, où cheval se dit is. On sait que dans les langues sémitiques l's et le ch sont représentés par le même caractère et ne diffèrent que par des points diacritiques.

Quant à l'initiale p de poutchou, nous avons en sérère une initiale équivalente, fa, dans un bon nombre de noms d'animaux: fambot «biche», fanokh «caïman», fagnik «éléphant», et, par ce dernier mot, nous en découvrons le sens: gnik, gnigne voulant dire «dent», fagnik veut dire: «Le père aux dents», et ce fa n'est que le mot sérère fab «père» (l'arabe bou, père, dans les mots composés). Nous retrouvons cette même initiale dans le mot wolof fa-s «cheval». Ici c'est I's qui représente seule les mots berbères si, ichou, ichi.

Pour les noms de nombre, M. d'Eichthal fait remarquer l'analogie des séries:

 

Poul.

Diverses langues de l'archipel Indien.
Deux, didi, dwi, doua.
Trois, tati, talon, tatelou.
Quatre, nahi,

naha.

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Il semble, en effet, y avoir là quelque chose: le d caractérisant le nombre deux, le t le nombre trois, et l'n le nombre quatre.

Nous verrons que cela existe aussi en wolof et en sérère, et que, pour quatre, la remarque s'applique encore à d'autres langues de l'Afrique occidentale jusqu'à l'équateur. Ce qu'il y a de curieux, c'est que pour les nombres deux et trois l'analogie s'étend aux langues indo-européennes et, pour trois, aux langues sémitiques.

Cette analogie suffit-elle pour conclure que la numération poul vient de l'archipel Indien? Nous n'oserions tirer cette conclusion.

Le nombre «dix» sappo, M. d'Eichthal le fait venir du malaisien sapoulo, qui veut dire «dix»; mais plus loin, il nous apprend que dans la même langue «trente» se dit: talong-poulou (trois dix). Le vrai mot qui voudrait dire «dix» serait donc la syllabe poulo de sapoulo, et dès lors, que reste-t-il de la ressemblance avec le sappo des Pouls, où po est une simple désinence?

Nous allons proposer une autre explication de ce sappo: «Maure» se dit en poul tiappatu, pluriel sappalbâ (on sait que dans le genre hominin t mouillé devient s au pluriel). Or «dix» se dit sappo, pluriel tiapaldé, tiapandé et tiapan par abréviation. L'on sait qu'inversement, dans le genre brute, s devient t mouillé au pluriel.

Le ato de tiappato, le albé de sappalbé sont les désinences singulier et pluriel du genre hommin; le andé, le aidé de tiapandé, tiapaldé sont les désinences pluriel du genre brute. Il reste donc pour radical commun des deux mots: maure, dix; liappo, sappal; sapp, tiappal.

C'est évidemment le môme mot. Je crois donc que les — 308 — Pouls, ayant pris aux Maures le système décimal, ont appelé «dix», nombre base de ce système, le nombre maure.

Quant à l'origine de ce mot tiappato pour désigner les Maures, voici ce que nous en pensons: certaines tribus maures, des bords du Sénégal, celles qui ont renoncé au brigandage pour vivre conformément aux préceptes du Coran, prennent le nom de Tiiab, du verbe arabe tab «convertir». Cette dénomination répond exactement à notre expression: les convertis. C'est, suivant nous, ce mot, prononcé par les noirs Tiap, que les Pouls ont pris en lui ajoutant la finale poul ato pour désigner les Maures en général.

A première vue, le poul semble être tout à fait différent du wolof et du sérère; ainsi, ces deux langues ont une lettre que n'a pas le poul, le kh. Elles ont un article; le poul n'en a pas. Les noms, souvent monosyllabiques en wolof et en sérère, sont polysyllabiques en poul. Il n'y a pas de désinence pour le pluriel en wolof ni en sérère; il y en a de très-caractéristiques en poul, etc. Cependant, on reconnaît, par une étude plus approfondie de ces langues, qu'il y a bien des analogies entre elles. Nous allons le faire voir.

