MÉMOIRES HISTORIQUES SUR L'ANCIEN PÉROU

par

FERNANDO DE MONTESINOS.

[Extracted from vol. 17,
VOYAGES, RELATIONS ET MEMOIRES ORIGINAUX POUR SERVIR A L HISTOIRE DE LA DECOUVERTE DE L'AMERIQUE,
PAR H. TERNAUX-COMPANS, 1840]


TABLE DES MATIERES
CONTENTES
DANS CE VOLUME.

CHAPITRE PREMIER. Comment le premier gouvernement s'établit chez les Indiens du Pérou. ... 1
CHAPITRE II. Les familiers établies a Cuzco proclament Manco-Cápac pour leur roi. Ambassade qu'il reçut d'autres seigneurs .... 11
CHAPITRE III. Des événements qui empêchèrent le mariage dont on vient de parler .... 23
CHAPITRE IV. Des guerres qui eurent lien âpres la mort de Manco-Cápac, et comment elles se terminèrent..... 29
CHAPITRE V. De l'estime que l'on avait pour Sinchi-Cozque, ses fils et ses descendants, et de la guerre que leur firent les seigneurs d'Antiguaylas ... 39
CHAPITRE VI. Des ordonnances d'Inti-Capac Yupangui relativement a la religion et au gouvernement. ... 51
CHAPITRE VII. Suite des ordonnances d'Inti-Capac. Mort de ce prince ....59
CHAPITRE VIII. Des signes extraordinaires que l'on vit dans le ciel sous le règne de Manco-Cápac II ..... 65
CHAPITRE IX. Règne d'Ayartarco-Cupo et arrivée des Géants au Pérou........... 73
CHAPITRE X. Reformes que fit Pachacuti dans son royaume........................ 81
CHAPITRE XI. De quelques autres rois du Pérou et des événements de leur temps.............. 89
CHAPITRE XII. Suite des rois du Pérou........ 97
CHAPITRE XIII. D'autres rois du Pérou, et de ce qui se passa de leur tempe.................. 103
CHAPITRE XIV. Désordres et guerres causes par l'arrivée de tant de nations étrangères. L'usage des lettres se perd ......109
CHAPITRE XV. Ce qui se passa sons le règne de Pachacuti VII et celui de ses successeurs........... 117
CHAPITRE XVI. De l'origine des Ingas et comment ils établirent leur autorité au Pérou........... 125
CHAPITRE XVII. Suite et fin des événements contenus dans le chapitre précédent.............. 135
CHAPITRE XVIII. Du mariage d'Inga Roca et des peines qu'il établit centre les sodomites........... 143
CHAPITRE XIX. Comment le roi de Vilcas et d'autres envoyèrent leur soumission a 1'Inga, et de sa rentrée triomphale dans Cuzco ................ 149
CHAPITRE XX. Ce qui se passa entre Capac-Yupangui et son frère; vie de quelques autres Ingas. ..... 157
CHAPITRE XXI. Règne de Sinchi-Roca......... 163
CHAPITRE XXII. Sinchi-Roca entre triomphant a Cuzco. Sa mort. ...................... 169
CHAPITRE XXIII. Règne et exploits de Hviracoch. ...................... 177
CHAPITRE XXIV. Huiracocha va conquérir le pays des Chachapoyas et celui des Paltas ...................... 185
CHAPITRE XXV. Ce que 1'Inga fit a Quito. Il se prépare a aller a la conquête des Cofanes ...................... 193
CHAPITRE XXVI. L'Inga Huiracocha marche contre les Canaris: pourquoi cette province reçut le nom de Tumi-Pampa ...................... 202
CHAPITRE XXVII. Mort de l'Inga Huiracocha. Regnes de Topa-Yupangui et d'Huaynacapac ...................... 211
CHAPITRE XXVIII. Le cacique de Coyambe se retire et se fortifie avec beaucoup de monde dans le lac nomine Yaguarcocha. L'Inga en triomphe avec beaucoup de peine .... 221


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CHAPITRE PREMIER.

Comment le premier gouvernement s'établit chez les Indiens du Pérou.

Les hommes étaient devenus si nombreux que l'Arménie ne suffisait plus pour les contenir, et l'ordre que Dieu avait donné à Noé de peupler le monde, força ses descendants à se séparer. Chaque famille alla s'établir dans le pays qui lui convenait le mieux. On a même [p.2] prétendu que Noé fit lui-même le tour du monde pour assigner à chacun le lieu où il devait s'établir; mais je ne garantirai pas la vérité de cette tradition.

Ophir, descendant de ce patriarche, craignant les pierrailles que le partage des terres pouvait amener, se retira avec sa famille dans les contrées les plus éloignées. J'ai expliqué dans le chapitre XXX de la première partie la route qu'il a dû suivre pour se rendre au Pérou, où il s'établit avec les siens. Le nombre des habitants se multiplia rapidement; mais ils considérèrent toujours Ophir comme leur chef, et celui-ci eut soin d'inculquer à ses descendants la connaissance du vrai Dieu, et de la loi naturelle, qui se conservèrent par tradition parmi leurs enfants. Ils vécurent en paix pendant environ cent soixante ans, ayant toujours la crainte du Seigneur devant les yeux; mais, dans la suite, il s'éleva des contestations sur la possession des sources ou des pâturages; chaque tribu choisit un chef pour la conduire [p.3] à la guerre, et ceux-ci surent profiter de l'occasion pour étendre leur autorité.

Ce fut environ cinq cents ans après le déluge que tout le pays fut rempli d'habitants. Les uns vinrent du Chili, les autres des Andes, de la terre ferme ou de la mer du Sud; de sorte que toute la côte fut peuplée depuis le cap de Sainte-Hélène jusqu'au Chili. Voilà, du moins, ce que j'ai pu apprendre dans les chants historiques et les anciennes traditions des Indiens.

Les premiers qui pénétrèrent dans le pays arrivèrent en assez grand nombre du côté de Cuzco qui portait déjà ce nom. D'après ce que rapportent les Amautas, ils avaient à leur tète quatre frères et quatre sœurs. Les frères se nommaient: Ayar-Manco-Topa, Ayar-Chachi-Topa, Ayar-Auca-Topa et Ayar-Uchu-Topa; les quatre sœurs étaient: Mama-Cora, Hipa-lluacum, Mama-Huacum et Pilco-Acum.1

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L'aine des frères monta sur le sommet l'une montagne nommée Huana-Cauri, et, prenant la fronde qu'il portait attachée autour de sa tête, il lança une pierre du côté de chacun des quatre points cardinaux, déclarant que par là il entendait prendre possession du pays pour lui et ses frères. Il donna ensuite un nom aux quatre montagnes qu'il avait frappées de ses pierres, savoir: celui d'Antisuyo a celle de l'Orient, de Contisuyo à celle du Couchant, de Colla à celle du Midi, et de Thahua à celle du Nord. C'est de là que les Indiens nommaient leurs rois Tahuan Tîn-Sujo-Cupac ou seigneurs des quatre points du monde.

Les trois autres frères ne furent pas satisfaits de cette action, et crurent que leur aîné en avait agi ainsi pour affecter une espèce de suprématie sur eux. Le plus jeune, qui était en même temps le plus habile et le plus rusé, résolut de s'arranger de manière à rester seul de sa famille, afin que personne ne pût lui disputer l'autorité suprême. Je vais raconter [p.5] brièvement la manière dont il s'y prit en laissant de côté les fictions poétiques dont les Indiens ornent cet événement.

Il persuada à son frère aîné d'entrer dans une caverne qu'ils avaient découverte, et d'y adresser ses prières au dieu Illatici-Huiracocha pour lui demander d'abondantes récoltes. Mais, quand le malheureux y fut entré, il en boucha l'ouverture avec un gros rocher sur lequel il en accumula plusieurs autres, et l'enterra ainsi tout vivant.

Quand l'aîné eut ainsi disparu depuis plusieurs jours, il persuada au second d'aller avec lui à sa recherche. Il le conduisit au sommet d'une montagne fort élevée, et, profitant d'un moment où il ne se doutait de rien, il le poussa et le fit rouler jusqu'en bas. Ayar-Uchu-Topa revint auprès de son troisième frère et des femmes avec un visage sur lequel se peignait un mélange de joie et de tristesse, et leur raconta qu'Illatici-Huiracocha l'avait changé en pierre afin de le garder près de lui pour [p.6] veiller au bonheur de leurs descendants, il poussa même la fausseté jusqu'à leur indiquer la pierre, qui fut transportée à Cuzco, où l'on eut toujours pour elle la plus grande vénération.

Le troisième frère se défia pourtant de tout cela, s'enfuit dans une province éloignée, et Ayar-Uchu-Topa feignit qu'il avait été enlevé au ciel. Il consola de son mieux les femmes de ses trois frères, et annonça que, protégé par eux, il voulait fonder une ville et être le seigneur de ses habitants, ce qui était le vrai motif de toute sa conduite, et que dorénavant on devait lui obéir et le respecter comme le fils unique du Soleil.

La sœur ainée approuva ce dessein, et, homme il y avait dans cet endroit beaucoup de monceaux de pierres que les Indiens appellent cuzcos dans leur langue, elle l'engagea à s'en servir pour construire sa ville. Quelques-uns prétendent que c'est delà qu'elle a pris son nom. D'autres disent que l'endroit [p.7] où elle fut bâtie était couvert de rochers, et qu'il fallut l'aplanir; comme le mot aplanir se rend en indien par celui de cozca, ils ont prétendu que c'était là l'étymologie de ce nom. Du reste, quoi qu'il en soit, cela revient à peu près au même.

Le Pirhua réunit donc ses parents, qui étaient devenus très-nombreux, et lui obéissaient tous à l'exemple de sa sœur aînée, qui s'y était prêtée d'autant plus volontiers qu'il était le père de ceux de ses enfants qu'il aimait le mieux, et qu'elle espérait qu'ils hériteraient de la souveraineté. Il leur ordonna d'aplanir le terrain, d'aller chercher des pierres, de construire des maisons et de fonder une ville; ses ordres furent fidèlement exécutés. Quand il s'élevait quelque dissension entre ses vassaux relativement aux terres arables, aux sources ou aux troupeaux, il les faisait comparaître devant lui et chargeait son fils aîné, qu'il chérissait plus que les autres, de décider le procès et de les mettre d'accord.

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Il leur donnait de bons conseils, et leur disait qu'Illatici-Huiracooha leur ordonnait de vivre en paix les uns avec les autres. Le père et le fils étaient tellement respectés, que leurs moindres paroles étaient regardées comme des lois inviolables et auxquelles il fallait obéir sans répliquer. Le Pirhua restait presque constamment renfermé dans sa maison il était regardé comme le véritable fils du soleil, non-seulement par ses vassaux, mais par les peuples voisins, qui, imitant l'exemple qu'il avait donné, avaient fondé plusieurs villes autour de Cuzco.

Les Indiens disent que ce premier loi, qu'ils nomment aussi Pirhua-Manco, fut changé en pierre comme ses frères, et que son fils Manco-Cápac et ses vassaux le déposèrent auprès d'eux jusqu'à ce qu'on leur eût construit des temples. Mais tout ce dont j'ai pu réellement m'assurer, c'est que Pirhua-Manco fut le premier roi du Pérou; qu'il n'était pas idolâtre, mais qu'il adorait le vrai Dieu, comme son an- [p.9] cêtre Noé le lui avait enseigné; et que c'était Dieu qu'il désignait sous le nom d'Illatici-Huiracocha. Ce prince vécut longtemps après le déluge, et régna soixante ans. Il était plus que centenaire quand il mourut. Ce fut son fils Manco-Cápac qui lui succéda.


[p.11]

CHAPITRE II.

Les familles établies à Cuzco proclament Manco-Cápac pour leur roi.—Ambassade qu'il reçut d'autres seigneurs.

Aussitôt après la mort de Pirhua-Manco, les quatre familles, qui le reconnaissaient pour leur souverain et pour fils du Soleil, prêtèrent serment à Manco-Cápac. On le proclama à grands cris, et l'on célébra en son honneur des tètes, des danses et des banquets. Cette [p.12] conduire inspira des soupçons aux principales tribus qui habitaient les environs de Cuzco, et elles commencèrent à rechercher quelle était la véritable origine de Manco-Cápac et de son père. Elles craignaient que sa prétention d'être fils du soleil et sorti de la terre sans avoir d'autre père, n'amendâtes changements. Elles étaient étonnées d'entendre dire qu'Illatici parlait en sa faveur, approuvait ses actions, et qu'elles prouvaient qu'il était véritablement le fils du soleil et une créature plus qu'humaine; prétention qui, du reste, était admise par toute la contrée.

Les vieillards pensèrent donc qu'il voudrait les soumettre à sa domination si on n'y apportait remède, et ils décidèrent que les sorciers et magiciens consulteraient le feu, qui était leur principale divinité, et la terre qu'ils regardaient connue leur mère, et leur demanderaient ce qu'ils devaient faire dans le cas où il prétendrait au pouvoir suprême. Ou voit qu'ils étaient promptement retombés [p.13] dans l'idolâtrie, et que le souvenir du déluge était déjà effacé.2

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Les prêtres se préparaient par des jeûnes, et offrirent des sacrifiées d'agneaux et de brè- [p.15] bis â une statue de pierre qui représentait le dieu du feu, et les brûlèrent ensuite sur un [p.16] bûcher. Le démon leur répondit en ces termes: «Pirhua-Mancoet Manco-Cápac, rois de [p.17] Cuzco, triompheront de la mauvaise fortune. Ils soumettront tout le pays, parce qu'ils sont fils du Soleil qui les protège, et que c'est lui qui mène le monde; c'est pourquoi ils seront favorisés de la fortune, et l'adversité ne pourra rien contre eux.»

Les chefs qui s'étaient réunis furent très- [p.18] effrayes de cette réponse, et ils discutèrent pendant plusieurs jours sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns étaient d'avis de surprendre Manco-Cápac, et de mettre tout ù feu et à sang avant qu'il eût le temps de se préparer ù la guerre; ajoutant que, si on ne le détruisait entièrement, on parviendrait du moins à le soumettre et à le chasser de la contrée. D'autres pensaient qu'il valait mieux faire alliance avec lui et se l'attacher par les liens du sang; liens indissolubles pour les gens d'un rang aussi élevé que celui de Manco-Cápac et le leur. Le principal cacique, qui présidait l'assemblée, partageait cette opinion et cherchait à la faire prévaloir. Il avait plusieurs filles et désirait au fond du cœur voir l'une d'elles devenir souveraine. Cet avis l'emporta; tout le monde s'y réunit, et l'on offrit à cette occasion des sacrifices solennels. Le principal fut celui d'un agneau dans les entrailles duquel ils croyaient lire le bon ou le mauvais succès de ce qui venait d'être résolu; et en effet, les [p.19] prêtres décidèrent que les entrailles de la victime promettaient une réussite.

Ils se décidèrent alors à envoyer à Manco-Cápac des ambassadeurs, avec de riches présents qui consistaient en vases et bijoux d'or et d'argent et en vêtements faits d'une laine très-fine. Ils lui offraient une paix et une amitié perpétuelles, et lui proposaient de la sceller en prenant pour épouse la fille du principal cacique de leur pays.

Manco-Cápac était à Cuzco quand les ambassadeurs, arrivèrent. Il leur accorda une audience, et, après avoir observé toutes les cérémonies usitées, ils lui adressèrent la parole à genoux; il leur parla amicalement, leur fit diverses questions et leur dit qu'il était heureux de leur arrivée à sa cour. Il ordonna à ses vassaux de les loger et de les traiter de leur mieux, et leur promit de les expédier promptement. Les envoyés attendirent longtemps, et, pendant ce temps, les sorciers de Manco-Cápac firent un grand nombre de [p.20] sacrifices, et il se consulta avec ses vieillards et ses conseillers. Il s'assit ensuite sur son trône et fit amener devant lui les envoyés. Il les reçut amicalement et leur dit: «Illatici-Huiracocha et le Soleil mon père ont, dans leur sagesse, décidé le sort de ma race, et la route remplie de succès que doivent parcourir mes descendants: il est donc de mon devoir d'exécuter leurs ordres, et en agir autrement serait couper moi-même le fil de mes heureuses destinées. C'est donc d'après leur volonté que j'accepte la paix et l'alliance que vos maîtres me proposent.»

Les envoyés restèrent longtemps prosternés en reconnaissance d'une si grande faveur. Manco-Cápac les releva; et, à dater de ce moment, on les traita encore mieux et on leur rendit de plus grands honneurs. Il leur donna des vêtements tissus des couleurs les plus brillantes et des joyaux d'or et d'argent, et les renvoya avec des ambassadeurs qu'il chargea d'aller présenter aux filles des caciques les [p.21] plus riches présents. Us exécutèrent cette commission en faisant toutes les salutations usitées dans le pays. Il les avait toutes admises à être ses épouses et leur envoyait à toutes des présents.

Les caciques furent très-joyeux de la réponse que leur rapportèrent leurs envoyés, et, désirant éviter tout retard, ils ordonnèrent à leurs filles de se préparer à partir. Ils réunirent une nombreuse armée pour entrer à Cuzco avec un appareil digne d'eux, et montrer à ses habitants leur force et leur puissance. Ils voulaient aussi être en état de résister à Manco s'il leur avait tendu quelque piège. Manco fut prévenu de tout, car il avait des espions secrets, et avait été très-bien averti de la réunion des caciques et de ce qu'on y avait décidé. Il ordonna donc à ses capitaines de se tenir sur leurs gardes et d'être prêts à combattre si cela était nécessaire. Il construisit des forteresses dans Cuzco et aux alentours, et y mit une garnison de ses plus [p.22] vaillants soldats. Ces préparatifs demandèrent un peu de temps, et, au moment où le mariage allait avoir lieu, il arriva un événement qui l'empêcha.


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CHAPITRE III.

Des événements qui empêchèrent le mariage dont on vient de parler.

La population augmentait tellement en Arménie, qu'il en sortait de temps à autre de nouvelles émigrations. Les poètes péruviens ont, comme les poètes grecs et latins, inventé à ce sujet une foule de fables. Mais comme c'est pour nous un article de foi que tous les [p.24] hommes descendent d'Adam, et que les habitants du Pérou n'ont pas été créés séparément comme ils le pensent, il est certain pour nous que ceux-ci vinrent de l'Arménie, sans qu'il soit nécessaire de citer d'autres autorités pour prouver la vérité de cette opinion.

Manco-Cápac faisait donc ses préparatifs à Cuzco, et ses nouveaux alliés dans leurs domaines; mais au moment où le mariage allait se célébrer, on apprit l'arrivée d'une grande multitude de gens qui marchaient en désordre, et se dirigeaient vers Cuzco. Tout le monde fut surpris de cette nouvelle, et personne ne pouvait comprendre comment une population si nombreuse pouvait sortir des Andes, d'Arica, et de la province des Collas, qui jusqu'alors avaient été presque désertes.

Manco-Cápac prouva sa valeur dans cette occasion. Il réunit son armée et la divisa en compagnies, désignant celles qui devaient attaquer les premières, et celles qui devaient former arrière-garde. Il fortifia les endroits [p.25] qui dominaient la plaine et se ménagea une réserve. Ses nouveaux alliés, qui étaient venus tout effrayés se réfugier à Cuzco, étaient dans l'admiration de sa valeur et de son habileté. Ils l'accompagnaient sans cesse et étaient très-affligés de le voir dans un pareil embarras.

Les nouveaux venus, qui avaient observé la marche de l'armée et les dispositions que l'on prenait contre eux, descendirent au-devant du roi, et lui dirent humblement, et avec toute la politesse dont ils étaient capables, qu'ils ne venaient pas pour lui faire la guerre, ni pour lui causer aucun dommage, mais simplement pour le prier de leur assigner des terres pour s'y établir, les labourer et y élever leurs troupeaux. Les personnes que Manco-Cápac avait envoyées à la découverte lui firent le même rapport. Alors il leur assigna plusieurs districts du côté du nord et du côté du midi, qu'il leur abandonna. Ils ne firent de mal à personne; mais ils étaient si affamés [p.26] qu'ils enlevèrent un grand nombre de brebis, et la plus grande partie des récoltes, pendant les six ou sept jours qu'ils employèrent à se rendre dans les endroits qu'on leur avait désignés.

Les habitants de Cuzco réduisirent en esclavage un grand nombre de ces destructeurs affamés. Quelques-uns ayant pris en affection le roi Manco, restèrent volontairement à son service pour cultiver ses terres. Ils prirent le nom l'Atumurunas. C'étaient des hommes très-grands et très-forts, et jusqu'à ce jour on les regarda au Pérou comme une caste inférieure. Le reste s'établit à Pomacocha, Quiroa, Guaitana et Chachapoyas. Il y en eut un grand nombre qui, on ne sait pourquoi, construisirent des canots et descendirent la rivière Apurimac ou Maragnon, à ce qu'affirment les Amautas.

C'est une ancienne tradition parmi les Indiens de Quito, qu'à diverses reprises on vit arriver du sud et du nord des populations [p.27] nombreuses, les unes par mer et les autres par terre; qu'elles peuplèrent d'abord les côtes, et, s'enfonçant ensuite dans l'intérieur, finirent par remplir tout le vaste empire du Pérou. J'ai déjà expliqué dans la première partie comment cela se fit; mais revenons à notre histoire.

Quand cette alarme fut passée, les Caciques qui étaient venus à Cuzco retournèrent chez eux pour garder leurs possessions et pour voir si, en attirant chez eux une partie de ces nouvelles populations, ils ne pourraient pas augmenter leur puissance, et ils y réussirent assez généralement.

Mais le temps avait marché pendant toutes les négociations; ils moururent presque tous, et Manco-Cápac lui-même termina ses jours avant que ses noces eussent été célébrées. Ses vassaux en furent fort affligés et proclamèrent à sa place son fils Huainacavi-Pirhua, premier de ce nom, et troisième roi du Pérou. Il fit embaumer le corps de son père et le plaça [p.28] dans un temple spécialement destine à cet usage, jusqu'à ce que l'on eût terminé le magnifique temple du Soleil, qu'il avait commencé, et que ses successeurs terminèrent sur la place de Coricancha, endroit qui, disent-ils, leur fut désigné par un oracle.


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CHAPITRE IV.

Des guerres qui eurent lieu après la mort de Manco-Cápac, el comment elles se terminèrent.

Aussitôt que Huainacavi-Pirhua eut pris possession du gouvernement, il s'occupa à mettre de l'ordre dans les affaires. Il se maintint en paix avec ses voisins et fît alliance avec eux; mais les successeurs des Caciques, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, envieux [p.30] de la prospérité de Huainacavi, oublièrent les motifs qui avaient détermine la conduite de leurs prédécesseurs; et, poussés par de mauvais conseillers, ils lui déclarèrent la guerre, qui dura longtemps avec des chances différentes.