Les racines verbales, comme nous l'avons déjà dit, sont de même forme, généralement un monosyllabe composé d'une voyelle entre deux consonnes: une syllabe close.

Poul.   Wolof.   Sérère.  
rem, cultiver. def, faire. mof, abattre.
nel, envoyer. tog, cuire. fekh, aimer.
dog, courir. lek, manger. win. attacher.
hal. dire. nar, mentir. sof. changer.
douk. bavarder. fon, flairer. guen. demeurer.

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Il y a dans les trois langues quelques racines verbales d'une composition plus simple encore, comme:

Poul.   Wolof.   Sérère.  
ia, aller. wo, appeler. in, gémir.
ad, habiter. am, avoir. ga, voir.
fi, frapper. it, frapper. el, ajouter.

Non seulement la forme des racines est la même, ce qui ne prouverait qu'une même propension des organes de la voix, mais nous trouvons bon nombre de racines verbales communes entre le poul et le serère:

  Poul. Wolof. Sérère.
accepter, diab. diab. diap.
boire, iar. ier.  
compter, lim. lim.  
entendre, nan. nan.  
Etc., etc.      

En somme, sur deux cent quarante racines verbales que nous avons examinées, il y en a quarante, c'est-à-dire un sixième, communes aux deux langues poul et sérère, tandis qu'il n'y en a que trois ou quatre analogues entre le poul et le wolof. Mais pour les mots exprimant les parties du corps, les analogies entre le poul et le wolof sont plus nombreuses:

Exemple:

  Poul. Wolof. Sérère.
aisselle, nafké.   napan.
oreille. nofourou. nop, nof.
lèvre, tondou. ntougn.  
yeux, guité. beut. nguid.
dents, gniré,  bègne, gnign.

— 310 —

nez, h'méré, kiné. bakan. guis.
langue, demgal, lamigne. delem.
fesses. gada, gat,  
pénis, soldé. soûl.  
seins. endou, ven. den.
dos, tiaggal. gnenao tching
corps. bandou balli.   fobal.
entrailles. tettokol. boutit,  
une personne, neddo imbé, nit, uin.

On reconnaît là des analogies évidentes, surtout si l'on a soin d'élaguer les syllabes parasites au commencement et à la fin des mots, comme, par exemple, kol et bon, dans tettokol et boutit, fo dans fobal..., etc.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la parenté évidente dans les trois langues des mots signifiant: «bomme ou mâle, femme 'ou femelle».

Nous avons dit qu'en poul «bomme» gorko, pluriel worbé, voulait dire «le vivant» de la racine hour «vivre», et que «femme» debbo, pluriel reivbé, voulait dire «la suivante», de reivdé «suivre, obéir», pluriel ndew.

Plaçons les mots en présence dans les trois langues:

  Poul. Wolof. Sérère.
homme, gorko (worbé), gour. kor.
femme, debbo, rewbé, de
rew, ndew,
suivre, obéir.
diguen,
top, suivre, obéir,
tew, rew, de ref
rew , suivre,
obéir.

Si l'on observe que dans diguen, guen est une désinence, ainsi que bo et bé dans debbo et rewbé, il est impossible de ne pas voir l'identité de tous ces mots réduits à leur radical, deb, ndew, di, ref, rew, tew, top. Le changement de d en r est, comme on le sait, de règle en — 311 — poul, et le changement de r en t est également de règle en sérère.

Ainsi, les mots «homme» et «femme», dans les trois langues, viennent des deux racines, «vivre» en poul et «suivre» dans les trois langues.

Non moins évidente est la parenté des premiers nombres dans ces mêmes langues: «un» se dit go en poul, ben (qui devient guen) en wolof, leng en sérère. Ce ne sont là, du reste, que des pronoms ou articles indéfinis. Mais passons aux quatre nombres suivants, et mettons-les en regard:

Poul. Wolof. Sérère.
didi. niar. dak.
tati, niât, tadak.
nahi. niénent, nahak
dioi. dirom bétak.

Otons la finale commune i en poul, l'initiale commune ni en wolof, et la finale commune ak en sérère, il restera:

Poul. Wolof. Sérère.
did. ar. d.
tat. at, tad.
na, enent, nah.
dio. dirom. ibé.

Le «cinq» du sérère () est certainement hors de cause, et nous verrons tout à l'heure pourquoi. Mais pour tous les autres la ressemblance est palpable, d, r, lettres qui se changent l'une dans l'autre dans ces langues, caractérisent le nombre deux, t le nombre trois, n le nombre quatre. On doit encore admettre que le «cinq» wolof, dirom, — 312 — dont le rom est une prolongation, vient du dio poul. Nous savons que le «cinq» poul, dio, vient de dioungo, qui veut dire «main» dans cette langue, tandis que, en wolof, «main» se dit lokho, qui n'a aucune analogie avec dirom; c'est donc au poul que l'emprunt a été fait.

En sérère, au contraire, «main» se dit , et bètak «cinq», en provient évidemment.

Les Wolofs et les Sérères comptent ensuite comme les Pouls: «Cinq un, cinq deux, cinq trois, cinq quatre». Les noms du nombre «dix» n'ont aucun rapport dans les trois langues:

Poul. Wolof. Sérère.
sappo, fouk, kharbakhai.

Nous avons dit plus haut ce que nous pensions de sappo. Quant à foik, nous croyons qu'il vient du mot berbère qui veut dire mains (fous). Khar-ba-khai est le pluriel de ba, bé, et veut, par conséquent, dire: les mains.

Le nombre «cent» vient dans les trois langues du berbère-zénaga: tomodh.

Poul. Wolof. Sérère.
témédéré, témer, temed.

Disons, en remarquant qu'ici encore témed devient témer, que ce changement si facile du d en r et réciproquement nous étonne; ces deux consonances ne paraissent avoir nulle ressemblance ni dans les sons produits, ni dans la manière dont les organes de la voix les produisent; et pourtant ce changement a aussi lieu dans la langue de la Nouvelle-Zélande.

Si nous comparons les noms de nombre poul à ceux des — 313 — autres langues du Soudan occidental, nous reconnaîtrons que le nombre «quatre» a aussi 1'u pour caractéristique en malinké où il se dit nani, en soninké où il se dit nakhato, en achanti où il se dit ennung, et en mpongué du Gabon où «quatre» se dit naï et «huit» nanaï par redoublement.

Nous ne pouvons énumérer tous les mots, en grand nombre, identiques ou analogues dans les trois langues; nous en passerons seulement quelques-uns en revue:

«Prêtre musulman» se dit en wolof sérign. Ce mot vient évidemment du poul sern-hé, pluriel régulier de tier-no, même, signification, d'où il semblerait résulter que l'idée musulmane est venue aux Wolofs par l'intermédiaire des Pouls.

«Fusil» se dit en wolof fétal, et en poul fétel; mais c'est en poul qu'est la racine de ce mot: c'est fiddé, fitadé «frapper», d'où fétel «chose qui frappe, fusil». On se sert, en effet, du verbe fid-dé pour dire «tirer un coup de fusil». En wolof «frapper», et par suite «tirer un coup de fusil» se dit it; ce mot, du reste, n'est pas sans analogie avec fid; il ne s'en faut que d'un f initial.