Voici selon les Amautas l'événement le plus remarquable de cette guerre. Les fils du Soleil (c'est ainsi que l'on nommait les habitants de Cuzco) ayant été défaits dans un combat, leurs ennemis firent un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait un fils de Huainacavi, avec sa nourrice. Ils regardèrent cela comme un grand triomphe, et prirent une résolution digne de bêtes féroces, car ils résolurent de le sacrifier pour forcer leur armée à renoncer à toute espèce de réconciliation avec son père; ils se réunirent tous et firent amener devant eux l'enfant qui n'avait cessé de pleurer jour et nuit depuis le moment où il avait été fait prisonnier. On le dépouilla de ses vêtements, et il était déjà [p.31] placé sur l'autel pour y être sacrifié, quand on vit deux larmes de sang sortir de ses yeux, ce qui étonna tout le monde. Cet événement sauva la vie à ce pauvre innocent; on le rendit à sa nourrice, et l'on demanda aux magiciens et aux astrologues l'explication de ce prodige inouï, et ceux-ci déclarèrent qu'il fallait rendre l'enfant à son père et faire la paix avec lui, car ces larmes de sang prouvaient que le soleil se déclarait contre eux et qu'ils ne réussiraient pas dans leurs projets.3

Cette menace les effraya, et ils renvoyèrent l'enfant à son père avec de nombreux présents. Ceux qui les portaient avaient ordre de demander en même temps la paix à Huainacavi, et de lui offrir leur soumission. Le roi fut très-satisfait de cette proposition et surtout du retour de son fils qu'il aimait tendre- [p.32] ment. Il fit célébrer à cette occasion des danses et des banquets auxquels il convia les principaux de ses nouveaux alliés. Us s'empressèrent de se rendre à son invitation et se montrèrent fort satisfaits de la manière amicale dont il les traita. Us lui promirent dorénavant d'être ses alliés fidèles et de le servir dans toutes les occasions. Ils lui gardèrent cependant rancune, car on se plie difficilement à avoir un maitre. Cette alliance fut encore confirmée par le mariage d'Huainacavi avec Mama-Micay, fille d'Hillaco, seigneur d'un village de la vallée de Lucay, dont il eut un grand nombre de fils.

Le fils aîné d'Huainacavi était un Jeune homme robuste et vaillant, ce qui le faisait chérir de tous les vassaux de son père. Les Amautas prétendent qu'ils savent tout ce qui s'est passé à cette époque, par des traditions qui se sont transmises de génération en génération. Il paraît, d'après ces traditions, qu'à cette époque on connaissait l'usage des [p.33] lettres; qu'il y avait des hommes savants en astrologie, qui était la science la plus considérée parmi eux, et des maîtres qui enseignaient à lire et à écrire, comme le font aujourd'hui les Amautas, et qu'ils écrivaient sur des feuilles de bananier. Quand D. Alonzo de Ercilla, se trouvant au Chili, manqua de papier pour écrire les vers de son poème, un Indien lui enseigna l'usage de ces feuilles. Ils écrivaient aussi sur les pierres. Un Espagnol a trouvé des inscriptions de ce genre sur les édifices de Quinoa, à trois lieues de Guamanga, et personne ne put les lui expliquer: on pense qu'elles étaient en l'honneur de la Guaca, à laquelle le temple était dédié; garda la pierre dans l'espérance de trouver un jour quelqu'un qui pourrait lire l'inscription. L'usage des lettres se perdit par un événement qui arriva sous le règne de Pachacuti, sixième du nom, comme nous le verrons plus bas.

Quand Huainacavi fut arrivé à l'âge de [p.34] quatre-vingt-dix ans, il sentit qu'il était près de sa fin; il appela devant lui ses fils et ses filles, leur fit ses adieux et leur ordonna de regarder comme leur roi Sinchi-Cozque, leur frère aîné, et de lui obéir. Sa mort leur fit répandre bien des larmes, car il était très-aimé de tout le monde. Il avait régné cinquante ans.

Son fils lui fit de magnifiques funérailles, et déposa son corps dans un temple qu'il fit construire à cet effet, jusqu'à ce qu'il eût achevé celui du Soleil et les autres édifices superbes qu'il faisait construire à Cuzco. Mais l'envie mit obstacle à ses desseins. Les caciques des environs, voyant sa jeunesse et qu'il n'était pas fils de Mama-Micay, leur parente, méprisèrent les conseils des vieillards et résolurent de lui faire la guerre. Ils réunirent une armée et s'avancèrent contre Cuzco. Sinchi-Cozque marcha vaillamment au-devant d'eux. Ses ennemis disaient hautement qu'ils lui enlèveraient sa souveraineté et le ren- [p.35] draient leur tributaire, mais il avait encore plus de confiance dans la justice de sa cause qu'en ses propres forces. Il ne craignait rien, quoiqu'il eût été attaqué à l'improviste et sans avoir le temps de réunir ses vassaux. Il attaqua vaillamment ses ennemis sur les bords d'un lac, près du village de Michina, et les battit complètement; il y en eut un grand nombre de tués, et les principaux chefs furent faits prisonniers. Comme il n'avait donné aucun sujet à leurs attaques, et qu'ils ne lui avaient fait la guerre que par ambition, il s'empara de leurs états et les fit mettre à mort. Cette victoire augmenta sa réputation et recula les frontières de ses états.

Sinchi-Cozque retourna triomphant à Cuzco, où il fut reçu avec des acclamations de joie. Il s'occupa alors à embellir la ville et à la mieux disposer. Il ordonna que toutes les maisons fussent construites en pierres que l'on trouvait sur le lieu même, et que l'on remplît de terre et de cailloux les carrières d'où on [p.36] les avait tirées. On apporta aussi d'un autre endroit, qui m'est inconnu, des pierres d'une dimension considérable; on les taillait avec des haches de cailloux auxquelles on donnait un aussi bon tranchant que si elles eussent été de fer. Il y avait des ouvriers qui ne s'occupaient qu'à cela, d'autres qui travaillaient aux constructions; pour élever les grosses pierres, ils amassaient de la terre le long des murailles, de manière à former un plan incliné, et les montaient ainsi à force de bras, quelque lourdes qu'elles fussent. On les ajustait avec tant de soin qu'il y a des murailles qui paraissent faites d'une seule pierre. Quelques personnes ont prétendu que Cuzco prit son nom de la fin de celui de Sinchi-Cozque, parce que ce fut lui qui fit reconstruire cette ville sur un plan régulier et fit bâtir des maisons en pierre; mais J'ai dit plus haut ce qui en est. Sinchi-Cozque vécut plus de cent ans et en régna soixante. Selon les Amautas, c'était un prince fort sage, et ce fut lui qui inventa les [p.37] charrues que l'on nomme llamadores. Il régna, selon eux, mille ans après le déluge. C'est pourquoi on lui donna le nom de Pachacuti, et il fut le premier roi qui le porta. Il eut plusieurs femmes et un grand nombre de fils. Il était déjà dans la décrépitude quand arriva à Cuzco l'événement dont je vais parler.


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CHAPITRE V.

De l'estime que l'on avait pour Sinchi-Cozque, ses fils et ses descendants, et de la guerre que leur firent les seigneurs d'Antiguaylas.

Le plus jeune des fils de Sinchi-Cozque était Inti-Capac, mais il était aussi le plus vaillant. Ses exploits lui avaient acquis l'amour de toute la nation; c'est pourquoi son père le désigna pour son successeur. Sinchi-Cozque avait eu tant d'enfants de ses diverses femmes, que ses [p.40] descendants auraient suffi à eux seuls pour former une brillante armée.

Quoique Sinchi-Cozque fût arrivé au dernier degré de la décrépitude, il était respecté, non seulement par ses sujets, mais par les caciques voisins, qui le regardaient comme le fils du Soleil et le prêtre d'Illatici-Huiracocha. On venait de très-loin pour l'adorer et lui offrir des présents pour la construction du temple du Soleil. Quoiqu'il ne fût pas encore entièrement terminé, on y offrait déjà des sacrifices: ils étaient offerts par le grand-prêtre qu'avait choisi Sinchi-Cozque, et qui était son frère ou un de ses proches parents, et qui, d'après ces sacrifices, annonçait l'avenir.

Sinchi-Cozque vivait donc en paix et en repos, sans que personne osât l'attaquer; et il était sur le point de marier son fils Inti-Capac avec Xuaic, fille du seigneur de Choc, près de Cuzco, quand les Antiguaylas, poussés par l'envie ou par l'ambition, lui déclarèrent la guerre, ce qui retarda ce mariage jusques après- [p.41] sa mort. Les Amautas disent que Sinchi-Cozque, qu'ils nomment aussi Pachacuti, conquit tout le royaume au Pérou, à l'exception de la province de Chachapoyas, et toutes les plaines jusqu'à la province de Quito, qui se révolta par la suite, et ne fut réunie à l'empire que bien longtemps après. Mais retournons à notre sujet, et nous verrons comment il se fit que l'empire augmenta autant.

La province d'Antiguaylas, située du côté des Chanchas, est une des plus étendues du Pérou. Elle était gouvernée par deux frères jeunes et vaillants. L'aîné se nommait Guaman-Huaroca, et le plus jeune Guacoz-Huaroca. L'ardeur naturelle, la jeunesse et les succès qu'ils avaient obtenus contre quelques caciques leurs voisins, les encouragèrent tellement qu'ils s'emparèrent peu à peu de tous les districts qui entouraient leurs possessions. Ils conquirent successivement les provinces de Contisuyo, Tucaisuyo, Collasuyo, et les Chiriguanas, et y laissèrent une armée et des [p.42] gouverneurs, lis dévastaient les terres de toutes les nations qui ne voulaient pas se soumettre, et traitaient leurs prisonniers avec la plus grande cruauté. Ces victoires, et surtout celle qu'ils avaient remportée sur les Ghiriguanas, nation belliqueuse et redoutée, les enorgueillirent tellement, qu'ils résolurent de faire la conquête du monde.

Us résolurent d'abord de s'emparer de Guzco, où régnait Sinchi-Cozque, et de réduire en esclavage ses habitants. Cependant une partie de leurs chefs s'opposèrent à cette guerre. Ils leur représentèrent qu'ils avaient tort d'offenser le Soleil, père de Pachacuti, et de vouloir entrer à Cuzco pour profaner son temple. Cependant ils persistèrent dans leur dessein, et résolurent de lui faire une guerre cruelle s'il ne voulait passe soumettre. Us lui envoyèrent donc deux ambassadeurs avec une suite nombreuse pour le sommer de les reconnaître pour ses seigneurs. Sinchi-Cozque les retint pendant quelques jours en leur pro- [p.43] mettant une prompte réponse, et, pendant ce temps, il envoya des espions qui devaient s'informer du nombre des ennemis, de la direction qu'ils suivaient, et de la manière dont ils étaient campés. Il rassembla aussi en secret le plus de troupes possible, sans que les ambassadeurs, qu'il traitait honorablement, s'en aperçussent. Cependant, les habitants de Cuzco étaient si effrayés, que sans la confiance qu'ils avaient en leur roi ils auraient tous pris la fuite. Les rapports des espions étaient ce qui les effrayait le plus; c'est pourquoi on leur défendit, sous les peines les plus sévères, de rien dire de ce qu'ils avaient vu, excepté au roi et à ses principaux officiers. Le bruit s'était répandu que les ennemis étaient innombrables et très-féroces, que le bruit de leurs tambours et de leurs trompettes suffisait pour faire trembler la terre; on apprit en outre que quelques chefs étaient sur leurs gardes, mais que la plus grande partie de leur armée n'avait pas placé de sentinelles en de- [p.44] hors du camp y et qu'elle passait son temps à danser et à boire.

Sinchi-Cozque réunit plusieurs conseils; après une longue discussion, il résolut de se soumettre aux Antiguaylas, car il avait très peu de troupes et se sentait bien vieux pour supporter les fatigues de la guerre, ajoutant que ceux qui ne partageaient pas cette opinion n'avaient qu'à se rendre avec lui à la forteresse de Yacraguana, à quatre lieues de Cuzco. Cette détermination fut approuvée par les uns et blâmée par les autres, et il partit secrètement, pendant la nuit, de Cuzco, qu'il laissa presque entièrement désert, et se renferma dans cette forteresse avec ses femmes et ses jeunes enfants.

Le prince Inti-Capac Yupangui, qui jusqu'à ce moment avait modéré son courage pour ne pas offenser son père et ses aînés, rassembla ces derniers, ainsi que tous ceux qui étaient restés à Cuzco, et les assura que le Soleil lui [p.45] avait dit de combattre sans crainte avec le peu de monde qui lui restait, et qu'il serait son appui. Il leur montra, pour les convaincre, quelques baguettes d'or et un vêtement qu'il assura que le Soleil lui avait donnés. Les poètes péruviens racontent qu'en lançant une de ces baguettes, elle renversait un grand nombre d'ennemis. Il les harangua avec tant d'éloquence qu'ils lui promirent de mourir à ses côtés. Il réunit le plus de monde possible, et faisant ensuite amener les ambassadeurs devant lui, il leur adressa la parole en ces termes: «Dites à vos maîtres qu'ils n'ignorent pas que les rois de Cuzco sont fils du Soleil et ministres d'Illatici-Huiracocha, et qu'en conséquence ils ne peuvent se soumettre à personne. Je suis bien étonné qu'au lieu de venir adorer le Soleil et lui offrir des sacrifices pour le remercier de la prospérité qu'il leur a accordée, ils pensent à attaquer son fils. Dites à ceux qui vous ont envoyés que nous sommes tranquilles et paisibles dans nos mai- [p.46] sons, mais que nous ne nous soumettrons ù qui que ce soit au monde.»

Ils rapportèrent cette réponse aux seigneurs d'Antiguaylas, qui se hâtèrent de marcher contre Cuzco. Ils firent résonner leurs tambours et leurs trompettes, et ordonnèrent à leur armée de s'avancer. Le prince Inti-Capac se disposa à les recevoir de son mieux, avec le peu de monde qu'il avait pu réunir. Il était si bien servi par ses espions, qu'il était informé heure par heure de ce qui se passait dans le camp ennemi; mais les Antiguaylas ne pensèrent pas à prendre une pareille précaution.

L'absence du roi et la faiblesse de l'armée du prince leur avaient inspiré une telle confiance, que, dès qu'ils étaient campés, ils se livraient à l'ivrognerie. Inti-Capac Yupangui résolut de profiter de cette négligence, et, après avoir consulté ses frères et les principaux chefs de son armée, il les attaqua deux heures avant le jour, pensant avec raison qu'il les surpren- [p.47] drait plongés dans l'ivresse et le sommeil. Ils marchèrent toute la nuit, guidés par le son des instruments de guerre que l'on faisait résonner dans le camp des Antiguaylas. Il pénétra dans leur camp, et les surprit tellement à l'improviste qu'ils se tuèrent les uns les autres au lieu de se défendre. Le prince avait ordonné à ses soldats d'entourer les tentes des principaux chefs et de tâcher de les prendre vivants. La fortune les favorisa, et, après avoir massacré leurs gardes, ils pénétrèrent dans l'endroit où ils dormaient et où ils étaient restés immobiles et comme pétrifiés. Il les fit enchaîner, et les obligea, sous peine de la vie, d'ordonner à leurs soldats de mettre bas les armes. Ils obéirent, et le combat finit; tous furent obligés de se reconnaître vassaux du prince. Le lendemain, profitant de la crainte qu'il leur avait inspirée, il les fit amener devant lui, et les obligea tous, à commencer par les deux frères, à lui jurer obéissance en présence de toute l'armée. Le prince se montra [p.48] clément et les renvoya dans leur pays après qu'ils lui curent prête serment à genoux et en lui baisant la main. Il n'en garda que quelques-uns qu'il emmena prisonniers à Cuzco, et les autres s'en allèrent très-contents, car ils avaient à peine espéré conserver la vie. Tout ce que l'Inca Garcilasso ajoute de plus n'est que fiction et fausseté.

Les Amautas racontent dans leurs poésies beaucoup de fables au sujet de cet événement. Ils disent que, pendant l'attaque de nuit, le Soleil marchait devant le prince et les siens; qu'il les éclairait et répandait l'obscurité dans le camp ennemi; que, quand le prince attaqua les tentes des seigneurs d'Antiguaylas, il changea les pierres en soldats, et qu'ils redevinrent pierres après la victoire; et qu'enfin ce fut lui qui mit les caciques hors d'état de remuer.

Après cette victoire, Inti-Capac se hâta de retourner à Cuzco où son père l'attendait, déjà informé de sa victoire. Il y fut reçu avec [p.49] des acclamations, des chants, dans lesquels on célébrait ses exploits, et on le nommait le libérateur de la patrie. Son père ne pouvait se rassasier de l'embrasser, et, abdiquant en sa faveur, il le proclama roi en présence de ses frères et de toute l'armée, et, avec l'approbation de tout le monde, il fut le cinquième roi du Pérou.


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CHAPITRE VI.

Des ordonnances d'Inti-Capac Yupangui relativement à il religion et au gouvernement.

Sinchi-Cozque mourut quelques jours après, à l'âge de plus de cent ans, après en avoir régné soixante. Son fils lui fit des funérailles somptueuses et offrit de grands sacrifices dans le temple du Soleil pour obtenir de ce dieu qu'il plaçât son père parmi ses ancêtres. Il [p.52] s'empressa de renvoyer chez eux les prisonniers Antiguaylas qui lui restaient, leur recommandant d'être fidèles désormais à son père le Soleil, puisqu'ils avaient éprouvé qu'il protégeait ses enfants et châtiait leurs ennemis. Le bruit de sa victoire et de sa clémence, qui se répandit rapidement dans tout le pays, engagea tous les caciques du voisinage à lui envoyer des ambassadeurs avec des présents, pour lui promettre et lui demander la paix. Il les reçut de la manière la plus honorable et les renvoya satisfaits.

Le cacique de Huitara fut celui qui se montra le plus dévoué; il fit dire à Inti-Capac qu'il voulait embrasser sa religion et qu'il le priait de lui envoyer des ouvriers pour construire un temple du Soleil sur le modèle de celui de Cuzco, et pour enseigner à ses sujets la manière de travailler la pierre. Le roi, qui était très-zélé pour la religion, fit tout ce que Huitara lui demandait, et lui envoya en outre une quantité d'outils et ce qui était nécessaire [p.53] pour les fabriquer, ce dont il fut très-satisfait.

Beaucoup d'autres caciques envoyèrent leurs enfants à Inti-Capac, afin qu'il les instruisît dans sa religion, et lui envoyèrent des présents d'or, d'argent et de magnifiques étoffes. Il se montrait reconnaissant et bienveillant pour tous, et sut gagner leur cœur par son affection et sa prudence.

Après avoir ainsi assuré la paix, il s'occupa à mettre de l'ordre dans les lois et dans les cérémonies du culte, qui étaient encore très barbares. Il ordonna que l'on reconnût pour les dieux suprêmes Illatici-Huiracocha, et le Soleil, père de ses ancêtres. Il ne défendit pas les idoles que l'on avait pour chaque événement, et dont le nombre devint infini par la suite et fut considérablement augmenté par les diverses nations qui vinrent s'établir dans cet empire.

Il s'occupa ensuite de l'administration. Il partagea en deux la ville de Cuzco, qui était déjà très-populeuse et ornée de superbes édifi- [p.54] ces. Il nomma in partie principale Anan Cuzco ou la ville haute, et l'autre Hurin-Cozco ou la ville basse. La ville haute était divisées cinq ou six rues, il en donna le gouvernement à son fils qui devait un jour lui succéder. On la nommait aussi Capac-Ailla ou le quartier principal. Il y établit des gens de diverses nations et donna des noms aux rues. Il peupla Hurin-Cozco, qui contenait aussi six rues, avec des gens de diverses nations, et en donna le gouvernement à son second fils. Les vieillards indiens prétendent qu'lnti-Capac établit cette division pour en créer aussi une parmi la population et exciter une rivalité entre les deux villes, comme aussi pour faciliter les dénombrements et la levée des tributs, et pour que l'émulation perfectionnât les arts et les métiers.

Il ordonna à ses gouverneurs d'établir la même séparation dans toutes les villes de son royaume, qu'il divisa aussi en deux parties: Hanansavac ou partie d'en haut, et Hurin- [p.55] sayac ou partie d'en bas. Cette division ne s'appliquait pas à la disposition des lieux, mais aux personnes qui avaient un rang différent, de sorte que, quand le roi faisait faire un ouvrage quelconque, il payait les uns plus cher que les autres. Cet arrangement lui rendit si facile de distinguer ses vassaux, qu'il les connaissait presque tous.

Il divisa ainsi toute la nation en centuries, que l'on nomme, dans la langue du pays, Pachacas. Chaque centurion commandait à cent personnes. Un Hurango commandait à dix centurions; un Hunnos a dix Hurangos, Au-dessus de ces derniers était un Tocricroc ou vice-roi: ce mot signifie proprement inspecteur. C'était ordinairement un proche parent du roi ou un de ses grands favoris. Le Tocricroc communiquait aux Hunnos les ordres du roi, et ils allaient ainsi de bouche en bouche jusqu'aux centurions. Il punissait les coupables et maintenait l'ordre et la paix. Les choses de peu d'importance étaient décidées [p.56] par les centurions et les Hurangos; mais pour les affaires graves, on en référait au roi, qui seul pouvait infliger la peine de mort ou une punition sévère.4

II fallait être âgé d'au moins vingt-six ans pour remplir les charges inférieures, mais les Hunnos et les Tocricrocs devaient en avoir au moins cinquante. Ils envoyaient tous les ans au roi l'état de la population, et distinguaient combien il y avait de vieillards, de jeunes gens et d'infirmes. On donnait à ces derniers les secours dont ils avaient besoin. On obligeait les jeunes gens à se marier dès qu'ils avaient atteint l'âge de vingt-six ans, et les jeunes filles dès qu'elles en avaient quinze. Celles qui s'y refusaient étaient renfermées pour devenir prêtresses du Soleil ou pour servir les prêtresses; nous verrons que cela dégénéra plus tard en prostitution. On les [p.57] nommait Anaconas ou Mamaconas, c'est-à-dire femmes au service du Soleil.

Il établit une autre loi qui s'observe encore fidèlement aujourd'hui. Il ordonna, sous les peines les plus sévères, que les habitants de chaque province eussent à porter un signe distinctif qui pût les faire reconnaître, les uns devaient porter leurs cheveux tombants, d'autres les dresser; les autres devaient y placer un morceau d'étoffe, quelques-uns attacher une frange autour de leur tête. De cette manière on connaissait à l'instant à quelle province appartenait un Indien. Les hommes du sang royal se perçaient les oreilles et y plaçaient de grands anneaux d'or et d'argent; c'est pourquoi les Espagnols leur donnèrent le nom d'Orejones, Les femmes se distinguaient par le vêtement et la chaussure, et il n'était pas permis aux femmes d'une province de prendre le costume de celles d'une autre, et surtout celui des femmes de Cuzco, que l'on nommait Pallas.


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CHAPITRE VII.

Suite des ordonnances d'Inti-Capac. Mort de ce prince.