En poul, himdé veut dire «régner»; lamdo, pluriel lanibé, veut dire «roi». Lam-Toro est le titre du chef du Toro à Guédé. En sérère, lam veut dire «hériter», et laman est le titre des gouverneurs de cantons. Laquelle des deux langues a emprunté ce radical à l'autre? Nous ne saurions le dire; mais nous pencherions à croire que le mot est sérère; les chefs des tribus poul pures portent le titre de ardo; le chef de l'invasion dénianké, qui a conquis le Fouta sénégalais, avait le titre de saltigué. Du reste, l'idée même de roi ne nous semble pas une idée — 314 — poul; ce peuple, pasteur, errant et très-porté à l'indépendance, a dû la prendre chez les noirs cultivateurs et portés à l'obéissance passive.

Dans la comparaison de deux langues, il faut apprécier non seulement leurs ressemblances, mais aussi leurs dissemblances. Nous avons dit que beaucoup de noms substantifs ou adjectifs, wolofs et sérères, sont monosyllabiques, tandis que les noms et adjectifs poul sont polysyllabiques; c'est que dans cette dernière langue, plus avancée, les pronoms ont été agglutinés aux racines verbales.

En wolof et en sérère, il y a des articles déterminatifs qui se mettent après le nom racine, mais en restent distincts. Ainsi, en wolof, pour dire «le lièvre», on dira, suivant la position de l'objet par rapport à celui qui parle, leng ha, leng hi, leiig bou. Cette particule déterminative change sa consonne suivant celle du nom: ainsi, avec ndokh «eau», on dira: ndokhma, ndokhmi, ndokh mou; avec gour «homme»: gour ga, gour gui, gour gou, etc. Il y a des règles analogues en sérère.

On voit combien dans ces langues le nom est près de devenir polysyllabique, comme en poul, par l'agglutination de ces déterminatifs.

Nous y trouvons en même temps des règles euphoniques de changements de consonnes comme en poul, quoique beaucoup plus restreintes. Mais nous n'y trouvons pas trace de la règle si remarquable des rimes entre les noms et les adjectifs, participes, etc.

Nous allons maintenant comparer les conjugaisons:

En poul, le verbe est distinct du nom et de l'adjectif. En wolof et en sérère, la distinction est moins complètement faite. Ainsi «fou» se dit en poul: kan- — 315 — gado; la terminaison ado en a fait un nom ou adjectif verbal qui ne peut plus se conjuguer; en wolof et en sérère, adjectif, substantif et verbe sont encore souvent confondus; ainsi, dof veut dire «fou» et se conjugue. Seulement il y a déjà une nuance de distinction entre le verbe et l'adjectif, quoiqu'ils soient représentés par le même mot; ils se conjuguent différemment; pour le verbe «faire une folie» on dit, par exemple: dof na «il fait une folie», tandis que, avec l'adjectif, on dira: dof la «il est fou», manière d'être habituelle dans le dernier cas, acte dans le premier.

La conjugaison se réduisant presque aux pronoms personnels dans ces sortes de langues, c'est surtout ces pronoms qu'il faut comparer. En voici le tableau:

Je, moi, me, Poul: min, mi, am.
      " Wolof: man, na, la, ma.
      " Sérère: me, m, okham.
   
Tu, te, toi, Poul: an, a, mu.
      " Wolof: io., nga, la.
      " Sérère: ung, o, onklié.
   
Lui, il, le, Poul: o, kanko, mo, on, ngon, etc.
      " Wolof: mom, na, la, ko.
      " Sérère: ten, khé, an.
   
Nous, Poul: Exclusif  min, ennin.
     "     "   Inclusif: en, enen.
     " Wolof: noun, nou, nanoii, lanou.
  Sérère: in, ain.
   
Vous, Poul: nin, nen, on.
     " Wolof: ien, len, nguen.
     " Sérère: noun, anoun.
   
Eux, ils, les, Poul: bé, kambé, dé, di.
     " Wolof: niom, niou, naniou, laniou.
     " Sérère: oua, diden, den, an, ouan.