Inti-Capac Yupangui, pensant que le roi était véritablement le cœur de son royaume, ordonna que le monarque résiderait toujours à Cuzco pour pouvoir expédier plus promptement les affaires. Il établit sur chaque route des chasquis ou courriers. Il fit construire le [p.60] long des chemins, de lieue en lieue (les lieues équivalent à deux lieues d'Espagne), deux ou trois tambos ou huttes.5 Dans chacun de ces tambos il y avait un chasqui qui se tenait sans cesse prêt à relayer celui qui arrivait, et de cette manière les nouvelles circulaient avec la plus grande rapidité. L'entretien de ces chasquis était à la charge de la province. On les changeait tous les mois, car c'était un travail fort rude. La manière dont le roi transmettait ses messages aux gouverneurs a subi la même variation que la civilisation du pays. Tant que l'on connut l'usage des lettres et des chiffres, l'on écrivit sur des feuilles de bananier. Les chasquis se les passaient de main en main jusqu'à ce qu'elles fussent remises au roi ou aux gouverneurs à qui elles étaient destinées. Quand l'usage des lettres eut été perdu, ils apprenaient par cœur l'ordre ou la nouvelle qu'ils devaient transmettre [p.61] et se la répétaient les uns aux autres. Avant d'arriver au tambo, le chasqui jetait de grands cris pour avertir celui qui devait le remplacer; celui-ci l'attendait devant le tambo, et repartait aussitôt. Les nouvelles arrivaient si vite de cette manière, qu'elles faisaient cinquante lieues du pays en trois jours.

Le roi faisait venir de la même manière divers objets qui ne se trouvaient pas à Cuzco. Quand les rois du Pérou eurent soumis la province de Quito, ils mangèrent du poisson de mer que l'on prenait à Tumbez, à plus de cent lieues de là, et qu'on leur apportait en moins de vingt-quatre heures. Le mot chasqui signifie celui qui reçoit d'un autre.

Inti-Capac établit aussi des maîtres qui devaient former les jeunes gens dans l'art de la guerre et dans le maniement des armes. On choisissait pour cela ceux qui se montraient les plus adroits, et l'on destinait le reste à d'autres professions.

Il rétablit aussi le calcul des temps, qui [p.62] commençait à se perdre; il établit l'année solaire de 365 jours et 6 heures, et répartit les années en cercles de dix ans, de cent ans et de mille ans. Ce dernier se nommait capachesata ou intiphuatan, c'est-à-dire grande année du soleil. C'est au moyen de ces cercles qu'ils ont conservé la chronologie de leurs rois. Les Indiens se servent très-habituellement de cette phrase: Ysa ay Intiapillis campin cay, cay caria. Telle ou telle chose est arrivée il y a deux soleils. C'est parce que le licencié Polo de Indegardo n'a pas compris cette phrase, qu'il a avancé que les Ingas n'avaient pas plus de 450 ans d'antiquité; il a confondu le cercle de cent ans avec celui de mille ans. Les Indiens disent 4500, ce qui les fait remonter au déluge. Cependant il est très-vraisemblable que les Ingas n'ont en effet' régné que 400 ans. L'on voit par quelques pyramides que les Indiens ont élevées prés dé Quito y qu'ils connaissaient très-bien le solstice.

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Inti-Capac vécut plus décent ans; mais avant sa mort il avait déjà remis le gouvernement entre les mains de son fils Manco-Cápac II, qui se distinguait par sa valeur, sa prudence et la pureté de ses mœurs. Inti-Capac avait régné plus de cinquante ans; sur la fin de sa vie, il se retira dans le temple du Soleil, où il mourut très-regretté par les siens. On lui éleva une statue à côté de celles de ses ancêtres, et Manco-Cápac II fut proclamé à sa place.


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CHAPITRE VIII.

Des signes extraordinaires que l'on vit dans le ciel sous le règne de Manco-Cápac II.

Aussitôt que Manco-Cápac eut rendu les derniers devoirs à son père, il se livra aux soins du gouvernement. Il fît faire de grandes routes pour aller de Cuzco à toutes les provinces de l'empire, aplanissant les endroits les plus escarpés, élevant des ponts sur les [p.66] rivières, et construisant toutes les quatre lieues des tambos pour recevoir les voyageurs: il ordonna que ces tambos seraient élevés aux frais de la province, et que les populations seraient tenues d'entretenir les routes qui traverseraient leur territoire. Cela ne fut pourtant pas encore aussi bien réglé que cela le fut plus tard sous le règne de quelques-uns de ses successeurs.

Il ordonna aux prêtres d'Illatici-Huiracocha de vivre dans la retraite et dans la chasteté. Celui qui y manquait était enterré vivant. Il mit à leur tête un grand-prêtre, qui était son frère ou son proche parent, et qui devait présider aux sacrifices solennels. Il construisit des édifices pour servir à l'habitation des prêtresses du Soleil, et il était défendu, sous les peines les plus sévères, de les toucher et même de les regarder.

Manco-Cápac II vécut toujours en paix; cependant ses capitaines firent une expédition contre les habitants du Tucuman, qui [p.67] avaient fait une invasion dans la province de Chichas.

Quelques années plus tard deux comètes apparurent dans le ciel: l'une avait la forme d'un lion, l'autre celle d'un serpent. Effrayé par cet événement et par deux éclipses successives, l'une de soleil, l'autre de lune, le roi réunit les Amautas et les astrologues pour les consulter à cet égard. Ceux-ci consultèrent les idoles, et le démon répondit, par leur bouche, qu'Illatici voulait détruire le monde à cause de ses péchés; qu'il avait envoyé pour cela ce serpent et ce lion, qui allaient d'abord dévorer la lune. A cette réponse, les prêtres ne purent retenir leurs larmes; les femmes faisaient retentir l'air de leurs gémissements, et l'on alla jusqu'à battre les enfants, et même les chiens, pour leur faire aussi jeter des cris; car ils croyaient que les larmes de ces innocents pouvaient seules attendrir Illatici, qui les aime beaucoup. Les soldats prirent les armes et firent résonner leurs tam- [p.68] bours et leurs trompettes: ils lancèrent des pierres et des flèches du côté de la lune, dans l'espérance de blesser le lion et le serpent, ou du moins de les effrayer; car ils craignaient si ces animaux la dévoraient, comme les Amautas l'avaient dit, de rester dans l'obscurité, et qu'alors les outils des hommes ne se transformassent en lions et en serpents, ceux des femmes en vipères, et les métiers à tisser, en ours, tigres et autres animaux féroces. C'est depuis cette époque que les Péruviens ont pris l'habitude de jeter de grands cris au moment des éclipses.

A cette occasion, ils jetèrent dans le feu un grand nombre d'idoles d'aèrent qui représentaient des hommes et des femmes; mais ils ne sacrifièrent ni jeunes garçons ni jeunes filles (ce qu'ils faisaient ordinairement), parce que, disaient-ils, l'éclipsé annonçait la mort d'un grand prince dont le Soleil porte le deuil, et alors ils enterreraient vivants quelques jeunes hommes, dans l'espérance [p.69] qu'Illatici les accepterait en échange du prince qui devait mourir.6 Une violente peste succéda à ces signes de la colère céleste. Les anciens historiens disent que plusieurs provinces fu- [p.70] rent dépeuplées, qu'il mourut beaucoup de caciques et une quantité innombrable de gens du peuple. On souffrit ensuite une sécheresse de cinq ans, pendant lesquels il ne tomba pas une goutte de pluie. Toutes les rivières se desséchèrent depuis Tumbez jusqu'à Arica. Tout l'intérieur du pays devint désert; il ne resta que quelques Indiens des côtes qui vécurent avec bien de la peine.

Manco-Cápac II mourut à cette époque, dans un âge très-avancé, et eut pour successeur Topa-Capac, II du nom, dont le fils se nommait Titu-Capac Yupangui. Il passa quelques années retiré dans les Andes, où il avait bien de la peine à vivre; quand il crut que les temps étaient devenus un peu meilleurs, il redescendit vers Cuzco, qu'il trouva presque abandonné; il parcourut les provinces, qui étaient dans le même état: dans beaucoup de villes il ne restait pas un seul habitant. Les Amautas racontent beaucoup de fables sur la manière dont Cuzco fut re- [p.71] peuplée, sur les familles qui vinrent s'y établir et sur celles qui l'abandonnèrent. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette ville se repeupla de nouveau. Il y eut de très-grands désordres; mais Titu-Capac Yupangui, fils de Tini-Capac, prit en main les rênes du gouvernement et châtia sévèrement les rebelles. Il marcha ensuite rapidement sur les provinces, et surprenant à l'improviste les chefs de la rébellion, il s'empara de leur personne et les fit égorger, ce qui mit fin à la guerre civile.

Titu-Capac, étant devenu vieux, abandonna le soin du gouvernement à Inti-Capac-Amauri, ce qui excita beaucoup de mécontentement à Cuzco, parce que ce jeune homme avait les plus mauvaises inclinations et ne s'associait qu'avec des gens perdus de mœurs. L'on sollicita tellement son père de changer le choix de son successeur, qu'il finit par y consentir. Le jeune prince sortit de Cuzco avec quelques amis, et voulant marcher sur les [p.72] traces de son père, il acheva de soumettre le. pays et conquit même les provinces de Collas et de Charcas. Il retourna ensuite à Cuzco, dont les habitants, instruits de ses victoires et voyant qu'il avait renoncé à ses mauvaises habitudes, le reconnurent comme l'héritier du trône, à la grande satisfaction de son père. Il fut chéri de son peuple et vécut, selon les Amautas, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Il eut pour successeur son fils, Capac Say Huacapar, dont le règne fut très-pacifique; il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans, dont il avait passé soixante sur le trône. Les Amautas racontent peu de choses de Capesinia Yupangui, son fils, qui régna après lui, si ce n'est qu'il fut très-religieux et qu'il éleva un grand nombre de guacas ou temples à Illatici, au Soleil, à ses ancêtres et aux autres dieux. Il mourut à quatre-vingt-dix ans, après un règne de plus de quarante, laissant un grand nombre d'enfants, dont l'un, Ayartarco-Cupo, monta sur le trône après lui.


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CHAPITRE IX.

Règne d'Ayartarco-Cupo et arrivée des Géants au Pérou.

La paix et la tranquillité duraient depuis fort longtemps; Ayartarco-Cupo vivait à Cuzco au milieu des plaisirs, mais ce bonheur fut bientôt changé en tristesse. Les sorciers et les devins lui donnèrent les premières inquiétudes en lui annonçant qu'avant sacrifié des [p.74] lamas à Illatici-Huiracocha, l'état de leurs entrailles avait annoncé des malheurs; et quelques jours après, il apprit qu'une nation nombreuse était arrivée sur des canots et des radeaux, et avait débarqué dans les plaines; que c'étaient des hommes d'une très-haute taille, et qu'ils commençaient déjà à s'établir sur le bord des rivières. Les Amautas affirment qu'il arriva à cette époque, au Pérou, une quantité innombrable de gens de différentes nations. Le roi, tout alarmé, envoya aussitôt des espions pour examiner qui étaient ces gens, de quelles armes ils se servaient, et quelle était leur manière de vivre. Ceux-ci revinrent bientôt annoncer que c'étaient des gens très-pacifiques qui, quand ils arrivaient dans un pays déjà habité, se soumettaient au cacique qui le gouvernait; et que, comme ils n'avaient point de chef, les uns étaient restés dans les plaines, les autres avaient pénétré dans les montagnes. Cependant le roi, croyant plus prudent de [p.75] se tenir sur ses gardes, réunit son armée et ses principaux capitaines. Mais cela fut inutile, car ces étrangers, pensant probablement qu'il était impossible de traverser les montagnes, finirent par se fixer dans la plaine. Le petit nombre qui avait pénétré dans les montagnes peupla Guaitara et Quinoa, où il trouva des édifices déjà commencés. Ils travaillèrent la pierre avec des instruments de fer, qu'ils avaient apportés de leur pays. Ceux qui restèrent à Pachacama construisirent un temple somptueux au Créateur. Les Amautas prétendent que le dieu Pachacamac, dont le nom signifie Créateur de toutes choses, avait créé ces gens au milieu de la mer et les avait fait aborder au Pérou. Le roi était cependant toujours inquiet; les espions lui avaient annoncé que les géants s'étaient établis du côté du cap que l'on nomme aujourd'hui de Sainte-Hélène, qu'ils avaient conquis la province que les Espagnols appellent de Porto-Viejo, et que les habitants l'avaient [p.76] abandonnée, parce qu'ils abusaient de leurs corps. Je ne crois pas cependant que ce fut là ce qui leur fit prendre la fuite, car ils se livraient déjà à la sodomie. Je crois plutôt que ce fut à cause de la frayeur que leur inspiraient les armes de fer avec lesquelles les nouveaux venus les tuaient pour le plus léger motif.

Quoi qu'il en soit, la justice divine se chargea de punir ces misérables géants en faisant tomber sur eux une pluie de feu qui les détruisit en peu de temps. Leur châtiment fut semblable à celui de Sodome. Les Amautas prétendent que ce fut leur père, le Soleil, qui tua ces géants de ses rayons. Leur souvenir est conservé par leurs ossements que l'on trouve encore dans cet endroit. J'ai vu des os qui avaient plus de deux aunes de long, ce qui prouve que ces hommes en avaient au moins huit de hauteur. On trouve encore au cap de Sainte-Hélènedes puits en pierre qui ont été construits par eux; ils sont parfaitement [p.77] ha vailles et on y trouve une eau très-bonne et très-fraîche.

Ayartarco-Cupo, qui se défiait toujours de ces nouveaux venus, partit de Cuzco à la tête d'une armée dans l'intention de les soumettre. Ils s'étaient déjà établis dans différents endroits des montagnes, comme Caxamarca, Guaitara, et dans les plaines qu'ils avaient trouvées désertes. Il arriva jusqu'à Antiguaylas, où il apprit que ces nouveaux venus étaient très-nombreux et très-difformes. Cette nouvelle le fît changer d'avis, et il se contenta de mettre une garnison dans Vilcas et dans Lima-Tambo. Il donna aux commandants de ces garnisons les ordres les plus sévères de n'en laisser arriver aucun jusqu'à Cuzco; ne voulant toutefois se confier à personne, et ayant appris qu'ils se disposaient à l'attaquer, il alla lui-même à Lima-Tambo à la tête d'une armée nombreuse: il dispersa une quantité de monde dans les montagnes, pour forcer les ennemis, en faisant rouler sur eux des ro- [p.78] chers, a se diriger du côté de la gorge où est située cette ville, et où il les attendait à la tête de ses meilleurs soldats.

Mais, épuisé par les fatigues de cette campagne, il mourut bientôt après, ayant régné vingt-cinq ans. Huascar-Titu fut son successeur, et le douzième roi du Pérou. Après avoir conduit le corps de son père au temple du Soleil à Cuzco, et avoir célébré ses funérailles, il retourna à Lima-Tambo pour continuer ses préparatifs contre les Chimos;7 c'est ainsi qu'on nommait ces étrangers, du nom de leur chef, et chaque jour augmentait le bruit de leur force et de leur vaillance. Les espions annonçaient qu'ils avaient l'intention d'assiéger Cuzco. Huascar-Titu mourut pendant qu'il se préparait à leur résister. Il avait soixante-quatre ans, il en avait régné trente. Il avait un grand nombre de fils et laissa sa couronne à Quispi-Tutu, qui ne régna que [p.79] trois ans et demi et mourut à l'âge de trente ans. On ne sait rien de son règne. Il eut pour successeur Titu Yupangui, qu'on nommait aussi Pachacuti.


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CHAPITRE X.

Réformes que fit Pachacuti dans son royaume.

Pachacuti régnait depuis trois ans, et il y en avait six d'écoulés depuis le commencement du troisième cycle millénaire, ce qui, selon le calcul de nos historiens, correspond au second âge du monde. Les habitants du Pérou étaient livrés à toutes sortes de vices, et [p.82] les bonnes mœurs étaient entièrement perdues. Les Amau tas disent qu'ils ont appris par la tradition de leurs ancêtres et par leurs quipos, au moyen desquels ils conservent le souvenir des événements, que le Soleil, lassé d'éclairer tant de crimes, se cacha, et ne parut pas pendant plus de vingt heures. Les Indiens jetaient de grands cris et invoquaient, en versant d'abondantes larmes, celui qu'ils regardaient comme leur père. On lui offrit en sacrifice, pour l'apaiser, un grand nombre de jeunes garçons, de jeunes filles et de lamas; et, dès qu'il reparut, on fit de grandes réjouissances pour célébrer cet heureux événement. Le roi, effrayé et craignant aussi un soulèvement dans l'armée, résolut de réformer son royaume. Il fit remplir les magasins destinés à la subsistance de l'armée et qu'une longue paix avait fait négliger; il fit aussi donner à chaque soldat un vêtement neuf. Il avait intérêt à contenter les soldats, parce que les Chimos menaçaient de recom- [p.83] mencer la guerre. Il leur donna des fêtes qui durèrent plusieurs jours, et lui gagnèrent les cœurs. Il s'y prit très-adroitement pour châtier les rebelles; il envoya des espions qui se glissèrent parmi les soldats quand ils se divertissaient ensemble, et profitaient de leur état d'ivresse pour découvrir ceux qui tramaient quelque chose contre le roi. L'on fit ensuite amener devant les dix juges de la maison royale les coupables que l'on avait ainsi découverts; on les mit à la torture, et quand on leur eut fait avouer le nom de leurs complices, on s'en défit par le poison. Les Amantas disent que ce n'était pas du poison, mais qu'on leur donnait à boire dans un vase magique qui tuait sur-le-champ les coupables.

Les Indiens ont profité de cette leçon, et ils ont soin de ne jamais s'enivrer en présence d'une personne qui leur est suspecte; ils recommandent à leurs femmes et à leurs, parents de les conduire, quand cela leur arrive, dans un endroit où personne ne [p.84] puisse les voir. Du temps des Ingas, on ne voyait jamais une femme s'enivrer, tant elles avaient peur des indiscrétions qu'elles pourraient commettre et de la vengeance de leurs maris. Le roi, voyant cette défiance, ordonna qu'on ne célébrât aucun grand festin sans sa permission, et sans qu'il y assis tau u s'y fit représenter par un de ses principaux officiers. Il permit seulement ceux que l'on faisait avant la culture des champs, et qui se nommaient mincas, et ceux qui se faisaient à l'occasion d'un mariage ou de la construction d'une maison, et il établit un magistrat chargé d'y présider. Il défendit ceux que l'on célébrait aux funérailles et dans d'autres occasions, parce qu'elles se faisaient dans les Pampas; mais les Indiens prenaient d'autant plus de précautions contre les espions qu'ils n'avaient aucun moyen de les reconnaitre.

Quand Pachacuti eut ainsi pacifié son royaume, il résolut de faire la guerre aux Chimos. Il demanda au cacique de Vilcas la permission [p.85] de traverser son territoire; mais celui-ci la lui refusa pour ne pas se mettre mal avec les Chimos, qui passaient pour très redoutables. Pachacuti résolut alors de l'attaquer lui-même; mais au moment où il allait se mettre en campagne, il mourut dans un âge très avancé. Je n'ai pu découvrir combien de temps avait duré son règne. Il laissa un grand nombre de fils, et eut pour successeur Titu-Capac, qui mourut au bout de vingt-cinq ans de règne, sans avoir rien fait de remarquable.

Paullu-Kar-Pirhua monta sur le trône après lui, et fut le seizième roi du Pérou. Il mourut au bout de trente ans d'un règne paisible, et pendant lequel il ne se passa rien de remarquable. On en peut dire autant de Lloqueti Sagamauta, prince fort sage, qui mourut au bout de cinquante ans de règne dans un âge très-avancé, et de Cayo-Manco Amauta, son fils, qui arriva jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans: celui-ci eut pour suc- [p.86] cessur Huascar Titupac, second du nom. Les Amautas racontent que ce sage roi donna à toutes les provinces de nouveaux gouverneurs choisis parmi les princes du sang royal. Il leur donna l'ordre de choisir les hommes de trente ans, les plus robustes, et de les accoutumer au service militaire. Les capitaines devaient faire une revue tous les mois et exercer leurs soldats à manier leurs armes, qui étaient des arcs et des flèches, des dards, des javelots, des lances de trente palmes de long, et des massues garnies de cuivre. Il inventa des armes défensives qui consistaient en de grandes pièces d'étoffes de coton roulées plusieurs fois autour du corps, par-dessus lesquelles on plaçait, sur le dos et sur les épaules, de grandes plaques de cuivre. Il fit aussi fabriquer des bouchers de feuilles de palmier et de coton. Ces armes servaient à distinguer les chefs et les soldats les plus vaillants. Il accorda de grands privilèges aux gens de guerre, et surtout à ceux qui se dis- [p.87] tinguaient dans les combats; il les récompensait en leur donnant de sa propre main des armes et des vêtements. Les chefs exerçaient leurs soldats par des combats simulés. Ceux d'Hanan-Cozco combattaient contre ceux d'Hurin-Cozco, et le combat ne finissait pas toujours sans effusion de sang. La même émulation existait parmi les chefs des provinces; c'était à qui aurait la plus belle troupe; c'est pourquoi l'art de la guerre fut porté très-loin au Pérou sous le règne de ce prince. Ce prince forma pour le consulter, dans les occasions importantes, un conseil composé de vingt vieillards du sang royal. Il mourut à l'âge de soixante-quinze ans, dont il en avait régné trente-trois, laissant pour successeur son fils Manco-Cápac Amauta, quatrième du nom. On l'avait surnommé Amauta, parce qu'il était grand astrologue. Il réunit tous ceux du Pérou, et on décida dans cette assemblée que le soleil était beaucoup plus loin que la lune, et qu'il suivait un cours différent. Il  [p.88] fixa le commencement de l'année à l'équinoxe du printemps, qui est le 31 mars, et annonça aussi que d'après les étoiles il y aurait bientôt de grands changements dans le Pérou. Il recommanda à tous ses sujets qu'ils ne cessassent d'invoquer Illatici-Huiracocha, ainsi que le Soleil et la Lune, leurs pères, et de leur offrir des sacrifices. Il laissa en mourant un grand nombre d'enfants et eut pour successeurs Ticatua, qui régna trente ans, et Paullu-Toto-Capac, qui en régna dix-neuf. On ne raconte rien de remarquable de ces deux rois.


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CHAPITRE XI.

De quelques autres rois du Pérou et des événements de leur temps.

Le règne de Cao-Manco, qui monta sur le trône après eux, fut très-orageux. Il apprit que les Chiriguanas, ainsi que les habitants du Tucuman et du Chili, nations féroces et nombreuses, s'avançaient contre le Pérou; il mourut au moment où il allait marcher [p.90] contre eux, après un règne de trente ans. Il eut pour successeur son fils Marasco Pachacuti. Sous le règne de ce prince, les nations nouvellement arrivées introduisirent un grand nombre de nouvelles idolâtries, et il tenta vainement de s'y opposer. Il voulait leur faire la guerre, mais les Ghimos delà plaine refusèrent de lui livrer passage, et malgré ses efforts, il ne put leur enlever un pouce de terrain. Voulant au moins les arrêter, il renforça les garnisons qu'il avait entre les deux Cordillères, jusqu'à la rivière du Kimac, sur laquelle les Espagnols ont construit la ville de Lima. Il marcha ensuite du côté des montagnes, et livra aux barbares une bataille sanglante, dans laquelle il leur tua et leur prit beaucoup de monde. Il revint ensuite à Cuzco, après avoir laissé de bonnes garnisons jusqu'à Huanuco, et fit une entrée triomphale dans le temple du Soleil, où il célébra de grands sacrifices.

L'idolâtrie s'étail tellement répandue parmi [p.91] les Péruviens, que ranci érine religion était entièrement oubliée. Marasco Pachacuti réunit les principaux prêtres et promulgua plusieurs décrets sur la religion. Il régna quarante ans, et en avait plus de quatre-vingts quand il mourut. Il eut pour successeur Paullu Atauchi Capac, son fils, qui le pleura pendant quarante jours, ainsi que ses sujets. On l'avait nommé Pachacuti f parce que son règne avait été très-heureux: il fut le troisième roi qui mérita ce nom. Tout ce que l'on sait de Paulin, c'est qu'il mourut à l'âge de soixante-dix ans après un règne pacifique.

Lluqui Yupangui, prince très-habile, ne régna que dix ans, et n'en avait que trente quandilmourut. Son successeur, Lluqui Ticac, mourut au même âge après huit ans de règne. Capac Yupangui, qui monta sur le trône après lui, régna cinquante ans, et en avait quatre-vingts quand il mourut. Il était grand justicier et força à la tranquillité les habitants des plaines. Topa Yupangui régna dix-huit aus [p.92] et mourut fort avancé en âge sans avoir rien fait de remarquable. Manco Avitopa Achacuti, son fils, fut très-belliqueux. Il remit en vigueur les anciennes lois qui étaient tombées en désuétude, et en établit aussi de nouvelles qu'il sut faire observer inviolablement. Il remporta de grandes victoires et régna cinquante ans. Il révoqua la loi de son prédécesseur Capac Amauta, qui faisait commencer l'année à l'équinoxe du printemps, et ordonna qu'on la compterait dorénavant à dater du solstice d'hiver ou du 23 septembre; il fut le quatrième roi qui reçut le surnom de Pachacuti. Il choisit en mourant, pour lui succéder, Sinchi Apusqui, son second fils, jeune homme vaillant et sage, il profita de la liberté du choix que lui donnaient les lois de l'état pour exclure du trône son fds aîné, qui était un homme incapable; car c'était l'usage des Indiens de ne pas consulter dans le choix de leurs rois l'ordre de la nature, mais le bien du pays.

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Le nombre des dieux que l'on adorait au Pérou était devenu infini,8 et les nouveaux rites importés par les nations venues de différents côtés avaient entièrement effacé l'ancienne religion. Le roi, voulant la rétablir, ordonna, après avoir consulté ses plus vieux conseillers, que le grand dieu Pirhua fût adoré pardessus tous les autres; et comme le mot Pirhua avait déjà changé de signification, il ordonna qu'on le nommât Illatici-Huiracocha; ce qui veut dire l'éclat, l'abîme et le fondement de toutes les choses; car illa signifie éclat; tici fondement; huira, corruption du mot [p.94] pirua,9 veut dire réunion de toutes choses, et cocha signifie abime. On le sur nomma, parce qu'il avait changé le nom du dieu suprême, Huarma-Huiracocha ou le jeune Huiracocha. Voulant ensuite arrêter le débordement des crimes qui infestaient le royaume, il fît des lois contre les voleurs, les incendiaires, les adultères et les menteurs, et les fit exécuter avec tant de sévérité, que, pendant tout son règne, on n'entendit plus parler de crimes. Quoique le mensonge ne fût pas puni de mort, personne dans tout le Pérou n'aurait osé en proférer un. Plut au ciel que cela eut toujours duré ainsi! mais maintenant c'est le mensonge qui règne. Selon les Amautas, ce prince mourut en l'an 2070 après le déluge; il avait régné quarante ans et en avait vécu quatre-vingts. Auqui-Quitua-Chauchi, son fils et son successeur, ne régna que quatre ans. Ayay-Manco, qui monta sur le [p.95] trône après lui, convoqua tous les Amautas à Cuzco pour travailler à la réforme du calendrier. Il était presque entièrement oublié, et l'on recommença à cette époque à calculer le temps d'après les mouvements des astres. Quand l'assemblée eut longtemps discuté, elle finit par décider qu'on ne compterait plus par lunes, mais par mois de trente jours, et par semaines de dix jours. Ils nommèrent petite semaine les cinq jours qui restaient à la fin de l'année; ils y ajoutèrent un jour pour les années bissextiles et les nommèrent yéllacauquis. Ils comptaient aussi par décades d'années et décades de décades, qui faisaient un soleil ou cent ans; l'espace de cinq cents ans se nommait pachacuti. Cette manière de calculer dura jusqu'à l'arrivée des Espagnols au Pérou.


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CHAPITRE XII.

Suite des rois du Pérou.

Auqui-Quitua mourut à l'âge de 60 ans après un règne heureux. Il eut pour successeurs Huiracocha-Capac, second du nom, qui régna quinze ans, et Chinchi-Roca-Amauta, très-habile dans l'astrologie, qui mourut après avoir gouverné vingt ans, et sans avoir rien fait de [p.98] remarquable. Amauro-Âmauta, qui prit sa place, était si mélancolique, qu'il n'y avait pas un de ses sujets qui put dire l'avoir vu rire. Capac-Raymi-Amauta, qui vint ensuite, aimait beaucoup l'astrologie, et réunit prés de lui tous ceux qui se distinguaient dans cette science. Il calculait très-bien les solstices au moyen des cadrans solaires; il connaissait par là le plus long et le plus court des jours de l'année, et quand le soleil arrivait au tropique. Un créole m'a assuré que quatre piliers que j'ai vus au haut d'une montagne, servaient autrefois d'horloge aux Indiens. On donna à cette époque, au mois de décembre, le nom de Capac-Raymi, parce que ce sage roi était né dans ce mois-là. On donna au mois de juin le nom de Citoc-Raymi, ce qui veut dire: il fait plus et moins de soleil.

Ce roi, trouvant très-mauvais que les caciques appelassent leurs enfants Huiracochas, et qu'on donnât aussi ce titre aux idoles, ordonna qu'on ne le donnerait qu'au dieu su- [p.99]  prême Illatici-Huiracocha. La loi qu'il établit à cet égard fut si sévère, qu'elle resta en vigueur jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Il permit aux laboureurs de continuer à compter l'année par lunes. Il arma des chevaliers et leur donna des insignes qui devaient les distinguer du iste du peuple. Il mourut chargé d'années; on ignore combien de temps dura son règne. Il fut très-regretté de ses sujets, dont il était chéri. Illa-Topa, qui lui succéda, mourut à l'âge de trente ans, après trois ans de règne. Topac-Amauri mourut au même âge. Huana-Cauri II ne régna que quatre ans. Toca-Corca-Apu-Capac monta ensuite sur le trône. Il était grand astronome et découvrit les équinoxes; il nomma le mois de mai Quira-toca-corca ou équinoxe du printemps, et celui de septembre Camaj-topa-corca ou équinoxe d'automne; il divisa l'année en quatre saisons d'après les solstices et les équinoxes.

Il fonda à Cuzco une université qui fut célèbre chez les Indiens parle peu d'ordre qui y [p.100] régulait. On connaissait de son temps l'usage des lettres, et on écrivait sur des feuilles d'arbres et sur du parchemin; ils furent perdus dans la suite par un événement dont nous parlerons plus tard. Il régna quarante-cinq ans, et sa mort fut pleurée pendant trente jours. On ne dit rien de remarquable de Huangar-Sacri-Topa, qui régna trente-deux ans, ni de Hina-Ghiulla-Amauta-Pachacuti. La cinquième année du règne de ce dernier correspond à l'an 2500 après le déluge; c'est pourquoi on le surnomma Pachacuti. Il régna trente-cinq ans et eut pour successeur Capac Yupangui-Amauta, qui régna le même nombre d'années, et Huapar-Sarritopa; la durée du règne de celui-ci est inconnue. Caco-Manco-Auqui mourut très-vieux après un règne de treize ans; Hina-Huella, premier de ce nom, régna trente ans; Inti-Capac Amauta régna pendant le même espace de temps, et eut pour successeur Ayar-Manco-Capac, second du nom.

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Tous ces rois avaient vécu dans une paix profonde. Ayar-Manco ayant reçu la nouvelle de quelques troubles qui avaient eu lieu dans les Andes, y marcha à la tête d'une puissante armée; mais il soumit les mutins par sa prudence, et les força à se soumettre et à devenir ses tributaires. On ne sait ni la durée de son règne, ni l'âge qu'il avait quand il mourut. Yaguar-Huquiz, premier du nom, monta sur le trône après lui: il était très-habile astrologue. Ce fut lui qui découvrit la nécessité d'intercaler un jour tous les quatre ans pour former les années bissextiles; mais il imagina, au lieu de cela, d'intercaler une année au bout de quatre siècles. Les Amautas et les astronomes qu'il consulta trouvèrent ce calcul très-juste. Les Indiens donnèrent, en mémoire de ce roi, le nom d'Huquiz à l'année bissextile; elle se nommait auparavant Allca-Allca, L'on donna aussi au mois de mai le nom de Huar-Huquiz. Ce prince mourut dans un àgc très-avancé, après un règne de trente ans, [p.102] et eut pour successeur Capac-Titu-Yupangui.

Qui aurait cru cependant que ce roi, à l'âge de plus de cent ans, mourrait delà petite vérole? Cela arriva cependant, et il perdit la vie dans la contagion qui ravagea le pays à cette époque. Il régna vingt-trois ans et eut pour successeur Topa-Curi-Amauta, deuxième du nom.

Le roi ordonna qu'aux solstices et aux équinoxes f on célébrât des fêtes dans lesquelles on représenterait le cours du Soleil. Il régna trente neuf ans et mourut à l'âge de plus de quatre-vingts ans.


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CHAPITRE XIII.

D'autres rois du Pérou, et de ce qui se passa de leur temps.

Topa-Curieut pour successeur son fils aîné, qui portait le même nom. Il était très-sage, mais il n'eut pas occasion de déployer son mérite. Il eut un grand nombre d'enfants et gouverna quarante ans, Huilca Nota Amauta, qui monta sur le trône [p.104] après lui, fut très-favorisé de la fortune. Une quantité de nations étrangères envahirent le Pérou du côté de Tucuman, sans que les gouverneurs du roi fussent en état de leur résister. Ils se réfugièrent à Cuzco et avertirent le roi de tout ce qui se passait. Celui-ci se hâta de rassembler une puissante armée pour repousser les agresseurs. Il envoya des espions pour examiner ce que faisaient les ennemis, et ceux-ci lui apprirent qu'ils étaient très-nombreux, mais qu'ils marchaient en désordre. Encouragé par cette nouvelle, il établit son camp sur une montagne couverte de neige, à vingt lieues de Cuzco, qui se nomme Huilca Nota, et s'y fortifîa. Attaquant ensuite à l'improviste le premier corps de ces nouveaux venus, il le dispersa facilement et remporta une grande victoire. Les fuyards jetèrent le désordre dans le second corps d'armée; le roi en profita, et leur défaite fut si complète, que tous ceux qui ne se rendirent pas furent tués à coups de flèches. Le roi rentra en triomphe [p.105] à Cuzco, et pour se rendre plus redoutable il faisait marcher devant lui les prisonniers, nus et enchaînés. Cet heureux événement fut cause que les Indiens lui donnèrent le nom de Huilca Nota.

Cette victoire ne suffit pas pour tranquilliser le pays; car le roi apprit bientôt qu'il arrivait de nouvelles nations du côté des Andes. Il marcha contre elles avec son armée, mais il ne fut pas nécessaire d'en venir aux mains; elles se soumirent volontiers et demandèrent simplement des terres pour les cultiver, ce qui leur fut accordé. Ils assurèrent qu'ils n'avaient pas l'intention de faire du mal à personne, mais qu'ils avaient été chassés de leur pays par des hommes d'une taille fort élevée, et cherchaient seulement un endroit où ils pussent vivre en paix. Ils ajoutèrent que le pays d'où les géants les avaient chassés était des plaines très-belles et très-riches; que, pour arriver jusqu'au Pérou, ils avaient traverse [p.106] beaucoup de marais et d'immenses forêts remplies d'animaux féroces.

Le roi, heureux de ses succès, vécut en paix jusqu'à la du de son règne, qui dura soixante ans; il en avait quatre-vingt-dix quand il mourut. Parmi un grand nombre de fils, il choisit, pour lui succéder, Topa Yupangui, deuxième du nom. C'était un prince très-sage qui sut gagner l'affection des caciques ses voisins, qui lui envoyèrent une foule de présents. Il donna à chacun de ses fils une province à gouverner, lui adjoignant pour conseiller un vieillard de sa famille. Il mourut à quatre-vingt-dix ans, après un règne de quarante-trois.

Il lac Topa-Capac ne régna que quatre ans; Titu-Raymi Cozque en régna trente-et-un, Huqui Ninaqui, quarante-trois, et Manco-Cápac, troisième du nom, monta ensuite sur le trône. Les Amautas pensent que ce fut vers cette époque que se compléta le Quatrième cycle millénaire, et qui équivaut à l'an 2950 du déluge, et par conséquent à la naissance de [p.107] Jésus-Christ. Cette époque fut celle de la plus grande puissance du royaume du Pérou. D'après le calcul des Péruviens, il s'en fallait de quarante-trois ans pour compléter les quatre mille, ce qui s'accorde parfaitement avec ce que disent les Septante, que suit la sainte église romaine, que Jésus-Christ naquit deux mille neuf cent cinquante ans après le déluge.

Manco-Cápac III mourut très-vieux, après vingt-trois ans de règne, et eut pour successeurs Cayo Manco-Cápac IV, qui régna vingt ans, Sinchi Ayarmanco, qui n'en régna que sept, et enfin Huamantaco Amauta.

Sous le règne de ce prince, la prospérité dont le Pérou avait joui pendant le règne de ses successeurs, se changea en douleurs et en angoisses. On vit des signes effrayants et des comètes épouvantables. On éprouva des tremblements de terre qui durèrent plusieurs mois. Les Indiens, effrayés, firent de grands sacrifices a Illatici-Huiracocha, ainsi qu'à la [p.108] terre, qu'ils regardaient comme leur mère, et qu'ils nommaient Pacha Mama, pour implorer leur aide et leur protection contre les maux qui les menaçaient.

Huamantaco régna cinq ans, et eut pour successeur Ti tu Yupangui Pachacuti, sixième du nom, sous le règne duquel se compléta le quatrième cycle millénaire depuis la création du monde, et le troisième depuis le déluge. Sous son règne, le Pérou fut envahi par des nations très-féroces, dont les unes arrivèrent par le Brésil et les Andes, et les autres du côté de la terre ferme, ce qui causa de terribles et sanglantes guerres et fit perdre l'usage des lettres, que l'on avait conservé jusqu'alors.


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CHAPITRE XIV.

Désordres et guerres causés par l'arrivée de tant de nations étrangères. L'usage des lettres se perd.

La ville de Cuzco et toutes les provinces soumises à Titu Yupangui étaient remplies de crainte et d'effroi. Toutes les nuits on voyait des météores et des comètes; des tremblements de terre renversaient les édifices; mais ce qu'on redoutait surtout, c'était [p.110] l'invasion de tant de nations diverses qui menaçaient de détruire le royaume et de réduire en esclavage ses habitants. Le roi, affligé, ne s'occupait qu'à offrir des sacrifices aux dieux, et les sorciers et les prêtres déclarèrent d'un commun accord que les entrailles des victimes n'offraient que de mauvais pronostics, et que le Chichi, c'est ainsi qu'ils nomment la mauvaise fortune, se déclarait contre le roi en toutes choses.

Cependant, Titu Yupangui rassembla sou armée, convoqua ses capitaines et ses gouverneurs, éleva des retranchements et envoya de tous côtés des espions pour être informé «le tout ce qui se passait. On l'avertit bientôt qu'une armée nombreuse s'avançait du côté de Collao; que les nations féroces que l'on avait aperçues dans les Andes s'approchaient, et que parmi elles il y avait un grand nombre de noirs; que les habitants des plaines commençaient aussi à se soulever et avaient réuni une armée nombreuse. Les gouverneurs ne [p.111] pouvaient leur résister, et ils s'emparaient facilement des villes let des villages. Le roi envoya quelques-uns de ses capitaines pour combattre ceux qui s'avançaient du côté de Collao; il en envoya d'autres pour défendre les gorges des Andes et les passages des ponts et des rivières, et alla camper avec le reste de son armée dans les montagnes de Pucara. Il fortifia son camp par une double enceinte de palissades et de fossés, ne laissant dans chaque enceinte qu'une seule entrée qu'il eut soin de placer à une assez grande distance de l'autre. Il eut soin de réunir dans le camp assez de vivres pour son armée. Cette position était si forte qu'elle paraissait inexpugnable; mais, quand les ennemis approchèrent, Titu Yupangui, contre l'avis de tous les siens, sortit de son camp pour leur livrer bataille. La victoire fut longtemps disputée; le roi se faisait porter de tous côtés sur une litière d'or pour encourager les siens. Mais il fut atteint d'un coup de flèche, et ceux qui portaient la [p.112] litiere, vu vaut qu'il était couvert de sang et qu'il ne parlait plus, s'aperçurent qu'il était mort. Les soldats, découragés par cet événement, se hâtèrent de rentrer dans leurs retranchements, emportant avec eux le corps de leur roi, et poursuivis par l'ennemi. Les deux armées perdirent dans ce combat un grand nombre de chefs et de soldats. Les Péruviens déposèrent secrètement le corps de Titu Yupangui à Tambotoco, et envoyèrent le lendemain demander aux ennemis la permission d'enterrer leurs morts.

Ceux-ci, qui célébraient leur victoire par des banquets et des orgies, refusèrent cette permission, ce qui fut cause de la dévastation de la province. L'infection de tant de cadavres corrompit l'air et occasionna une maladie contagieuse qui détruisit les deux armées. Les Amautas disent qu'il n'y eut que trois cents des nouveaux venus qui conservèrent la vie et qui se retirèrent dans les montagnes, abandonnant leurs malades qui [p.113] lurent tous massacrés par les Péruviens, qui se retirèrent ensuite à Tambotoco, où la peste ne parvint pas. La nouvelle de la mort du roi souleva les provinces. Les habitants de celle de Tambotoco n'étaient pas d'accord sur le choix du successeur. L'héritier naturel, nommé Titu, était encore en bas âge; il n'y eut que peu de personnes qui lui restèrent fidèles, et, ne pouvant ramener les autres, elles le conduisirent à Tambotoco, où elles le proclamèrent. La connaissance des lettres se perdit dans les guerres civiles qui suivirent cet événement. Chaque province proclama un roi; il régnait un tel désordre dans Cuzco , qu'il était impossible d'y vivre, et que cette ville devint bientôt déserte. Les habitants vinrent peu à peu rejoindre leur roi à Tambotoco. Il n'y eut que les prêtres qui restèrent à Cuzco, ne voulant pas abandonner le temple du soleil.

Les vassaux fidèles étaient joyeux de voir leur roi m sûreté à Tambotoco, d'autant [p.114] plus que c'est là que sont situées les cavernes d'où les Indiens prétendent, d'après leurs anciennes poésies, qu'ils sont originairement sortis, et où ils croient qu'il n'y a jamais eu ni tremblement de terre ni peste. Ils avaient résolu, si le malheur les poursuivait encore, de cacher leur roi dans ces cavernes comme dans un sanctuaire, mais ils passèrent quelques années assez tranquillement. Le roi vécut en paix, prenant seulement le titre de roi de Tambotoco, et allant quelquefois offrir des sacrifices à Cuzco.

Il mourut dans un âge assez avancé, et eut pour successeur Cozque Huaman-Titu, qui régna vingt-cinq ans; Cayo-Manco, qui en régna cinquante; IIuica-Titu, trente; Sivi-Topa, quarante; Tupa Yupangui, vingt-cinq, et Huayna-Topa, trente-sept. Celui-ci voulut reconstruire la ville de Cuzco, mais il y renonça par le conseil des prêtres. Guanacauri régna dix ans; Huilca Huaman, soixante; Huaman Copac, on ignore combien dura son règne; [p.115] Auqui Atavilque, trente-cinq. Celui-ci avait réuni une nombreuse armée pour soumettre les rebelles, mais il mourut avant d'avoir pu mettre ce projet à exécution. Manco Titu Capra régna vingt-sept ans; Huayna Topa, cinquante, et enfin Topa Cauri Pachacuti, dont je parlerai dans le chapitre suivant, monta sur le trône.


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CHAPITRE XV.

Ce qui se passa sous le règne de Pachacuti VII et celui de ses successeurs.

La neuvième année du règne de Topa-Cauri correspond à l'an 3500 depuis le déluge; c'est pourquoi on le nomma Pachacuti VII. Ce prince commença à lever la tête et reconquit quelques villes et quelques provinces; mais il eut bien de la peine à se faire [p.118] obéir par les naturels. Il trouva leurs mœurs et leur religion tellement corrompues, qu'il préféra renoncera les soumettre. «Si ces gens là, disait-il, viennent à communiquer avec les miens, ils les entraîneront dans l'idolâtrie et dans la sodomie, auxquelles ils sont en proie. Ils vivent comme des bêtes sauvages, et il vaut mieux les abandonner que de courir le risque de corrompre mes sujets.» Il envoya cependant des ambassadeurs à leurs chefs pour les inviter à mettre fin à la confusion qui naissait d'un si grand nombre de dieux; car on en était venu à adorer jusqu'aux animaux; il les engagea aussi à punir sévèrement le péché contre nature, mais cette ambassade ne servit qu'à les rendre pires, si cela était possible, et ils massacrèrent les ambassadeurs.