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Si l'on examine ce tableau, il semble que dans les trois langues m soit volontiers affectée à la première personne du singulier et n à la deuxième personne du pluriel; on dirait encore que d est affecté à la troisième personne du pluriel en poul et en sérère: dé, di, den, diden; ko veut dire «ce» en poul et en wolof. Mais pour tout le reste, il y a confusion complète: ma qui veut dire «me» en wolof veut dire «te» en poul; o qui veut dire «il» en poul veut dire «tu» en sérère. Il y a donc peu de conséquences à tirer de tout cela. Les conjugaisons ont bien une analogie générale, parce qu'il s'agit de trois langues sans flexions; mais il n'y a pas identité dans les détails. Le pronom se met avant le verbe en poul; quelquefois avant, quelquefois après en wolof et en sérère.

Entre le poul et le sérère, nous avons de commun le renforcement de la consonne initiale au pluriel du verbe.

Entre le poul et le wolof, nous avons de commun le conditionnel en é et le plus-que-parfait en on.

Cette terminaison en on est de mauvaise part dans les noms en wolof et en poul; «ennemi» se dit non en wolof et ganion en poul. Dans cette dernière langue, où «père» se dit baba, «oncle» (frère de père) se dit bapanion, et ce mot est, par rapport à baba, l'analogue de notre mot «marâtre», par rapport à «mère». Pourquoi l'oncle (frère de père et non pas frère de mère, qui se dit: kahurado) est-il vu en mauvaise part par son neveu? Parce que, chez les Soudaniens, les frères héritent du pouvoir et non les fils; de là résulte qu'il y a souvent rivalité, hostilité, allant jusqu'au crime, entre l'oncle et le neveu.

Il y a, en wolof et en sérère, des verbes dérivés, comme en poul; mais cela a lieu dans la plupart des lan- — 317 — gués; d'ailleurs les règles de dérivation et les conjugaisons des verbes négatifs ne sont pas les mêmes.

Les animaux domestiques et quelques animaux sauvages ont des noms analogues en poul, en wolof et en sérère: «Bœuf» se dit en poul naggiié, en wolof nag, en sérère nak. Nous retrouvons, du reste, le même nom en malinké nguiey et en soninké na, c'est-à-dire dans les principales langues du Soudan occidental. Ce n'est pas parles Maures du Sahara que ces Soudaniens acquirent le bœuf. D'abord l'espèce n'est pas la môme, pas plus que le nom. Le bœuf des Pouls est un zébu à bosse, de grande taille, avec des cornes énormes et un fanon qui pend très-bas.

Nous avons vu plus haut que le nom du cheval en poul, en wolof et en sérère venait du berbère; il en est de même en malinké, où il s'appelle sou-koundou, et en soninké, où il s'appelle si.

«Brebis» se dit en poul mhalou, en sérère bal et en wolof (nkhar); «agneau» se dit en poul bortou, en wolof mbeurtou et en sérère barmol. Ces mots sont fort semblables; ce sont des onomatopées, sauf le mot wolof nkhar qui vient sans doute du berbère-zénaga guérer «mouton». Ce n'est pas non plus par les Maures que ces peuples connurent le mouton; comme pour les bœufs, l'espèce n'est pas la même: leur mouton est un grand mouton à poil lisse, à longues jambes et à nez très-busqué, ce qui le rend très-différend du mouton de la Berbérie.

«Chèvre» se dit en poul mbéwa, pluriel béï; en wolof bei, et en sérère fa-mbé. Ce sont encore des onomatopées. Nous retrouvons dans le mot sérère notre initiale «fa». Fa-mbé répond à l'expression «le père bêlant».

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«Sanglier» se dit en poul mbaba, en wolof mbam, en sérère fam.

«Éléphant» se dit en poul niébi, en wolof niei, en sérère fa-gnik. En berbère-zénaga «éléphant» se dit igui; ce mot est peut-être le mot soudanien; en touareg «éléphant» se dit élou; en arabe c'est fil. Élou et fil ont peut-être une origine commune, le nom que les Libyens donnaient à l'éléphant de Libye, race éteinte depuis environ quinze cents ans.

«Chameau» se dit en poul nguéloba, en wolof guélem, en sérère nguélemb; ces mots viennent des mots djemel en arabe, euguim en berbère-zénaga. C'est des Maures que les Soudaniens reçurent le chameau. On a dit que c'étaient les Arabes qui l'avaient introduit en Afrique; cependant les Berbères ont dans leur langue des centaines de mots relatifs au chameau qui ne viennent pas de l'arabe.

Pourquoi le chameau a une bosse ne serait-il pas indigène en Afrique?

Chose singulière, les Wolofs appellent la girafe «chameau sauvage» guélem ou ail (chameau du désert); désert ne désignant pas ici le Sahara, mais toute forêt, tout lieu inhabité, l'expression répond exactement à la nôtre: «chameau sauvage».

«Autruche» se dit en sérère ba, en poul nclao, en wolof bandioli; on dirait presque que le mot wolof est la réunion des deux autres, à moins qu'il ne vienne du nom arabe du mâle de l'autruche, délim.

M. d'Eichthal voit dans le mot poul ndao «autruche» le nandou d'Amérique? En wolof, ndao veut dire: «jeune homme, jeune fille, envoyé».

«Chat» se dit en poul oulloundou, et en wolof oundou.

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«Canard» se dit en poul kani, en wolof khankhel, et en sérère kanara. Ce sont là des onomatopées, et peut-être que le mot sérère n'est-il même que le mot français.

En voilà bien assez pour montrer les nombreux points de contact qui existent entre le poul, le wolof et le sérère. Quant aux langues malinké et soninké, en tant que nous les connaissons, elles diffèrent totalement du poul.

N'y a-t-il eu qu'emprunts du sérère et du wolof au poul, ou bien y a-t-il origine commune entre ces trois langues? Admettre cette dernière hypothèse, cela conduit à regarder la race poul comme une race africaine, voisine des ouolof-sérère, race intermédiaire entre ces noirs et les Berbères. Cela conduit à l'idée des leucœthiopes de Ptolémée au sud du Séguiet-el-Hamra. Et ce seraient eux qui auraient été les premiers refoulés vers le sud par les Berbères et les Arabes. Dans la première hypothèse, au contraire, on resterait libre de faire venir les Pouls d'aussi loin qu'on le voudrait. En l'état de la question, nous n'oserions décider entre ces deux hypothèses.

C'est une chose dont il faut continuer d'approfondir l'étude, et ce n'est que sur les lieux que cela peut se faire.

La langue poul n'a, comme on a pu le voir, aucun rapport avec les langues sémitiques; mais les Pouls, en devenant musulmans, ont emprunté à l'arabe une foule de termes concernant la religion:

Allah «Dieu» (Allah), guimié «diable» (djin), alqouran «le Coran» (alqoran), tafsirou «prêtre qui explique le Coran» (lafsir), açaman «le ciel» (el sma), micida «mosquée, école» (mskl), aldianna «le paradis» (el djeuna), adonna «le monde» (el dénia), kéféro «infidèle» (liafi), annaçara «chrétiens» (el naçara), sal- — 320 — mindé «saluer» (salem), diamano «temps» (zman), alfodjiri «point du jour, une des heures de la prière» (el fedjer), soubaka «matin» (sebahh), sadak «aumône» (sdaqa), kalfoudou «chef» (khalifa), etc., etc.

L'écriture ayant été apportée aux Pouls avec l'islam, ils ont emprunté les mots: kaïl «papier» (karélh), daa «encrier» (douaia), kaharou «nouvelles, histoire» (khebar), diabadé «répondre» (djoimb), etc.