Le roi dissimula cette injure et fit des sacrifices pour consulter Illatici-Huiracocha. Parmi les réponses que lui firent les prêtres, ils lui dirent que l'usage des lettres avait été [p.119] cause de la peste et qu'il devait empêcher de le rétablir, parce que cela occasionnerait beaucoup de malheurs. Il défendit donc, sous les peines les plus sévères, de se servir de quilcas10 (parchemin préparé pour écrire) ni de feuilles de bananier, non plus que de tracer aucun caractère. Cette loi fut si strictement exécutée, que jamais depuis, les Péruviens ne se servirent de lettres. Un Amauta ayant inventé, quelques années après, une nouvelle espèce de caractères, il fut brûlé vif. Pour conserver la mémoire des événements et les transmettre à ses successeurs, ce prince imagina de se servir de fils et de quipos, qui pouvaient former des combinaisons sans nombre. J'expliquerai plus tard comment on s'en servit. Il fonda à Pacaritambo une université où les nobles devaient apprendre l'art de la guerre; il ordonna que l'on enseignât [p.120] aux enfants à lire les quipos, afin de conserver la mémoire des anciennes histoires, et les perfectionna en employant des fils de diverses couleurs. C'est ainsi qu'il améliorait le peu d'états qui lui restaient. Pensant que le moment, était venu de venger la mort de ses ambassadeurs, car il s'était assuré de la fidélité de ses soldats et les avait bien exercés à la guerre, il réunit une nombreuse armée pour marcher contre les rebelles qui, instruits de son dessein, se préparèrent à lui résister. Mais l'expédition n'eut pas lieu à cause d'un tremblement de terre qui renversa la plus grande partie des édifices de Cuzco. La secousse fit sortir toutes les rivières de leur lit, et un grand nombre de villages jusqu'où l'eau n'était jamais montée, furent inondés. Les Amautas disent qu'au milieu de ces désastres il n'y eut que Tambotoco qui fut épargné; c'est pourquoi Manco-Cápac y transporta sa cour. Topa-Cauri mourut sur ces entrefaites, à l'âge de plus tle quatre-vingts ans, et laissa beau- [p.121] coup de fils et pour successeur Arantial Cassi. Ce prince ordonna que l'on enterrât avec son père, sa femme légitime et celles de ses concubines qu'il avait le plus aimées. On regardait comme adultères les femmes qui se refusaient à ce sacrifice, et toutes s'y offraient de bonne volonté. Les anciens historiens diffèrent sur ce chapitre. Betanzos dit qu'on enterrait mille enfants avec le roi, et que, quand il recevait le bandeau (la borla) usage qui s'introduisit plus tard, on en enterrait deux cents que l'on amenait de diverses provinces. Dans mon opinion, il y a des rois qui l'ont fait, mais ce n'a jamais été un usage régulièrement suivi. Arantial Cassi fit ôter les entrailles du corps de son père et les enferma dans des vases d'or et d'argent. On embauma ensuite le corps avec des préparation s aromatiques qui devaient le préserver de la corruption, puis on l'enterra. A dater de cette époque, on en usa de même avec le corps de tous les rois du Pérou.

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Les grandes pestes qui s'étaient succède avaient dépeuplé la plupart des provinces. Le peu d'habitants qui avaient échappé s'étaient réfugiés dans les Andes ou à Xauxa; de sorte que le roi était resté seul et n'avait pour ainsi dire plus de sujets, car les habitants ne revinrent que quand la domination des Incasse fût établie. Arantial Cassi mourut à l'âge de soixante-dix ans, laissant la couronne à Huari-Titu-Capac, qui vécut quatre-vingts ans sans rien faire de remarquable. Huapa-Titu-Auqui mourut à l'âge de soixante-dix ans, après en avoir régné dix-huit, et eut Tococosque pour successeur.

Sous le règne de ce prince, des nations étrangères firent une nouvelle invasion dans le Pérou, en traversant les Andes. Elles vivaient comme des bêtes sauvages, se livraient à la sodomie et à tous les vices, et mangeaient de la chair humaine. D'autres, aussi sauvages, arrivèrent par Panama, et le port de Buena-Ësperanza; c'est de ceux-là que descendent [p.123] les Indiens Piraos et Paccas. Le roi s'était retiré avec le peu de monde qui lui restait. Quand ces nouveaux venus arrivaient, il les recevait de son mieux; ses sujets se mêlaient avec eux, mais ils évitaient leurs vices et leur idolâtrie.

Tococosque vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Ayar-Manco, son successeur, régna vingt-deux ans; Condoroca, qui monta sur le trône après lui, était un prince fort sage, et se conduisit avec beaucoup d'habileté vis-à-vis des barbares qui remplissaient déjà le royaume, et l'on peut dire qu'il se faisait obéir plutôt par sa courtoisie que par son autorité.

Se sentant prés de sa fin, il fit venir ses fils et leur parla en ces termes: «Vous savez que nos anciennes lois défendent la sodomie et de manger de la chair humaine, et qu'Illatici-Huiracocha a toujours puni ces crimes avec sévérité. Tachez donc de les extirper peu à peu, si vous ne voulez vous attirer sa colère.»

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Ayar-Manco avait quatre-vingts ans quand il mourut. On ignore combien dura le règne d'Amaru, son successeur. Chinchiroca régna quarante-un ans et donna à la postérité de ses ancêtres le nom de Huica-Quirau. Ce fut à cette époque que l'on commença à faire des idoles en or. Il vécut soixante-dix ans. Illa-Toca régna soixante-quinze ans. Lluqui Yupangui y quarante-cinq, et Roca-Titu vingt-cinq. Inti-Capac-Maita, qui monta sur le trône après lui, prit le titre de Pachacuti, parce que le quatrième cycle millinaire depuis le déluge et le cinquième depuis la création du monde, se termina sous son règne. Le péché contre nature était si répandu à cette époque qu'on le regardait comme une chose toute naturelle. L'on n'obéissait plus au roi. Les hommes vivaient dans un désordre complet et comme des bêtes sauvages. Cet état de choses dura jusqu'à l'établissement du gouvernement des Ingas.


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CHAPITRE XVI.

De l'origine des Ingas et comment ils établirent leur autorité au Pérou.

L'état du Pérou empirait chaque jour; les rois de Cuzco ne l'étaient plus que de nom; les vices seuls régnaient; la civilisation était détruite et le pays était redevenu sauvage. Les plus grands de ces vices et l'origine de tous ces maux étaient la bestialité et la so- [p.126] domie. Les femmes étaient surtout offensées de voir ainsi la nature frustrée de tous ses droits. Elles pleuraient ensemble dans leurs réunions sur le misérable état dans lequel elles étaient tombées; sur le mépris avec lequel elles étaient traitées; car le monde était renversé. Les hommes s'aimaient et étaient jaloux les uns des autres. Elles cherchaient, mais en vain, les moyens de remédier au mal; elles employaient des herbes et d'autres moyens diaboliques qui leur ramenaient bien quelques individus, mais ne pouvaient arrêter la marche des choses.

Une princesse du sang royal, qui se nommait Mama-Cibaco, était à la tète de ces réunions; elle consolait les autres femmes, cherchait à porter remède à leur chagrin et s'était concilié leur affection. Elles la respectaient comme un oracle. Beaucoup d'hommes, se repentant de leurs crimes, s'étaient joints à cette réunion et demandaient justice au ciel. Ils étaient, de même que les femmes, décidés [p.127] à tout risquer pour rétablir les droits de la nature. Un jeune homme, fils de Mama-Cibaco, était à la tète des hommes; il était beau et vaillant, et n'était âgé que de vingt ans; il se nommait Roca, mais, parmi ses amis, on le nommait Inga, ce qui veut dire seigneur y parce que sa vue seule suffisait pour inspirer le respect et l'amour.

Mama-Cibaco mettait toutes ses espérances en son fils pour faire réussir le projet qu'elle méditait; elle pouvait compter sur un grand nombre d'hommes et de femmes pour appuyer et faire réussir tout ce qu'elle méditait en sa faveur. Elle consulta une de ses sœurs, grande magicienne, et le diable, invoqué par celle-ci, lui répondit qu'elle réussirait dans son projet. Elle s'enferma avec son fils Inga Roca, et lui parla en ces termes:

«Tu sais, mon fils, comme nos ancêtres ont vécu heureux tant qu'ils ne se sont occupés que de l'art de la guerre et qu'ils ont observé les ordres du Soleil, notre père, ainsi [p.128] que du dieu suprême Illatici-Huiracocha, et qu'ils se sont conformés aux lois de la nature. Cuzco était alors florissant, ses rois avaient de nombreux enfants, leurs États s'augmentaient, ils roussissaient dans leurs entreprises, leurs vassaux étaient heureux, et ils triomphaient de leurs ennemis. IL n'est pas un quipo qui ne rappelle leurs exploits. Les vices que les barbares ont introduits, ont détruit tout cela et ont mis ce royaume dans le misérable état où tu le vois, et je n'ai pas besoin de t'en donner les preuves. J'ai résolu de te faire proclamer roi, et j'espère qu'Illatici-Huiracocha fera réussir mon entreprise. C'est à toi à rétablir par ton courage ce royaume et cette ville dans leur antique splendeur... » Les larmes lui coupèrent la parole; elle attendit la réponse du jeune homme qui se hâta de lui répondre: «Je vous remercie, ma mère, de ce que vous me proposez pour le bien du royaume et pour mon propre avantage, et j'exposerai mille fois ma vie, s'il le [p.129] faut, pour réussir dans une aussi glorieuse entreprise.»

La mère, qui savait que son fils était capable d'accomplir ce qu'il pin^mettait, le serra dans ses bras, en lui disant qu'elle n'attendait pas moins de sa valeur et du sang qui coulait dans ses veines, et lui recommandant le silence, car cette entreprise devait être conduite par elle seule et par sa sœur la magicienne.

Mama-Cibaco se hâta d'aller raconter à sa sœur tout ce qui s'était passé entre elle et son fils, et elles ne s'occupèrent plus qu'à tout disposer pour exécuter leur dessein. La magicienne, très-satisfaite, commença à disposer avec elle tout ce qui était nécessaire, ne voulant se fier à personne. Elles préparèrent plusieurs plaques d'or très-brillantes et très-minces, et une tunique qu'elles couvrirent d'éclatantes pierreries de toutes les couleurs; son éclat approchait de celui des rayons du soleil; elle l'essaya à plusieurs fois à son fils, et s'exerça au rôle qu'elle devait jouer.

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Quand tout fut prêt, on conduisit secrètement le jeune homme à la caverne de Chingana, qui est au-dessus de Cuzco et le domine aujourd'hui entièrement jusqu'au couvent des dominicains, qui est l'ancien temple du Soleil. On le revêtit de la tunique que l'on avait préparée; on couvrit le reste de ses vêtements avec des feuilles d'or, et on lui ordonna d'attendre quatre jours et de se placer alors à midi dans l'endroit où il pouvait être le mieux vu de la ville, afin qu'il fût aussitôt aperçu des habitants. Jusque-là il devait rester dans la caverne de Chingana où il devait être suffisamment pourvu de vivres.

Les deux sœurs s'en retournèrent secrètement, et comme le jeune homme ne parut pas à la première assemblée, on demanda à sa mère ce qu'il était devenu. Ces deux femmes répondirent alors, avec un visage sur lequel la joie brillait à travers les larmes, qu'Inga Roca dormait la veille sur un rocher devant sa maison, que le soleil était descendu et la- [p.131] vait enlevé en l'enveloppant de ses rayons et en disant qu'il le ramènerait bientôt pour être roi de Cuzco, que ce jeune homme était son fils et qu'il voulait lui donner ses instructions. Elles confirmèrent cette relation par le témoignage de six personnes de leur famille qu'elles avaient instruites d'avance de ce qu'elles devaient dire.

La ruse réussit, tout le monde les crut; car le mérite de Roca et l'estime qu'avait tout le monde pour lui rendaient cette histoire vraisemblable. Tout le monde venait à sa maison pour s'informer de la vérité du fait; sa mère et sa tante renouvelaient leurs protestations.

Quand le quatrième jour fut venu, elles passèrent toute la matinée à faire des sacrifices au soleil pour obtenir son retour. A midi , Roca se montra à l'endroit convenu, qui fut plus tard un lieu sacré pour les Indiens et où l'on voit aujourd'hui trois croix; le soleil donnait sur les plaques d'or et les pierreries qui répandaient un tel éclat que le sien en était [p.132] presque obscurci. Il fut bientôt aperçu, et la nouvelle volant de bouche en bouche, tout le monde le contemplait avec admiration. Mais il disparut bientôt à leur vue; ils disaient que c'était certainement Mango, et que le roi son père le montrait sous cette forme à la prière de sa mère. Tout le monde courut la féliciter: elle les remerciait et versait des larmes de joie, dissimulant soigneusement la vérité; elle ne sortait pas du temple et chacun s'y rendait pour la reconnaitre pour l'épouse du soleil; ou lui apportait tant de félicitations sur le sort de son fils qu'elle fut obligée de feindre une maladie pour se débarrasser de la foule. Quand elle fut plus libre, elle alla en secret trouver son fils et lui ordonna de se montrer de nouveau au bout de deux jours et de disparaître aussitôt.11


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CHAPITRE XVII.

Suite et fin des événements contenus dans le chapitre précédent.

Tout le monde attendait avec impatience ce qui allait arriver. Le second jour Inga Roca apparut trois fois de suite à la même place couvert de ses plaques d'or, et se coucha ensuite vêtu d'une tunique de diverses couleurs, bordée de bleu avec un bandeau (bincha) bleu [p.136] et cramoisi sur le front, et des rubans de la même couleur autour des pieds. Il s'étendit sur un tapis sur lequel on voyait des figures d'animaux et d'oiseaux merveilleusement travaillées. Pendant ce temps, sa mère et sa tante annoncèrent à la multitude qui s'était rassemblée non-seulement de tous les coins de la ville, mais même des villages voisins, qu'Illatici leur avait ordonné d'aller chercher Roca dans la caverne de Chingana, et de le conduire à son temple, où il communiquerait au peuple les volontés du soleil.

La nouvelle apparition d'Inga Roca remplit tout le monde de joie, les uns parce qu'ils voyaient réussir leur projet, les autres parce qu'ils espéraient voir arriver le terme de l'état «le désordre dans lequel on vivait. Ils prirent leurs plus beaux vêtements et montèrent, en chantant et en dansant, à la caverne de Chingana, à la suite de Mama-Cibaco. Elle se dirigea par Guatanai, et avant de commencer à monter la côte, elle se tourna du côté du soleil [p.137] pour lui faire une nouvelle invocation. Elle se prosternait et baisait la terre avec tant d'onction que tout le monde la croyait de bonne foi. On arriva vers midi à l'endroit où l'on avait aperçu Roca. Elle le chercha de tout côté comme si elle n'avait pas su où il était, puis feignant une inspiration subite, elle se dirigea du côté delà caverne, voulant faire croire que le soleil lui avait indiqué que c'était là qu'elle le trouverait. La foule la suivit, et l'on trouva Roca habillé comme je l'ai dit, et couché sous une pierre supérieurement sculptée, qui lui servait de dais: il faisait semblant de dormir. Sa mère courut vers lui avec de grandes démonstrations de joie, l'appelant à haute voix et le tirant par ses vêtements: il feignit alors de se réveiller, et manifesta son étonnement de se trouver dans cet endroit et de voir sa mère environnée de tant de monde. Il jeta un coup d'œil autour de lui et dit gravement à la foule: «Retournez au temple du soleil, et là je vous instruirai des volontés [p.138] de mon père le soleil. Rendons-nous-y sur-le-champ.»

Tout le monde se rendit au temple en silence, et Inga Roca s'y assit sur un trône d'or et de pierreries magnifiquement travaillé et place dans un endroit élevé. Tout le monde était dans l'impatience de l'entendre, et il dit d'un air modeste:

«Vous savez tous l'amour que mon père le soleil a pour notre nation. Il voulaitd'abord la détruire pour la punir des vices auxquels elle est livrée; mais il a résolu de la corriger. La sodomie et la bestialité l'ont irrité, et ont peu à peu détruit cet empire. Le pays est retombé dans un état de barbarie, et il n'existe plus de gouvernement. Les autres provinces, qui regardaient autrefois cette ville comme leur capitale et lui payaient tribut, la méprisent et l'abandonnent. Tout cela vient de ce que vous avez renoncé à vos anciennes mœurs, et que vous vivez comme des bêtes au lieu de vivre comme des [p.139] hommes. Vous êtes si efféminés, qu'au lieu de passer votre temps à manier l'arc et la fronde, vous faites l'amour entre vous; crime intolérable et digne du plus sévère châtiment. C'est le soleil seul qui par sa protection vous a empêchés d'être réduits en esclavage et veut vous corriger aujourd'hui. Il vous ordonne de m'obéir comme à son fils, et il m'ordonne à moi de ne pas vous tyranniser, mais de vous forcer à reprendre des habitudes militaires; car c'est ainsi que nos ancêtres sont devenus les maîtres du monde, comme les Quipocamayos12 nous le racontent. Cette occupation détruira l'oisiveté, ramènera le bonheur perdu et donnera à notre nation le lustre qui lui manque. Mon père le soleil vous protégera de ses rayons et empêchera la terre de se dessécher et la lune de vous monder, comme vous l'avez souvent éprouvé par votre faute. Je vous [p.140] gouvernerai, non d'après des lois nouvelles, mais d'après celles qui ont anciennement existé. C'est mon père le soleil, qui ne peut mentir, qui vous fait cette promesse; c'est aussi lui qui vous ordonne de m'obéir, et si vous vous y refusez, il enverra le tonnerre et les tempêtes pour vous y forcer. La pluie détruira vos récoltes et le tonnerre vous tuera.»

Inga Roca prononça ce discours avec une gravité si majestueuse, que personne n'osa le contredire. Tout le monde allait lui baiser la main, mais il les embrassait affectueusement. Il sacrifia un grand nombre d'animaux, et fit célébrer des fêtes pendant huit jours. Quand elles furent terminées, il réunit les Âmautas et des Quipocamayos. Il se fit raconter les actions de ses ancêtres, les provinces qui étaient autrefois soumises aux rois de Cuzco, les mœurs de leurs habitants, les forteresses qui les défendaient, leur manière de combattre, les armes dont ils se servaient; celles qui [p.141] avaient été soumises à la couronne, et celles qui s'étaient montrées rebelles. Il résolut de leur envoyer des ambassadeurs; mais il envoya d'abord quelques marchands pour sonder les esprits. Partout où ils arrivaient, ils annonçaient l'histoire d'ïnga Roca. Ils racontaient que le soleil son père l'avait enlevé et l'avait tenu quatre jours parmi ses rayons, et qu'ensuite il l'avait renvoyé à Cuzco pour y régner.

Voyant que ce moyen lui réussissait, il envoya des ambassadeurs à tous les caciques du voisinage pour leur annoncer ce que les marchands leur avaient déjà appris, les invitant à se montrer reconnaissants des bienfaits dont les avait comblés son père le soleil, à lui élever des temples et à l'adorer comme son fils. Tous reçurent très-bien ses ambassadeurs, à l'exception des rois de Vilcas, Guaitara et Tiaguanaco. Ceux-ci répondirent de tout cela leur paraissait douteux, et qu'ils n'obéiraient que quand on leur en aurait [p.142] prouvé la vérité. Inga Roca dissimula son ressentiment, et dit simplement aux siens qu'il ne s'étonnait pas que ces rois ne voulussent pas croire une chose aussi extraordinaire, puisqu'ils ne l'avaient pas vue. Il ajouta que comme son père le soleil lui avait ordonné de prendre une femme, il allait le faire, et les engageait à l'imiter, et que le reste s'arrangerait avec le temps.


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CHAPITRE XVIII.

Du mariage d'Inga Roca et des peines qu'il établit contre les sodomites.

Mama-Cibaco examinait avec soin la conduite de son fils, et était enchantée de lui voir montrer tant de talent. Elle se plaignit cependant à lui de ce qu'il ne se hâtait pas de prendre des mesures contre la sodomie; elle le prévint aussi que sa fille aînée était in- [p.144] struite de la manière dont les choses s'étaient passées. Inga Roca répondit à sa mère que celait à dessein, ci non par négligence, qu'il avait évité de prendre des mesures de rigueur. Il rassembla donc les hommes les plus sages et les plus puissants, et leur annonça que le soleil lui avait expressément ordonné de prendre une femme pour perpétuer sa race, et qu'il voulait que tout le monde en fit au tant, pour multiplier le nombre des hommes, qui avait été bien diminué par la peste, et que^, par la même raison, il défendait, sous les peines les plus sévères, la bestialité et la sodomie; et qu'enfin, pour conserver la pureté de sa race, il avait l'intention d'épouser sa sœur Mama-Cora: il employait ce moyen pour obliger sa sœur à se taire. C'était probablement une ruse de sa mère, qui avait voulu la faire reine. Ses conseillers approuvèrent son choix, et lui demandèrent sa fille pour être l'épouse de leur roi, son frère. On convoqua tous les habitants de la ville, et on la [p.145] conduisit eu dansant au temple, où Inga Roca la reçut avec de grandes démonstrations de joie, et il la conduisit au palais royal au milieu des danses et des acclamations.

Six mille personnes se marièrent le lendemain, et on promulgua de nouveau l'ancienne loi qui condamnait les sodomites à être brûlés vifs sur la place publique. On brûlait leur maison, et on arrachait leurs plantations, afin qu'il ne restât aucun souvenir d'un crime aussi abominable; et pour le péché d'un seul, on détruisait même tout un village, à l'exception de ceux qui l'avaient dénoncé.

Après avoir promulgué cette loi, Inga Roca rassembla son armée; il en fît le dénombrement, et trouva qu'il avait dix mille hommes, lis étaient mariés pour la plupart; mais les femmes les soulageaient dans leurs travaux domestiques, car, pour encourager les mariages, l'Inga avait permis de les traiter comme des esclaves.

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Il se prépara ensuite à marcher contre Vilcas. Le roi de Lima-Tambo lui offrit des renforts et un libre passage à travers ses états, ainsi que celui d'Avancai; mais celui de Guancarrama lui refusa le passage pour aller attaquer ses voisins. Inga Roca traita bien ses messagers et lui envoya un ambassadeur pour se plaindre de cette conduite et lui rappeler la fidélité qu'il lui avait jurée; mais le roi de Guancarrama lui répondit qu'il avait consulté sa Guaca, et que celle-ci l'avait assuré qu'il n'était pas roi légitime; de sorte qu'il ne hu devait pas d'obéissance. L'Inga marcha alors contre lui et le trouva bien retranché dans un endroit facile à défendre. Il fallait, pour l'attaquer, gravir une rampe très-éscarpée (dans l'endroit où passe aujourd'hui une très-bonne route). L'Inga envoya sels ingénieurs examiner la position, et l'on décida qu'une partie de l'armée gravirait la montagne et prendrait ainsi l'ennemi en queue, tandis que le reste l'attaquerait de front. Le combat fut très-san- [p.147] glant et la victoire longtemps disputée; mais enfin le roi de Guancarrama fut vaincu et tué, et ringa fit jeter du haut de la montagne la Guaca qui l'avait si mal conseillé. La tradition raconte que quand l'Inga fit renverser l'idole, un gros perroquet en sortit et entra dans une autre pierre qu'on voit encore dans la vallée. Les Indiens la respectèrent beaucoup depuis œ moment, et ils l'adorent encor aujourd'hui.

Quelques auteurs, qui ont confondu le premier Inga avec le premier roi Manco-Cápac, disent que ce fut celui-ci qui détruisit l'idole. Le P. Joseph Arriaga est tombé dans cette erreur dans une lettre écrite de Cuzco au P. Luis de Teruel. J'ai examiné la question à fond, et j'ai trouvé que les choses s'étaient passées comme je viens de le raconter. En effet, le démon, irrité contre Inga Roca parce qu'il punissait la sodomie et la bestialité, faisait parler les idoles contre lui.