La justice et la religion se confondant chez les musulmans, les Pouls ont adopté quelques termes de droit arabe: wakilu «caution, administrateur» (oukil), etc., ainsi que des mots abstraits qui manquaient dans leur langue: aqqilé «intelligence» (aâqel), ouciba «malheur» (ciba), etc.

Ils ont conservé à peu près leurs noms arabes aux objets qu'ils ont reçus des Arabes: tamaro «dattes» (temar), hariré «soie» (harir), simmé «tabac à priser» (chemma), saboundé «savon» (saboim), alkabéré «étriers» (el rekab), basallé «oignons» (beçal), lambéré «ambre» (el ambeur), etc., etc.

Enfin, ils ont pris à l'arabe les noms des jours de la semaine: alet «dimanche» (el ahad), altiné «lundi» (el tani), ialata «mardi» (el tlata), alarba «mercredi» (el arba), alkamiça «jeudi» (el khamis), aldjiouma «vendredi» (el djemâa), acet «samedi» (el sebt).

On pourrait croire que les Pouls ayant encore été plus en contact avec les Berbères qu'avec les Arabes, ont au moins autant emprunté à ceux-là qu'à ceux-ci, d'autant plus que c'est surtout par des marabouts berbères qu'ils ont été convertis. Mais les Berbères eux-mêmes, en devenant musulmans, avaient adopté tous les termes de reli- — 321 — gion arabes, et tout Berbère qui se fait missionnaire n'est plus qu'un Arabe. Nous avons vu que les Pouls ont pris aux Berbères le mot «cent» témédéré, et le nom du cheval; nous pourrions trouver d'autres mots encore; mais, en somme, la langue berbère n'a exercé aucune influence sur la langue poul.

Les Pouls de la Sénégambie ont pris du français les noms plus ou moins altérés de quelques objets que nous leur avons fait connaître-ligne «vin», morço «amorce», hiskit «biscuit», miçor «mouchoir», diluir «de l'huile», hoïet «boîte», kanar «cadenas», etc., etc.

Ces documents permettront certainement à toute personne voulant voyager dans le Soudan d'acquérir une connaissance pratique suffisante de la langue des conquérants de cette vaste, riche et intéressante contrée.

Général Faidherbe.           


FOOTNOTES

1  Je me suis procuré ces documents avec l'aide de l'interprète Ousman, un de ces indigènes sénégalais qui servent la cause française avec un dévoùment et une fidélité au-dessus de tout éloge.

Je dois aussi des remercîments à M. Descemet, de Saint-Louis, pour la bonne grâce avec laquelle il m'a fourni divers renseignements.

2 M. Frédéric Mùller appelle Sémites africains les Égyptiens et les Berbères.

3 Aujourd'hui le mot tekrouri, en Egypte et probablement aussi en Arabie, signifie marabout soudanien, poul ou non, marchand d'amulettes et diseur de bonne aventure. En Algérie, le mot tekrouri désigne le chanvre enivrant du Soudan, appelé aussi kif ou hachich.

4 Ce qui n'empêche pas que tout homme peut parler parfaitement une langue quelconque s'il a été élevé, dès son enfance, au milieu de gens parlant celte langue.

5 Abdou-el-Kader avait échoué, au commencement de ce siècle, dans l'invasion du Cayor.

6 Kouldo rédou, mot à mot «impressionnable du ventre». Comme on le voit, les deux mots se mettent au pluriel.

7 Ce qui n'empêche pas que tout homme peut parler parfaitement une langue quelconque s'il a été élevé, dès son enfance, au milieu de gens parlant cette langue.

8 A ce sujet, nous avoos un fait curieux à signaler. Il n'existe aux Antilles qu'un mammifère; c'est un rongeur: l'agouti. Or, le rat se nomme, en berbère, agouti. Il semblerait que des Berbères, des Canaries peut-être, ayant été jetés aux Antilles par les vents alises et y ayant vu un animal nouveau, lui ont donné le nom du rat, auquel ils trouvaient qu'il ressemblait.