L'Inga resta quelque temps dans cette forteresse, la loua beaucoup, la perfectionna [p.148] encore, et y laissa une garnison. Il quitta ensuite cet endroit, qui n'est qu'à une lieue de Guancarrama, et se dirigea vers Andaguailas. Inga Roca était averti que le roi de ce pays avait aussi l'intention de lui résister et de se fortifier dans une gorge de montagnes pour lui défendre le passage. Il exécuta le même mouvement, fit avancer une partie de son armée à marche forcée à travers les montagnes et attaqua les ennemis de tous les côtés à la fois, et il en périt un grand nombre. Ceux qui échappèrent à la mort se rendirent prisonniers, et l'Inga les traita avec bonté.


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CHAPITRE XIX.

Comment le roi de Vilcas et d'autres envoyèrent leur soumission à l'Inga, et de la rentrée triomphante dans Cuzco.

Le roi de Vilcas ne savait à quoi se décider. D'un côté, la réponse de la Guaca de Guancarrama le faisait hésiter à reconnaître l'Inga, et de l'autre il ne pouvait comprendre comment il avait si facilement remporté la victoire. Les deux rois qu'il avait défaits l'avaient at- [p.150] tendu dans un endroit fortifié avec des troupes meilleures et mieux disciplinées que les siennes. Il se persuada enfin que la Guaca les avait trompés et qu'elle en avait justement été punie, et se décida à demander la paix à l'Inga et à le reconnaître pour son suzerain. Il lui envoya des ambassadeurs avec des présents qui consistaient en une quantité d'étoffes très-riches, des arcs et des flèches. L'Inga les reçut à une lieue d'Andaguailas, les traita fort bien, et après avoir choisi pour lui un riche manteau et une tunique, il distribua le reste à ses soldats. Ceux-ci étaient campés par tribus; leurs chefs vinrent chercher la part de chacune et en firent la distribution. A dater de ce jour, on conserva la coutume de partager les dépouilles des vaincus entre les soldats, et de réserver les présents faits à l'Inga pour les récompenses militaires.

Mama-Cibaco sa mère était très-impatiente de connaître le succès de l'expédition. Elle offrait chaque jour des sacrifices aux dieux [p.151] pour obtenir une heureuse réussite; elle créa pour cela beaucoup de prêtres qu'Inga Roca confirma depuis. Aussitôt qu'elle eut appris ses victoires et la soumission du roi de Yucas, elle lui envoya un chasqui pour l'engager a revenir à Cuzco remercier Illatici-Huiracocha de lui avoir soumis ses ennemis.

L'Inga fît dans sa capitale une entrée triomphale. Les soldats marchaient en tête du cortège, portent les dépouilles des vaincus. L'Inga s'avançait ensuite porté dans une litière d'or et environné de ses parents qui lui servaient de gardes; et depuis ce temps, ce furent toujours les orejones ou princes du sang royal qui formèrent la garde du souverain. Les habitants de Cuzco vinrent au-devant de lui en dansant, et l'accompagnèrent jusqu'au temples où il alla rendre grâce au soleil. Il se rendit ensuite, suivi du même cortège, à son palais, où son épouse et sa mère l'attendaient. Il donna pendant huit jours des banquets à ses parents, aux capitaines et aux soldats les plus vaillants, [p.152] pour célébrer sa victoire, ce qui lui gagna les cœurs et augmenta le désir de le bien servir.

Au bout de quelques jours l'Inga rassembla son conseil et publia plusieurs lois conformes à l'ordre de la nature. Il établit des peines très-sévères contre ceux qui transgresseraient les anciennes, et les fit toutes écrire sur un parchemin. Les lois ordonnaient que personne ne pourrait épouser plus d'une femme, et qu'il devait la prendre dans sa famille, afin que les races se perpétuassent et ne se confondissent point. Il n'était pas permis de se marier avant dix-huit ans, afin que les hommes fussent en état de travailler et les femmes de les servir. Les troupeaux et les productions de la terre appartenaient à la communauté, qui devait fournir à tout le monde de quoi vivre. Cette loi fut changée par la suite, et l'on donna à chaque Indien un terrain à cultiver pour son compte. Il ordonna en outre que l'on regardât le soleil comme le dieu [p.153] suprême et que les Péruviens offrissent des sacrifices dans son temple pour le remercier de leur avoir donné son fils pour les gouverner et les tirer de l'état sauvage dans lequel ils vivaient. Il fit construire à côté du temple du soleil une maison pour loger les vierges qui lui étaient consacrées et qui devaient être du sang royal. Il recommanda par-dessus tout à ses sujets d'observer leurs devoirs de religion, leur promettant que le soleil les en récompenserait. Il les assura et leur persuada qu'il leur parlait en son nom, ce qu'ils crurent facilement en voyant ses exploits.

Il permit aux princes de sa maison de se fendre les oreilles comme le font aujourd'hui les femmes; mais le trou ne devait être que la moitié de celui des oreilles de l'Inga. Ces oreilles fendues étaient la marque distinctive du sang royal et de la noblesse. C'est pourquoi les Espagnols les surnommèrent Orejones y parce quel poids des anneaux d'or et d'argent qu'ils portaient à leurs oreilles les allongeaient beau- [p.154] coup, Il donna aux généraux un bandeau avec une houppe qui pendait sur le côté gauche et non sur le front comme celle de l'Inga. Quand ils revenaient de la guerre ils mettaient la houppe du côté droit s'ils avaient remporté la victoire; mais s'ils étaient vaincus, ils devaient l'ôter tout à fait.

Inga Roca, qui gouvernait depuis l'âge de vingt ans, ayant atteint sa soixantième année et se sentant dangereusement malade, fit venir ses deux fils légitimes Halloque-Yupangui et Manco-Cápac, ainsi que Mama-Chahua sa fille, et leur fit ses adieux. Ils versaient des larmes si abondantes que leur père eut toutes les peines du monde à les tranquilliser un peu. Il leur recommanda de vivre comme les dignes fils du soleil, de ne pas perdre les conquêtes qu'il avait faites, et ordonna à Halloque-Yupangui d'épouser sa sœur Mama Chahua. Il leur donna encore beaucoup d'autres conseils avant de mourir. Hal loque, son successeur, donna de grandes marques de douleur, ainsi que [p.155] toute la cour. Le deuil dura plus de six mois, et pendant tout ce temps on offrit pour le feu roi des sacrifices innombrables de lamas, d'oiseaux et de cuis. On embauma son corps et on le plaça dans le temple avec la même vaisselle et les mêmes vêtements dont il s'était servi pendant sa vie; l'on conserva, depuis cette époque, la coutume d'enterrer les Ingas avec toutes leurs richesses.

Halloque-Yupangui eut un règne très-paisible et pendant lequel ses vassaux vécurent très-heureux. Il conserva le royaume dans l'état où son père le lui avait laissé. Ce fut sous son règne que commença la famille des Rauras Panacas qui descendent de son frère. Halloque eut trois fils de sa femme Mama-Chahua. L'aîné se nommait May-Tucapaca, le second Apucutimanca, et le troisième Aputaca, de qui descendent les Illochibainin. Halloque mourut dans un âge très-avancé, et laissa la couronne à May-Tucapaca, qui épousa Mama-Tancariacha. On ne sait rien de remarquable [p.156] de son règne. Il eut deux fils: Capac-Yupangui et Putano-Uman, de qui descendent les Uscamaytas. On ignore combien de temps dura son règne. Ce fut Capac Yupangui qui monta sur le trône après lui.


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CHAPITRE XX.

Ce qui se passa entre Capac-Yupangui et son frère; vie de quelques autres Ingas.

Quand le deuil fut passé on célébra le couronnement de l'Inga Capac-Yupangui. Il y eut fie grandes fêtes à cette occasion, et le jour où il ceignit le bandeau royal il distribua entre les nobles une grande quantité de laine fine, des vêtements d'or et d'argent, et donna [p.158] des lamas aux gens d'un rang moins élevé. Il fut plus libéral encore dans cette occasion que ne l'avaient été ses prédécesseurs.

Ce prince gouvernait sagement, mais il négligeait un peu les affaires. L'on vit paraître deux comètes extraordinaires; l'une était de couleur de sang et avait la forme d'une lance; on la voyait depuis minuit jusqu'à midi; l'autre avait la forme d'un boucher, et se voyait comme la première du coté du couchant. L'Inga offrit en sacrifice de jeunes garçons, déjeunes filles, des lamas et beaucoup d'or et d'argent. Il consulta les idoles par le moyen des devins; le démon lui répondit que ces comètes présageaient de grands malheurs, et que la monarchie du Pérou ne durerait pas longtemps. L'Inga fit tuer les prêtres qui lui 'firent cette réponse. Il y en eut d'autres qui expliquèrent les comètes plus favorablement, et ceux-là furent comblés d'honneurs.

La négligence lui causa de grands embarras, car son frère Putano-Uman attira à lui [p.159] quelques mécontents et chercha à gagner l'armée par des présents. L'Inga en fut instruit, mais il était déjà bien tard pour s'y opposer. Putano-Uman et l'Inga intriguaient donc chacun de son côté. Ce dernier invita à lin banquet solennel son frère et tous ceux qu'il soupçonnait d'être ses partisans, et chargea ceux de ses officiers en qui il avait le plus de confiance de les enivrer pour tâcher de les faire parler, en feignant de s'enivrer eux-mêmes. La ruse réussit parfaitement, et les conjurés découvrirent ce qu'ils cachaient depuis si longtemps. On en arrêta un qui tenait des discours très-violents contre l'Inga. Le lendemain on le mit à la tortura, et il avoua la conjuration et le nom de ses complices. On les mit en prison sur-le-champ et on les exécuta quand ils eurent avoué leur crime. Putano-Uman fut enterré vif et les autres jetés dans des fosses où ri y avait des serpents, des tigres et des lions.

Capac-Yupangui avait épousé sa sœur Mama-Corilpa-Ychava. Il en eut quatre fils: [p.160] Sinchi-Koca-Inga, Apoc-Colla-Unapiri, Apu-Ghacay et Chima-Chavin, de qui descendent les Apu-Maitas de Cuzco. Il eut aussi avec ses concubines un grand nombre de fils et de filles. Il gouverna sans contestation, et presque toutes les provinces lui payaient tribut, il en était fort aimé, parce qu'il avait l'habitude de prendre le costume de la province qui lui envoyait un ambassadeur, et d'aller ainsi le recevoir dans la plaine. Il eut pour successeur Sinchi-Roca.

Ni la prudence de l'Inga, ni les lois sévères qu'il avait promulguées, n'avaient suffi pour extirper entièrement le péché contre nature. Il commença avec une nouvelle violence, et les femmes en furent si jalouses qu'il y en eut un grand nombre qui tuèrent leurs maris. Les devins et les sorciers ne s'occupaient qu'à faire, avec des herbes, des compositions magiques qui rendaient fous ceux qui en mangeaient, et les femmes en faisaient prendre, soit dans les aliments, soit dans la chicha, à [p.161] ceux dont elles étaient jalouses. Sinchi-Roca voyant cela, résolut de remettre en vigueur les anciennes lois qui ordonnaient de brûler les sorciers et leurs maléfices; ce qui fut exécuté sur un grand nombre de personnes que l'on trouva coupables. Le maléfice le plus usité était un philtre amoureux que le démon emploie pour forcer les nobles à devenir amoureux de femmes d'une basse condition. Il parlait par une pierre blanche, noire ou jaune, qui était sculptée de manière à représenter deux personnes qui s'embrassaient et qui étaient regardées comme la Guaca de l'amour. Les sorciers prétendent que ces pierres sont apportées par la foudre et qu'on les trouve dans les endroits où elle est tombée. Ces idoles se nomment Huacanqui ou Cuian-Carumi, et les femmes s'en servent encore aujourd'hui. Le démon leur faisait croire qu'en jeûnant à la nouvelle lune et en restant trois jours à cette époque sans communiquer avec un homme, elles inspireraient de l'amour. On [p.162] offre à cette idole une corbeille ornée de plumes de diverses couleurs et remplie d'herbes odoriférantes; on y met aussi de la farine de maïs que l'on renouvelle tous les mois, et les fera messe lavent la figure avec celle que l'on ôte, en accompagnant cette ablution de plusieurs cérémonies superstitieuses. Ils en ont une foule d'autres que le démon leur a enseignées. J'ai connu un curé qui ne pouvait corriger les Indiens de son village de diverses superstitions et surtout du maléfice qu'ils nomment Tincuc et qui force la volonté; il fut obligé de l'abandonner.


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CHAPITRE XXI.

Règne de Sinchi-Roca.

La magie était très en vogue à cette époque. Le péché contre nature excitait la jalousie, et la jalousie produisait les maléfices, qui souvent causaient la mort. Les choses en étaient venues au point que l'on vendait publiquement au marché des philtres pour se faire ai- [p.164] mer et pour oublier. Quand le roi voulait aller à la guerre, il fallait qu'il consultât auparavant les devins. Sinchi-Roca, ne pouvant tolérer un pareil désordre, fit sévèrement punir tous les sorciers, et ne réserva que ceux qui savaient prédire les succès militaires et deviner les secrets des ennemis. Soupçonnant que le roi d'Andaguailas avait de mauvaises intentions, des consulta, et, après avoir fait leurs cérémonies, ils lui répondirent que rien n'était plus vrai, et que s'il lui faisait la guerre il remporterait la victoire et le soumettrait.

D'après cette assurance, il ordonna à ses capitaines de rassembler des soldats. Il les exerça longtemps, fit d'abondantes provisions de vivres, et envoya un général de son choix avec une puissante armée contre le roi d'Andaguailas. Il apprit, en effet, bientôt après, que celui-ci avait pris les armes parce que les Guacas lui avaient assuré que l'Inga n'était pas son souverain légitime. A cette nouvelle, Sinchi-Roca envoya un chasqui au général [p.165] pour lui ordonner de s'arrêter dans l'endroit où il se trouvait jusqu'à ce qu'il eut pris d'autres mesures. Il envoya un ambassadeur au roi d'Andaguailas pour lui dire qu'il ne pouvait comprendre comment, ayant embrasse la religion des Ingas, il pouvait encore ajouter foi aux faussetés que lui disaient les Guacas, qu'il l'invitait à n'adorer qu'Illatici-Viracochai ainsi que le Soleil et la Lune, père et mère des Ingas seigneurs de toute la terre, et aux- quels il devait obéissance et soumission, ajoutant qu'il le rendait responsable de tout lé sang qui serait versé, et qu'il lui pardonnerait le passé; mais le roi d'Andaguailas lui répondit que son armée était sur pied et qu'il était prêt à se défendre contre tous ceux qui voudraient lui enlever son indépendance.

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Quand Sinchi-Roca eut reçu cette réponse, il ordonna à son armée de se porter lentement en avant, parce qu'il voulait la rejoindre et lui amener lui-même des renforts. Il la rejoignit en effet à une lieue d'Andaguailas, et la bataille commença aussitôt. Les Canchas (c'estainsi que l'on nomme les habitants d'Andaguailas) étaient si nombreux qu'ils inspirèrent de la terreur aux troupes de l'Inga. Celui-ci, pour les encourager, les assura que le Soleil lui était apparu pendant son sommeil, lui avait promis la victoire, et lui avait donné trois baguettes dorées et cinq morceaux de cristal, ainsi qu'une belle fronde. Il fit ensuite sonner la charge, et les Amautas assurent que ses trompettes firent un tel bruit qu'on aurait cru que la terre tremblait. L'Inga, monté sur les retranchements, lança d'abord les trois baguettes dorées, et ensuite une des pierres avec sa fronde: c'était le signal de l'attaque. La bataille fut très-sanglante, et les morts étaient si nombreux qu'ils empêchaient d'avancer. L'Inga, voyant que la victoire restait indécise, usa de stratagème: il plaça une partie de son armée en embuscade et fit semblant de battre en retraite. Ceux d'Andaguailas, croyant qu'il fuyait, le poursuivirent en désordre. Les [p.167] troupes de l'Inga firent alors volte-face et en tuèrent un grand nombre. Ceux de l'embuscade les attaquèrent en queue et en firent un grand massacre. Tous ceux qui échappèrent avec la vie furent faits prisonniers. Les exploits que fit l'Inga dans cette occasion le firent admirer même de ses ennemis, qui disaient que dans le combat sa figure brillait comme le soleil. Beaucoup de chefs périrent dans cette bataille. Un des caciques d'Andaguailas fut tué et un autre fut fait prisonnier.


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CHAPITRE XXII.

Sinchi-Roca entre triomphant à Cuzco. Sa mort.

L'Inga resta longtemps à Andaguailas et résolut de faire à Cuzco une entrée qui jetât l'épouvante parmi ses ennemis. Il fît d'abord enterrer les morts de crainte de la peste, et célébra des sacrifices en l'honneur d'Illatici et de son père le Soleil. Il envoya la nouvelle de [p.170] sa victoire à toutes les provinces, et partagea les dépouilles entre ses soldats à proportion de leurs services. Il donna encore de plus grandes récompenses et ordonna aux caciques de toutes les provinces de venir assister à son entrée triomphante dans Cuzco, leur fixant le jour où ils devaient voir la récompense des fidèles sujets et le châtiment des rebelles.

Il prépara tout pour le jour fixé, et fît son entrée de la manière suivante. Le bas peuple marchait en tète en criant: Vive l'Inga notre souverain seigneur! ensuite venaient les trompettes et les tambours, qui ne cessaient de résonner que pour donner au peuple le temps de recommencer ses acclamations; puis deux mille soldats marchaient en ordre de bataille avec leurs officiers et leurs enseignes; ils portaient sur la tète des panaches de diverses couleurs et des plaques de métal en or pour les officiers, en argent pour les soldats. On portait au milieu d'eux les peaux de six des chefs vaincus qui s'étaient montrés les plus redou- [p.171] tables; on les avait remplies de vent, de manière à conserver leur forme primitive, et on s'en servait en guise de tambour. Celle qui venait la dernière était celle du roi d'Andaguailas. Derrière eux marchaient quatre mille soldats qui conduisaient beaucoup de capitaines et de caciques prisonniers. Puis un autre bataillon, qui avait encore des tambours comme ceux dont je viens déparier. On voyait ensuite le général des troupes d'Andaguailas, tout nu, les mains liées et un joug sur le cou; autour de lui étaient six tambours faits de la peau de six de ses parents et des crieurs qui annonçaient à haute voix que c'était ainsi que l'Inga traitait les rebelles. Ensuite venaient des trompettes qui sonnaient de manière à inspirer l'effroi; puis trois mille Orejones richement vêtus et avec de superbes panaches, qui chantaient le Huali ou chant de victoire; ils étaient suivis de cinquante jeunes filles des premières familles qui portaient à la main dos guirlandes de fleurs et des branches d'arbres, [p.172] et s'avançaient en chantant et en dansant avec lies sonnettes aux pieds; elles étaient suivies par leurs pères et par d'autres nobles qui nettoyaient le chemin, en étaient jusqu'à la moindre pierre et le parsemaient de fleurs.

L'Inga s'avançait ensuite avec pompe, porté sur une litière garnie d'une étoffe richement tissue de diverses figures d'or, par huit des principaux seigneurs; ils étaient plus de deux cents qui l'environnaient et se relayaient fie distance en distance. Deux princes de sa maison marchaient à côté de lui avec de magnifiques parasols faits avec les plumes brillantes que les Andes envoyaient en tribut. Leurs manches étaient garnis d'émeraudes et de plaques d'or. Ces parasols se nommaient achigua. D'une main il tenait un sceptre d'or, et de l'autre une des baguettes qu'il prétendait que le Soleil lui avait données; il avait sur la tète le bandeau royal nommé Masca-Paicha; c'était un cordon d'une laine rouge très-fine qui lui ceignait le front et qui était attaché à  [p.173] une guirlande d'or très-bien travaillée. Il était suivi par les principaux princes de sa maison et par quelques Pallas portées dans des litières, et enfin par les trente seigneurs qui formaient son conseil, aussi dans des litières. Les Amautas et Quipo-camayos disent qu'il vint tant de monde pour voir cette entrée que toutes les plaines et toutes les collines de Cuzco en étaient couvertes, et tous proclamaient à haute voix la valeur de l'Inga et la trahison des vaincus.

L'Inga, après avoir fait le tour de la ville avec tout ce cortège, donna ordre de s'arrêter sur la place de Curi-Cancha. Ce fut là qu'il prononça sa sentence contre les rebelles. Il ordonna qu'on leur arrachât le cœur de la poitrine, que leur cadavre fût brûlé et leurs cendres jetées au vent. Après avoir prononcé cette sentence il entra dans le temple, et fit à haute voix une prière à Illatici. L'on offrit ensuite des sacrifices qui durèrent pendant dix jours.

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Après être resté en repos pendant quelque temps il reçut la nouvelle qu'une multitude sans ordre s'avançait par le pays des Chiriguanas; ils fuyaient du Collao et s'égaraient par grandes troupes dans les montagnes sans savoir où aller. A cette nouvelle il réunit une nombreuse armée; mais il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans, au moment où il allait se mettre en marche. Il eut pour successeur Guarguacac,13 qu'il avait eu de sa femme Mama-Micay.

Il laissa trois autres fils, Maita-Capac, Huaman Tarsi et Viraquira, de qui descend l'Ayllo des Viraquiras.

Guarguacac, sixième Inga, lut tressage et très-pacifique; il chercha à apaiser tous les troubles par des moyens de douceur, ce qui le fit chérir de ses sujets. Il souffrit toute sa vie du mal d'yeux, et comme il les avait très-rouges, les indiens disaient qu'il pleurait du sang. Son véritable nom était Maita-Yupangui, [p.175] et on le nommait Guarcacac à cause de son infirmité. Il était très-religieux, et, ayant remporté une grande victoire contre les Changas, il leur ordonna, sous les peines les plus sévères, de regarder Huiracocha comme le seigneur universel. Il donna part dans la dépouille au Soleil, à la Lune, aux éclairs; mais il ne donna rien à Huiracocha, disant qu'il n'avait besoin de rien, puisqu'il possédait tout. Il épousa Mama-Cochaquiela-Yjupai et en eut six fils: Huiracocha, Paucariali, Pahuac-Hualpamayta, Marcayutu, Yupa-Paucar, Cincar-Roca; ce dernier était général de l'armée qui vainquit les Changas, et c'est de lui que descendent les Aucay-Lipaunacas. Guargacac mourut à l'âge de cinquante ans, et laissa le trône à Huiracocha, septième Inga, qui fut très-vaillant.


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CHAPITRE XXIII.

Règne et exploits de Huiracocha.

Huiracocha fut le plus vaillant des Ingas, et celui qui entreprit les choses les plus difficiles, et dans lesquelles il réussit toujours. Les Indiens le regardaient comme plus qu'un homme: c'est pourquoi ils le surnommèrent Huiracocha, car son véritable nom était Topa- [p.178] Yupangui; ce fut sous son règne que finit le cinquième cycle millénaire, et que commença le sixième y peu de temps avant que Colomb découvrit l'Amérique.

Huiracocha avait environ trente ans quand il monta sur le trône. Bientôt après, deux de ses neveux vinrent du Chili pour le visiter. L'un était le fils de sa sœur et l'autre de sa cousine germaine. Son père les avait mariées avec deux des principaux caciques de Laharguacac, à l'époque où le Pérou fut envahi par des nations étrangères sous le règne de Sinchi Roca. Ce roi les avait faits prisonniers dans une bataille et les avait conduits à Cuzco. Comme Laharguacac était complètement pacifié, et qu'ils lui donnèrent diverses preuves de soumission, il en maria un avec sa sœur et l'autre avec sa cousine, et les envoya au Chili en qualité de gouverneurs. Ils traitèrent bien leurs épouses et en eurent chacun un fils. Quand ils eurent appris la mort de Laharguacac, leurs pères les envoyèrent féliciter [p.179] leur oncle Huiracocha. Quand celui-ci eut appris leur arrivée, et qu'ils amenaient une nombreuse suite, il envoya aussitôt des ordres au Callao, pour qu'on les traitât comme lui-même. On les porta jusqu'à Cuzco avec un appareil royal et dans une litière d'or. L'Inga fît des présents très-précieux à tous ceux qui les accompagnaient, et envoya tous ses conseillers les recevoir à deux journées de marche de la capitale. Ils mirent six jours à faire ces deux dernières journées, parce qu'ils avançaient très-lentement. A leur arrivée au palais, Huiracocha les reçut avec beaucoup de marques de tendresse, et les fît revêtir du costume des Ingas. Après que l'on eut observé les jeûnes et les cérémonies habituels, il leur fît fendre les oreilles et leur donna ensuite des fêtes somptueuses. Leur tante, sœur et femme de Huiracocha, les comblait aussi de caresses pour complaire à son époux. Ces jeunes gens, ravis de cet accueil, invitèrent aussi leur oncle à venir les visiter dans le [p.180] royaume du Chili: ils le sollicitèrent beaucoup à cet effet, rassurant que tout le pays brûlait du désir de jouir du bonheur de sa présence. Il le leur promit pour l'année suivante, et ils retournèrent au Chili très-satisfaits et accompagnés de plusieurs Orejones du sang royal y qui désirèrent les suivre. L'Inga leur donna aussi six de ses conseillers pour les instruire dans l'art du gouvernement, et quelques Pallas avec leurs esclaves. Ils emportaient aussi une grande quantité a vaisselle d'or et beaucoup d'anneaux d'or pour les oreilles, à la mode de Cuzco.

Quand ils arrivèrent au Chili avec ce brillant cortège, ils trouvèrent le pays dans un grand désordre. Dans l'intérieur du pays, plusieurs caciques s'étaient révoltés, et de là ils inquiétaient leurs sujets; ils cherchaient à les soulever contre leurs chefs, donnant une mauvaise interprétation à leur voyage au Pérou, et avaient attiré à leur parti un certain nombre de personnes, ce qui est toujours facile à ceux [p.181] qui offrent des présents. Les neveux de l'Inga essayèrent d'abord de les soumettre par la douceur; mais voyant qu'ils n'y pouvaient réussir, et animés du même courage que leur oncle, ils rassemblèrent une puissante armée et leur envoyèrent des ambassadeurs pour les sommer de mettre bas les armes et de se soumettre. Mais ceux-ci, persistant dans leur révolte, massacrèrent les envoyés; les neveux de l'Inga marchèrent alors contre eux, et en moins d'un an ils, conquirent tout le pays, en tuant une partie des révoltés et faisant le reste prisonnier: ils annoncèrent leur victoire à l'Inga, qui la célébra par des fêtes splendides, et se décida à se rendre au Chili à la tète d'une brillante armée.

Huiracocha, après avoir rassemblé les vivres nécessaires, envoya en avant des ingénieurs et des ouvriers pour ouvrir une route depuis la province de los Charcas jusqu'au Chili, à travers le pays des Chiriguanas, car il y en avait déjà une depuis Cuzco jusque- [p.182] là. Le même inca en fît depuis ouvrir une jusqu'au détroit. L'on aplanissait les montagnes, et l'on construisait des chaussées en pierre, là où cela était nécessaire; on plaçait de trois en trois lieues des personnes dont l'emploi était de préparer tout ce qui pouvait être nécessaire aux voyageurs, et de réparer la route. Ces ouvrages sont aujourd'hui entièrement détruits, et il n'en reste plus que des vestiges. L'Inga arriva au Chili, et ses cousins allèrent au-devant de lui avec une quantité innombrable de monde; les principaux caciques lui baisèrent la main, et se reconnurent ses vassaux. L'Inga les traitait avec bonté, mais il se tenait sur ses gardes, car il les connaissait poutres-remuants; il acheva de les gagner par des présents, et resta deux ans au Chili qu'il pacifia entièrement. Il laissa ses neveux en plein exercice de leur autorité, et avant de partir, il leur donna le conseil suivant: «Tâchez, pour éviter les troubles, de tenir les principaux caciques employés près de vous, [p.183] et si l'un d'eux parait vouloir remuer, faitesle mourir pour effrayer les autres.»

L'Inga, en retournant à Cuzco, emmena avec lui les fils des caciques pour qu'ils apprissent la langue générale que son père avait établie dans tous ses états, afin de les tenir plus facilement en sujétion. Il emmena avec lui deux mille Chiliens choisis pour aller à la conquête des Chachapoyas de la montagne.

Quand Huiracocha fut arrivé à Cuzco, il s'y reposa longtemps, et réunit une armée considérable pour aller conquérir la province de Quito qui avait profité des troubles du Pérou pour se rendre indépendante, et dont les habitants, qui avaient été autrefois soumis aux rois de Cuzco, étaient retombés dans l'état sauvage. Cette entreprise fut suspendue par les tremblements déterre qui eurent lieu à cette époque. Deux volcans firent irruption et détruisirent une quantité de villages, l'un en face de Pancallo à cinq lieues de la ville de Quito, et l'autre en face des montagnes [p.184] d'Oyunibicho. Les naturels effrayés consultèrent leurs guacas, et le démon leur répondit que cela annonçait que des nations étrangères viendraient bientôt conquérir leur pays. Ils furent très-affligés de cette réponse, car ils s'attendaient à chaque instant à être détruits, et cette inquiétude excita entre eux une guerre civile si cruelle, qu'ils ne pensaient qu'à se tuer les uns les autres: sur ces entrefaites ils apprirent que Huiracocha s'avançait en conquérant, et était déjà dans la province de los Paltas, où est aujourd'hui la ville de Loxa. Ils n'eurent que le temps de se mettre en défense.


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CHAPITRE XXIV.

Huiracocha va conquérir le pays des Chachapoyas et celui des Paltas.

Le départ de l'Inga fut encore retardé par la naissance d'un fils que lui donna sa femme Burtucay. Il en fut très-réjoui, car il le désirait beaucoup, et fit célébrer de grandes fêtes à cette occasion. Quand il entra dans l'endroit où était sa sœur et épouse, il prit son fils entre [p.186] ses bras, et le considéra longtemps avec tendresse, puis tout d'un coup, comme ayant honte de donner à ses affections un temps qu'il devait à ses conquêtes, il ordonna qu'on lui donnât son propre nom de Topa-Yupangui, que l'on cessât les fêtes et que l'on se mit en marche. Son armée se montait à trente mille hommes. Il arriva sans opposition jusqu'à la province des Paltas, et fît transporter un grand nombre de familles de cette nation dans les pays plus soumis, dont le climat ressemblait à celui auquel elles étaient accoutumées. Un grand nombre furent envoyées à Cuzco ou à Collao; d'autres furent transportées à Xauxa, Andaguailas et Cotambamba, et on repeupla leurs villages avec des habitants de ces provinces. On rencontre encore dans ces provinces de ces Indiens transportés que l'on nomme Mitimaes. L'Inga prenait celte mesure parce qu'il pensait qu'une province habitée par diverses nations ne se révolterait pas aussi facilement.

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L'Inga fut averti par ses espions que les Canaris, habitants du pays où est aujourd'hui la ville de Cuenca, se préparaient à lui résister, et qu'ils étaient commandés par un Cacique appelé Dumma, qui avait appelé à son secours les caciques de Macas, Quinoa et Pomallacta. L'Inga se hâta de marcher contre lui avant qu'ils l'eussent rejoint. Malgré la rapidité de sa marche, les ennemis s'étaient déjà emparés des postes les plus avantageux et se défendirent vaillamment. L'Inga fut même une fois repoussé jusqu'à Palta, et perdit beaucoup de monde et une partie de ses bagages. Les Canaris le poursuivirent jusqu'à l'endroit où est aujourd'hui Cuenca, et envoyèrent de là des messagers aux Pal tas pour les engager à profiter de l'occasion et à tuer l'Inga pour venger la mort de leurs compatriotes. Cette proposition embarrassa les Paltas et ils chargèrent leurs sorciers de consulter les Guacas. Le démon leur répondit que l'Inga finirait par avoir le dessus: alors ils se déci- [p.188] dérent à l'avertir de la proposition des Canaris. Celui-ci les en remercia et leur accorda plusieurs faveurs.

Malgré cette preuve de dévouement, l'Inga fit construire une forteresse pour y attendre plus en sûreté les renforts qu'il faisait venir du Chili et des Chiriguanas. Les Canaris, voyant que l'ouvrage avançait et qu'il lui arrivait des secours de tous les côtés, se décidèrent à lui envoyer des messagers pour lui offrir de se soumettre s'il voulait leur pardonner.

L'Inga hésita longtemps à cause de la mauvaise foi connue de cette nation; mais enfin il se décida à y envoyer un gouverneur, auquel il ordonna de bien traiter les caciques, mais de demander leurs enfants en otage. On le reçut très-bien et l'on célébra des fêtes en son honneur. Dumma et les autres chefs vinrent se prosterner devant l'Inga, et le reconnurent pour le véritable fils du Soleil, et lui jurèrent fidélité. Pour plus de garantie, Dumma laissa auprès de l'Inga son fils et sa [p.189] fille y et les autres livrèrent aussi leurs enfants. Aussitôt que Dumma fut de retour dans sa province, il fît construire un très-beau palais pour y loger l'Inga, et beaucoup de maisons le long du fleuve pour y recevoir l'armée. Cela se fît avec tant de rapidité que tout était déjà terminé quand l'Inga entra dans cette province. Il y resta un an. Les Canaris célébrèrent de grandes fêtes en son honneur, et il fut rejoint partant de monde, que, se voyant à la tête d'une armée innombrable, il résolut de marcher sur Quito et envoya ses espions en avant.

L'Inga partit de cette province avec la même pompe qu'en y entrant. Les Canaris venaient partout au-devant de lui avec des guirlandes de fleurs, et dansaient devant sa litière. Le cacique qui gouvernait la rive droite du Guayaquil lui envoya des ambassadeurs pour se reconnaître son vassal et lui demander des secours contre les habitants de la rive opposée, qui lui faisaient éprouver toutes sortes [p.190] de vexations. L'Inga les reçut bien, leur fit des présents, et envoya avec eux un capitaine et quelques soldats, lui promettant à son retour de châtier ses ennemis. Mais je parlerai plus tard de cet événement pour ne pas interrompre le fil de mon histoire.

Quand l'Inga arriva à la province des Purues, Perues, Purugaes ou Pesrugaes, ils se préparèrent à lui résister et massacrèrent les messagers qu'il leur envoya. L'Inga leur livra bataille, les battit complètement, et transporta beaucoup de familles dans une autre province. Les Indiens s'étaient soumis à Manco Cozque quand il les avait secourus contre les envahisseurs qui arrivaient des îles du Vent et de la Terre-Ferme, et ils avaient ensuite profité des désordres du Pérou pour se rendre indépendants. Les Amautas disent que cette révolte n'eut lieu que parce que l'on ne les avait pas forcés d'émigrer dans une autre province; c'est pourquoi Huiracocha le fit.

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Les habitants de Quito ne s'étaient pas encore remis de l'effroi que leur avaient inspiré les tremblements de terre, quand ils apprirent l'arrivée de l'Inga. Ils se consultèrent sur ce qu'ils devaient faire; et considérant que les Paltas et les Canaris, qui passaient pour si belliqueux, n'avaient pu lui résister, ils se décidèrent à se soumettre. Ils envoyèrent donc des ambassadeurs à l'Inga, ainsi que les Atarungos, les Sichos et les Lampatos. L'Inga les reçut très-bien, leur fit des présents et leur promit d'aller bientôt visiter leur province. Il se remit en marche; mais quand il fut à six lieues de Quito, ses espions l'avertirent qu'à deux lieues de là, on apercevait une nombreuse armée. Craignant que ce ne fut une embuscade, il envoya une troupe de soldats aguerris pour la reconnaître; mais il apprit bientôt que c'étaient les caciques du pays qui venaient au-devant de lui avec leur suite pour lui baiser la main. L'Inga, très-satisfait de cette nouvelle, les reçut très-bien, et entra [p.192] avec eux dans la ville dont le climat lui plut beaucoup, et il résolut de la rendre semblable à Cuzco.


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CHAPITRE XXV.

Ce que l'Inga fit à Quito. Il se prépare à aller à la conquête des Cofanes.

L'Inga, voyant la beauté de la ville de Quito et l'excellence de son climat, résolut de s'y établir; il fît réparer le palais où il avait l'intention d'établir son habitation, fit construire des maisons pour ses soldats, et ordonna à un grand nombre de familles des Pu- [p.194] ruguaes de venir s'y établir. Il divisa la ville, comme Cuzco, en Hanan Sujro et Hurin Sujo, et donna un nom aux montagnes qui environnent la ville. Il nomma celle de l'orient Anacharqui, celle du couchant Huanacauri, celle du midi Lahuriac, et celle du nord Caiminga.

Il apprit à Quito que de l'autre côté de la Cordillière (qui s'étend depuis Sainte-Marthe jusqu'au détroit de Magellan) il y avait des nations très-guerrières qui s'habillaient comme des gens civilisés. Il envoya six capitaines avec un nombre suffisant de soldats pour aller à la découverte; ils entrèrent dans le pays des Cofanes, que l'on nomme aujourd'hui Loxa ou de la Cannelle, et découvrirent diverses nations qui habitaient dans les montagnes ou sur les bords de plusieurs rivières très-considérables. Ces gens étaient entièrement nus, sans autre vêtement que leurs cheveux. En continuant leur route, ils perdirent entièrement leur chemin; cependant [p.195] quelques soldats arrivèrent à Cuzco. Ils rendirent compte à l'Inga de tout ce qu'ils avaient vu, ajoutant que pendant longtemps ils n'avaient vécu que de fruits sauvages; que les montagnes étaient habitées par une quantité de nations différentes, qui, les voyant perdus, les avaient conduits à Cuzco, dont ils avaient connaissance; que pendant quatre jours ils avaient couru de grands dangers en traversant un pays où il y avait tant de tigres qu'ils avaient été forcés de coucher sur les arbres. Ils avaient été absents un an en tout.

Huiracocha, étonné de cette relation, ordonna qu'on les traitât fort bien, et leur or donna de suivre de nouveau la même route: il leur donna, pour les accompagner, deux cents de ses plus braves soldats et tous les vivres nécessaires. Ils repartirent donc de Cuzco, et arrivèrent au bout d'un mois à Latacunga. Le pays est tellement coupé, et il faut traverser tant de rivières considérables, qu'il me parait douteux qu'ils aient [p.196] pu faire toute cette route en si peu de temps. Cependant D. Diego Suarez, secrétaire de S. M., ayant été chargé de recevoir l'impôt dans les villages de Mulahalo, m'a raconté que le curé de cet endroit, D. Gaspar Nippati, l'avait assuré que cela était vrai. Il ajoutait que quelques-uns de ceux qui avaient fait la même route par ordre de l'Inga Huainacapac, pétri-fîls de Huiracocha, vivaient encore, et lui avaient certifié qu'il y avait un chemin très-court pour se rendre à Cuzco, en passant par l'intérieur des terres.

Après avoir fait partir les six capitaines dont Je viens de parler, l'Inga se disposa à marcher contre les Chonos, habitants de la province de Guayaquil. Il réunit une nombreuse armée, et quoique le chemin fût très-difficile, il se montrait très-satisfait; car le démon, qu'il avait consulté avant son départ en lui offrant des sacrifices, lui avait fait une réponse favorable.

Il traversa les villages de Calacali et de [p.197] Pululagua, et l'on admire encore aujourd'hui les restes du chemin qu'il fît construire. Il livra plusieurs combats aux barbares qui se fortifiaient dans des pucaras ou forteresses, et l'arrêtèrent pendant plusieurs mois. Cette résistance et la difficulté des chemins avaient mis l'Inga dans une position très-embarrassante, quand il reçut de Latacunga quelques renforts de troupes et des vivres en abondance: il construisit une quantité de radeaux, et descendit une grande rivière jusqu'à un village nommé Vava. Ayant appris qu'une armée nombreuse l'attendait pour l'attaquer, il débarqua courageusement à la tète des siens, et marcha jusqu'à l'endroit où est aujourd'hui Guayaquil Viejo. Il aperçut dans cet endroit tant de radeaux sur la rivière qu'il paraissait presque impossible de leur résister.

Il résolut cependant de construire un pont de lianes; mais comme la rivière est très-large, et que la marée s'y fait fortement sentir, il ne put en venir à bout, il réunit son conseil, [p.198] et l'on résolut de construire des radeaux sur lesquels des soldats s'exercèrent à combattre les uns contre les autres pour leur apprendre comment il fallait attaquer l'ennemi. On les construisit en effet, et quand l'Inga crut ses soldats assez instruits, il ordonna de commencer le combat, qui dura plusieurs jours sans que la victoire se décidât. L'Inga, voyant que le temps se perdait, résolut de faire le lendemain une attaque générale; mais, pendant la nuit, la discorde se glissa dans le camp ennemi, et un des principaux chefs envoya un messager à l'Inga pour lui offrir sa soumission et celle de tous les siens. Les autres chefs, effrayés de cet abandon, s'enfuirent dans leur province. L'Inga fit des présents magnifiques aux envoyés du cacique, et débarqua sans résistance sur l'autre rive, à l'endroit ou est aujourd'hui la ville de Guayaquil. Il accorda de grandes récompenses au cacique qui s'était soumis et à ceux de son parti, et soumit le reste des Chonos.

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L'Inga resta un an à Guayaquil. Il entendit parler de l'île de Puna et de la vaillance de ses habitants. Voyant que cette conquête serait extrêmement difficile, puisqu'on ne pouvait y arriver que par eau, il résolut d'essayer de s'en emparer par la ruse. Il réunissait souvent les principaux chefs des Chonos, et tâchait de savoir quels rapports ils avaient avec les habitants de Puna. Il savait les faire parler avec tant d'adresse que personne ne soupçonnait son intention: il apprit qu'ils étaient ennemis et qu'ils se faisaient depuis longtemps une guerre sanglante. Il leur proposa de les conquérir: les Chonos approuvèrent son dessein, et lui promirent de le servir fidèlement, comme c'était leur devoir. L'Inga fit alors préparer des radeaux, réunit les meilleurs pilotes, et s'embarqua avec une armée de vingt mille hommes. Les habitants de l'île se défendirent vaillamment et remportèrent la victoire, parce qu'ils étaient plus habiles dans la navigation. L'Inga parvint cependant à dé- [p.200] barquer pendant la nuit, forma son armée en bataille sur la plage, et fit mettre le feu au village. Ceux qui étaient restés à terre furent brûlés ou mis en fuite, et les autres, effrayés, mirent bas les armes. L'Inga traita fort bien le principal cacique de l'île, qui se rendit prisonnier, et pour achever de le gagner, il prit une de ses filles pour épouse et lui donna une de ses sœurs.

Cette victoire effraya tous les habitants de la côte; ils regardaient les Punas comme invincibles, et voyant que l'Inga les avait conquis, ils se soumirent presque tous. Ceux de Puerto Viejo ayant consulté leur Guaca, elle leur répondit que l'Inga n'était pas leur seigneur légitime, et qu'ils pouvaient lui refuser l'obéissance. Encouragés par cet oracle, ils essayèrent de massacrer les envoyés de l'Inga; mais ceux-ci furent avertis à temps, parvinrent à s'échapper, et allèrent avertir l'Inga, qui résolut de marcher contre eux avant qu'il s eussent le temps de réunir une armée. Ayant [p.201] pris deux espions de l'ennemi, il les fît ouvrir vivants, et fît filer leurs entrailles par deux femmes, châtiment jusqu'alors inconnu. Il prépara des radeaux et des pilotes; mais au moment où il allait se mettre en route, il reçut la nouvelle que les Canaris s'étaient révoltés, et avaient tué le gouverneur et les troupes qu'il avait laissées dans leur province. L'Inga consulta ses principaux officiers pour savoir s'il devait continuer son expédition contre Puerto Viejo ou soumettre d'abord les rebelles. Les uns prétendaient qu'il fallait marcher contre les Canaris avant que d'autres provinces suivissent leur exemple; les autres disaient qu'après avoir soumis Puerto Yiejo, on pourrait lever dans cette province une nombreuse armée pour marcher contre cette nation.


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CHAPITRE XXVI.

L'Inga Huiracocha marche contre les Canaris: pourquoi cette province reçut le nom de Tumi-Pampa.

Les hésitations durèrent quelques jours, et on se décida enfin à continuer l'expédition commencée avant de marcher contre les Canaris. L'armée était sur le point de se mettre en mouvement, quand l'on aperçut huit radeaux qui descendaient la rivière avec beau- [p.204] coup de monde. L'Inga, craignant quelque stratagème, ordonna à ses soldats de se tenir sur leurs gardes, et envoya un corps de troupes sur la rive, avec ordre de ne laisser débarquer personne; mais quand ils approchèrent du bord, un Indien se jeta à la nage et annonça qu'ils venaient en amis. L'Inga les fit amener devant Lui, et ils se prosternèrent à ses pieds, disant que leurs caciques se repentaient de lui avoir résisté; qu'ils avaient été trompés par leurs sorciers. L'Inga leur accorda la paix qu'ils demandaient, et envoya un gouverneur qui prit possession de leur pays sans résistance. Les Indiens le reconnurent pour un dieu, et lui construisirent un temple dans une petite île de la mer du Sud, que l'on nomme aujourd'hui île de la Plata ou de Santa Clara.

Huiracocha fut on ne peut plus satisfait de cette heureuse réussite. N'ayant plus rien à conquérir de ce côté, il se décida à marcher contre les Canaris: il envoya des éclaireurs [p.205] en avant, selon sa coutume, et choisit pour cela des Indiens Chonos qui ne lui étaient pas attachés, mais qui ne pouvaient néanmoins s'empêcher de publier partout le bruit de sa victoire. L'Inga s'engagea donc avec son armée dans des chemins très-difficiles, dans un pays couvert de forêts, de marais et de rivières. Les Indiens la transportèrent à l'endroit que l'on nomme aujourd'hui Puerto de la Bola, sur des radeaux qui furent fournis par ceux de Tumbez et de Puerto Viejo.

Les guides finirent par perdre entièrement leur chemin, qui était tellement gâté de tout côté par les pluies et les hautes herbes, que l'Inga ne savait plus de quel côté se diriger. Les Indiens prétendent qu'au moment où l'Inga était entièrement égaré, on entendit une voix du ciel qui criait: «Par ici, mon fils, viens de ce côté.» On se dirigea du côté d'où venait la voix, et on aperçut une fort belle route construite avec des arbres coupés. Les Punas et les Chonos étonnés regardèrent alors [p.206] l'Inga comme un être plus qu'humain. Il arriva ainsi dans l'endroit où est aujourd'hui Cuenca, et qui se nommait alors Tumi-Pampa ou Plaine du Couteau. Tumi est un instrument de cuivre avec un manche de bois, qui ressemble au tranchet d'un cordonnier, et Pampa veut dire une plaine. On lui donna ce nom parce que tandis que l'Inga s'y reposait avec ses soldats, il vit descendre des montagnes une nombreuse armée ennemie. Il se disposa aussitôt à la bien recevoir; mais les Canaris différèrent l'attaque de deux jours. Le troisième jour ils le chargèrent avec un grand bruit de tambours et de trompettes; mais les troupes de l'Inga se défendirent si bravement que l'ennemi ne put gagner un pouce de terrain. Les Chonos et les Chiriguanas se distinguèrent sur tout dans cette occasion, et rompirent les escadrons ennemis, de sorte qu'il fut facile à l'Inga d'achever la victoire. Il périt un nombre infini de Canaris, et on leur fit plus de huit raille prisonniers que l'Inga fit passer [p.207] le lendemain au fil de l'épée. Non content de cette vengeance, il fit massacrer tous les vieillards: c'est pourquoi cette province prit le nom de Tumi-Pampa; il fit transporter tous les jeunes gens à Cuzco, et leurs descendants sont des Mitimaès.

Et après avoir remporté une victoire aussi signalée, et avoir ainsi puni les rebelles, l'Inga ordonna aux caciques de toutes les provinces de venir avec leurs troupes. Il fit aussi amener beaucoup de familles des provinces de Quito et des Paltas, et les réunissant dans l'endroit où cette exécution avait eu lieu, il la fit proclamer au son des trompettes de la manière suivante:

L'armée marchait en ordre de bataille, précédée par des crieurs qui, de distance en distance, proclamaient ce qui s'était passé; ils étaient suivis par les filles des principaux caciques, couvertes d'or et de pierreries, qui dansaient avec des palmes à la main, et chantaient les victoires de l'Inga, qui s'avan- [p.208] çait ensuite porté sur une litière d'or et environné des principaux caciques qui lui servaient de gardes. On fît ainsi le tour de toutes les fosses où l'on avait enterré les vaincus.

Huiracocha monta ensuite sur une éminence, et harangua ses sujets, les exhortant à lui rester fidèles s'ils ne voulaient pas avoir le même sort que ces misérables, dont le sang encore frais devait leur servir d'exemple. Il leur rappela toutes les victoires qu'il avait déjà remportées, et les attribua à la protection manifeste du Soleil. Il leur ordonna d'offrir des sacrifices à cet astre dès qu'ils seraient de retour dans leur province, et annonça qu'il allait se rendre à Cuzco pour en faire autant, à moins qu'Illatici Huiracocha n'en disposât autrement. Tous les caciques se prosternèrent devant lui et lui Jurèrent de nouveau fidélité. Pour donner plus de solennité à ce serment, ils s'arrachèrent les cils et les sourcils, et en jetèrent les poils vers le ciel. L'armée fit ré- [p.209] sonner ses trompettes de coquillages et ses tambours: l'Inga retourna à son palais au bruit des acclamations, et répartit ses troupes dans les diverses provinces, selon le climat qui leur convenait.

Au milieu de ces occupations, l'Inga vit arriver subitement à son palais son fils Topa-Yupangui. Très-heureux de le voir, car il l'aimait beaucoup, il fît recommencer les fêtes en l'honneur de son héritier, et bientôt après il se mit en chemin pour Cuzco. Il prit la route des Plaines, et tous les rois dont il traversa le territoire se hâtèrent de venir au-devant de lui et de le recevoir de leur mieux. Il trouva le pays des Chimos en pleine révolte; mais il les battit complètement et ils se réfugièrent dans les montagnes pour ne pas se soumettre. L'Inga laissa quelques troupes dans leur territoire et continua sa marche. Il fit réparer le temple de Pachacamac, et y fit offrir en sacrifices beaucoup de lamas ainsi que des lingots d'or et d'argent. Il ordonna [p.210] aux prêtres, qui étaient de grands sorciers, de consulter leurs idoles pour connaître l'avenir. Ils jeûnèrent longtemps, offrirent de nouveaux sacrifices, et lui annoncèrent enfin que Topa-Yupangui et son fils régneraient heureusement, et feraient la conquête d'un grand nombre de provinces; mais qu'après cela des hommes blancs, barbus et très-cruels viendraient d'un pays très-éloigné, et s'empareraient de tous leurs états. L'Inga, très-affligé de cette réponse, fit de nouveaux sacrifices à Pachacamac pour tacher de l'apaiser, et se lendit en toute hâte à Cuzco.


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CHAPITRE XXVII.

Mort de l'Inga Huiracocha. Règnes de Topa-Yupangui et de Huaynacapac.

Huiracocha, affligé par la réponse des devins, ne cessait d'offrir des sacrifices. Il tomba tout à fait dans un accès de mélancolie, et mourut à l'âge de soixante-quinze ans, après en avoir régné quarante-cinq. Il avait eu trois fils de sa principale épouse Marna- [p.212] Runducay, savoir: Topa-Yupangui, qui fut son héritier, Inga-Urcan et Inga-Juanita, et le qui descendent les Succepanecas. Tous pleurèrent la mort de Huiracocha, et le deuil dura pendant six mois dans tout l'empire. Lorsqu'il fut fini, les caciques de toutes les provinces vinrent à Cuzco pour assister au couronnement de Topa-Yupangui. Quand les fêtes et les cérémonies furent terminées, le roi les renvoya dans leurs provinces, et commença à régner paisiblement. Il usa de stratagème pour achever de réduire les Chimos.

J'ai déjà dit qu'ils s'étaient réfugiés dans les montagnes pour ne pas se soumettre à Huiracocha, et que celui-ci avait laissé des troupes pour occuper leur pays; mais les Chimos avaient réuni une nouvelle armée dans les montagnes, et attaquant à l'improviste les troupes de l'Inga, ils les avaient massacrées. Topa-Yupangui en reçut bientôt la nouvelle, et comme il était d'un caractère pacifique, il chercha un moyen de les soumettre sans leur [p.213] faire la guerres. Il se décida à détourner les rivières qui arrosaient leur territoire, et à diriger leur coursa travers d'autres provinces, afin que, manquant d'eau pour arroser leurs champs, ils fussent obligés de se soumettre. Il envoya aussitôt un grand nombre de travailleurs avec de bonnes troupes pour les défendre, et détourna ainsi les eaux dans un désert de sable, où elles se perdaient. Quand le travail fut terminé, le général de l'expédition envoya un messager aux Chimos pour leur dire que l'Inga, fils du Soleil, était aussi le maître des eaux, et qu'il les en priverait jusqu'à ce qu'ils rentrassent dans le devoir. Les Chimos, voyant qu'ils ne pouvaient rien contre l'Inga, qui était maître de tous les passages, consentirent à lui payer tribut et à lui jurer fidélité, et depuis cette époque leur cacique se montra toujours loyal vassal des Ingas. Topa-Yupangui régna vingt ans, et mourut à Cuzco à l'âge de cinquante, sans avoir fait autre chose de re- [p.214] marquable. Outre Huaynacapac, qui fut son héritier, il eut encore de sa principale épouse, Coya-Mama-Ocho, un autre fils nommé Auqui-Topa. Les auteurs, qui ont prétendu que ce fut le premier Inga qui épousa sa sœur, se sont trompés. Le premier exemple fut donné par Inga-Roca, premier Inga, et tous ses successeurs l'imitèrent. Seulement ils prirent encore d'autres femmes, ce qu'ils ne permettaient à leurs vassaux que dans des occasions importantes. On lui célébra de magnifiques funérailles, et quand elles furent terminées, Huaynacapac se fit couronner avec autant d'éclat que l'avait fait son père.

Le véritable nom de Huaynacapac était Inticusi Hualpa. Les Indiens lui donnèrent l'autre à cause de sa beauté et de sa prudence. Dés qu'il fut couronné il s'occupa à pacifier le haut pays; il renforça les garnisons des passages des Andes, par lesquels les nations étrangères étaient autrefois arrivées; il construisit une grande forteresse à Vilcabaniba, [p.215] car il était très-effrayé de la réponse que les devins avaient autrefois faite à son grand-père Huiracocha, et à cause de cela il fortifiait son royaume de son mieux. Il réunit une nombreuse armée avec laquelle il entra dans la province de Chachapoyas. Il ordonna ensuite à un corps de troupes de descendre la rivière de Meyobamba pour reconnaître si ses rives étaient habitées par des nations assez puissantes pour les attaquer, et quelles seraient les meilleures mesures à prendre pour les arrêter. Ceux-ci descendirent la rivière sur des radeaux et des canots, pendant un grand nombre de jours, et ne virent que des Indiens sauvages. Ils essayèrent de prendre terre sur une grande plage que formait la rivière, et il en périt un grand nombre en voulant débarquer. Les sauvages attaquèrent les autres qui, n'étant pas en état de se défendre, furent obligés de s'humilier devant eux. Les sauvages les traitèrent assez bien. Quelques Péruviens restèrent dans cet endroit, et les autres vin- [p.216] rent rendre compte à l'Inga de ce qu'ils avaient vu. Huaynacapac fut très-satisfait de leur rapport. Ils lui racontèrent aussi qu'ils avaient appris que de l'autre côté des montagnes il y avait des nations très-civilisées. Il consulta ses capitaines sur les moyens à prendre pour conquérir cette province; mais pendant que l'on examinait cette question, il apprit que les Paltas s'étaient révoltés.

L'Inga fut d'autant plus affligé de cette révolte, que les rebelles avaient massacré ses gouverneurs. Il marcha contre eux avec son armée; les Paltas envoyèrent douze de leurs meilleurs soldats pour observer ses mouvements, et ordonnèrent à douze autres d'entrer dans son armée et de chercher pendant la marche ou dans un campement l'occasion de le tuer et de s'échapper ensuite; mais ils furent reconnus, heureusement pour l'Inga, qui les fit mettre à la torture; et quand ils curent avoué la vérité, il fit couper le nez et les om Iles aux uns, arracher les yeux aux [p.217] autres, et dans cet état il les renvoya aux Paltas. Ceux-ci voyant les victoires qu'il avait déjà remportées, et la facilité avec laquelle il avait deviné leur dessein, le crurent protégé par une divinité, et résolurent de rentrer dans l'obéissance. Cependant les opinions furent divisées sur ce point, et le parti des séditieux prévalut, ce qui fut bien malheureux pour eux, car l'Inga les défît complètement dans deux combats, et il resta à peine un Paltas en vie.

L'Inga résolut de laisser reposer ses troupes pendant quelque temps, puisqu'il n'y avait plus rien à craindre dans ce pays. Mais il apprit bientôt que les Indiens de l'autre rive du Quispe étaient en pleine rébellion, et qu'ils avaient à leur tête une femme nommée Quilago. Huaynacapac arriva bientôt en vue de l'arméedes rebelles qui s'étaient fortifiés sur l'autre rive du fleuve. Les deux partis se livrèrent plusieurs combats partiels, rompirent les ponts et se tuèrent beaucoup de monde.

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Il se passa ainsi plus de deux ans que l'Inga employa à renforcer son armée, en faisant venir des troupes de tous les côtés. Quand il se crut assez fort, il monta dans sa litière, parcourut les rangs de ses soldats, les harangua et les excita tellement qu'ils voulaient se jeter dans la rivière sans même attendre des radeaux. Ce qui les irritait surtout, c'est que l'Inga leur avait reproche d'être arrêtés et tenus en échec par une femme, qui n'est que si peu de chose. L'Inga ajouta qu'il était déterminé à livrer bataille, que son père le Soleil le lui avait ordonné, et lui avait remis une fronde avec trois pierres de cristal, une flèche dorée et une fronde.14 Les Amautas racontent aussi que le Soleil l'avertit d'une embuscade que ses ennemis avaient préparée, ils avaient résolu de laisser l'Inga traverser la rivière, de l'entourer de tous côtés et de le tuer; mais l'Inga se plaça sur une éminence, [p.219] et lança un de ses morceaux de cristal avec tant de force contre un rocher, qu'il en sortit du feu qui embrasa les herbes sèches derrière lesquelles on avait placé l'embuscade et consuma tous ceux qui s'y trouvaient. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Inga traversa la rivière, remporta une victoire complète et fit Quilago prisonnière.

Quilago était belle et plut beaucoup à l'Inga, qui lui fît de riches présents, et la pressa de se rendre à ses désirs. Elle chercha d'abord à gagner du temps en lui représentant qu'une esclave n'était pas digne de lui; alors l'Inga lui donna la liberté; elle rentra dans son palais et fit creuser secrètement dans sa chambre un puits très-profond. Elle restait en rapports continuels avec l'Inga; ils s'envoyaient réciproquement des présents et des messages avec bonne foi de la part de l'Inga, mais avec perfidie de la part de Quilago; enfin elle invita l'Inga à venir la voir dans son palais, lui promettant de lui céder, mais avec [p.220] l'intention de le jeter dans le puits. Le messager quelle envoya prévint l'Inga de la trahison; mais celui-ci, sans faire semblant de rien, se rendit au palais avec une nombreuse escorte: il donna ses ordres aux capitaines et entra chez Quilago à l'heure qu'elle avait fixée. Elle le prit par la main pour le conduire dans l'appartement intérieur et renvoya ses esclaves; mais au moment où ils allaient entrer dans la chambre fatale, l'Inga l'arrêta, la saisit, et la jeta dans le puits qu'elle avait préparé pour lui. Il donna ensuite ordre aux soldats d'en faire autant à ses esclaves. Il fit arrêter les principaux caciques qui se croyaient bien en sûreté; mais il les relâcha bientôt après, ce qui lui devint fatal.


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CHAPITRE XXVIII.

Le cacique de Cloyambe se retire et se fortifie avec beaucoup de monde dans le lac nommé Yaguarcocha. L'Inga en triomphe avec beaucoup de peine.

Quilago fut ainsi punie de sa trahison; mais dès que ses complices se virent en liberté, ils s'enfuirent une nuit avec tous leurs sujets, commandés par le cacique de Coyambe, et se fortifièrent dans un lac nommé Yaguarcocha, dans lequel il y avait huit saules très-gros; ils [p.222] établirent entre ces arbres plusieurs planchers les uns sur les autres de manière à pouvoir y placer deux mille hommes. Ils envoyèrent une partie de leurs troupes dans les montagnes pour défendre les passages, et le reste se renferma dans le village, prêt à y soutenir un siège. Dès que Huaynacapac eut appris leur fuite, il courut à leur poursuite, espérant les atteindre avant qu'ils se fussent retranchés dans des forêts impénétrables, ou réfugiés dans des montagnes où il serait impossible de les trouver.

Il suivit donc leurs traces à la tête de plus de cent mille combattants; il traversa les provinces de Malchingui, Cochisqui et Coyambe, qu'il ravagea. Quand il fut arrivé à une lieue des ennemis, il fit sonner les trompettes et leur présenta le combat. Ceux-ci l'acceptèrent et la victoire fut longtemps disputée; mais enfin les troupes de l'Inga furent battues, parce que les forts qui étaient sur les bords du lac leur faisaient beaucoup de mal, et que [p.223] les ennemis en tiraient continuellement de nouveaux renforts. La bataille dura trois jours sans que l'on pût s'apercevoir que l'on fit le moindre mal aux ennemis, car ils emportaient leurs morts dans le lac, et les renforts continuels qu'ils recevaient empêchaient les soldats de l'Inga de s'apercevoir qu'ils leur tuaient du monde. Enfin, le cacique de Coyambe, voyant ses forces diminuer, se retira dans le lac en emmenant ses radeaux, de sorte qu'il fut impossible à l'Inga de le poursuivre. Celui-ci ne perdit cependant pas courage. Il ordonna à 40,000 soldats de cerner le lac et de n'en laisser sortir personne, et en plaça trente mille autres armés de frondes, de manière à empêcher ceux qui étaient dans le lac de rien faire venir d'Otavalo. On employa beaucoup de temps à cet arrangement, et comme les troupes de l'Inga ne cessaient jour et nuit d'attaquer ceux qui étaient dans les forts, sur les bords du lac, ils finirent par s'en emparer. L'Inga, encouragé par ce pre- [p.224] mier succès, donna l'ordre d'attaquer les radeaux. La bataille fut sanglante, et tant quelle dura ceux qui étaient sur les digues ne cessèrent de boire et de danser pour se moquer de l'Inga. Il fut cependant vainqueur. On tua presque tous ceux qui étaient sur les radeaux, que l'on coula à fond. Il ne restait plus à vaincre que ceux qui étaient dans les montagnes. Ceux-ci firent beaucoup de mal aux troupes de l'Inga, en faisant rouler des rochers sur tous ceux qui tentèrent de s'approcher. L'Inga fit faire pour ses soldats des casques en cuivre, en forme de mitre, qui les protégeaient contre les pierres et les traits qu'on leur lançait. Les assiégés coupaient aussi de grands arbres avec leurs haches de cuivre, et les faisaient rouler sur les assaillants: ils en firent rouler trois à la fois qui tombèrent ensemble dans le lac avec un bruit épouvantable, et coulèrent à fond quelques radeaux chargés de soldats; plusieurs capitaines périrent dans cette occasion, ce qui affligea [p.225] beaucoup l'Inga. Quant aux ennemis, il n'en échappa pas un seul; les uns furent noyés, et les autres massacrés, de sorte que les eaux du lac étaient toutes rouges de sang. C'est de là qu'il prit le nom de Vaguarcocha, qui veut dire lac de sang.

Pour célébrer cette victoire, l'Inga fît faire de nombreux sacrifices à Illatici Huiracocha et au Soleil son père. Il s'occupa ensuite à pacifier le pays. Il fit un jour conduire en présence de toute l'armée les prisonniers qu'on lui avait amenés de tous côtés. Ceux-ci arrivèrent en tremblant et les mains liées comme des gens que l'on mène au supplice. Quand ils furent en présence de l'Inga, qui était sur son trône d'or, il les fit délier, et leur annonça qu'il leur accordait la vie. Les prisonniers se prosternèrent devant lui, lui jurèrent une fidélité éternelle, et pour preuve de leur sincérité, ils firent venir leurs femmes et leurs enfants qui étaient cachés dans les montagnes, [p.226] de sorte que la province de Carangui fut repeuplée en moins d'un an.

L'Inga ordonna que l'on recommençât a cultiver les champs; et comma le climat lui parut agréable, il jeta les fondements de la ville de Carangui sur le plan de celle de Cuzco car il comptait dorénavant y faire sa résidence; il reconstruisit pour lui l'ancien palais du cacique, ainsi que le temple du Soleil. Il réunit ensuite les caciques, les assura de son affection, et leur annonça que, pour la leur prouver, il laissait au milieu d'eux, pour y être élève, son fils Atahualpa, âge de deux ana. Le véritable nom de ce jeune prince était Huaypar-Titu Yupangui; il reçut l'autre de sa nourrice, qui était native du village d'Atahu prés de Cuzco, et qui dans leur langue signifie vertu ou force: Alpa veut dire bon et doux. Il annonça aux caciques qu'il retournait a Cuzco, et que si Illatici l'enlevait, ils eussent a reconnaitre son fils pour leur roi et seigneur.

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Huaynacapae se dirigea donc vers Cuzco avec une escorte suffisante et accompagne des gouverneurs des provinces. Il renforça les garnisons, et étant arrive dans la province de Changas on Andaguailas, il y chatia tons ceux qui avaient pris part à une conjuration que 1'on avait découverte quelque temps auparavant. Il avait grand désir de voir son fils Huascar: c'est pourquoi il ne voulait s'arrêter nulle part, malgré les supplications des caciques. Il fit une entrée triomphante dans Cuzco, et le prince, qui avait déjà douze ans, vint au-devant de lui. Le véritable nom de ce prince était Inticusi Hualpa mais on lui avait aussi donne l'autre a cause de sa nourrice. Tout ce que disent Garcilasso et d'autres auteurs du nom de ce prince et de la chaine d'or que l'on fabriqua a l'époque de sa naissance, sont des fables qu'ils ont tirées de leur cerveau. Beaucoup de caciques du Collao et des Andes vinrent assister a l'entrée de l'Inga, qui, avant d'entrer dans son palais, [p.228] offrit pendant huit jours des sacrifices dans le temple. L'Inga y assista sans en sortir, voulant faire croire qu'il se reposait prés du Soleil, son père, dont il était protège.

Il sortit enfin de cette retraite et reprit les rênes du gouvernement des mains de Coyaragua Ozollo, sa femme et sa sœur, mère de Huascar, qui avait été régente pendant son absence, et avait préside les conseils. Huaynacapac résida deux ans a Cuzco, ou il s'occupa a reformer les abus. A cette époque il arriva des ambassadeurs du Chili, qui s'excusèrent d'être restes si longtemps a lui rendre hommage, l'assurant en même temps que ce retard n'avait et cause que par le désir de lui amener quatre jeunes gens, et leurs quatre sœurs, fils et héritiers de ses neveux. L'Inga fut si joyeux de cette nouvelle que, sans leur faire le moindre reproche, il ordonna a tous les Caciques d'aller au-devant des jeunes princes du Chili, et de les recevoir avec éclat. Les ordres furent exécutes, et la beauté de ces [p.229] jeunes princes enchanta tout le monde, et particulièrement leurs oncles et leurs cousins, qui ne pouvaient plus se séparer d'eux. L'Inga célébra en leur honneur des fêtes et des ban quets auxquels il convia les principaux caciques. Il leur donna vingt vieillards du sang royal pour les instruire, et a leur départ il les chargea d'or et de pierreries. Il fit aussi aux ambassadeurs qui 1'avaient accompagne des présents beaucoup plus considérables que ce n'était l'usage.

Quand cette affaire fut terminée, l'Inga résolut d'aller visiter les plaines, et laissa une seconde fois Coyaragua Ozollo a la tète du gouvernement. Il visita d'abord le temple de Pachacamac, y fit de nombreux sacrifices, et ordonna au prêtre d'interrogerl'oracle. Celui-ci, âpres beaucoup de jeunes et de veilles, lui rapporta la réponse qui lui annonçait que son entreprise actuelle réussirait, et lui défendait d'en demander davantage. Il partit assez mecontent pour aller visiter les plaines. On y [p.230] célébra de grandes fêtes en son honneur. Le roi des Chimes lui fit beaucoup de présents d'or et d'argent, de toiles de Chimbes et de plumes magnifiques que les habitants des Andes lui payaient en tribut. Il arriva jusqu'a Tumbez, et termina quelques dissensions qui existaient entre les caciques. Les prêtres et les devins allièrent a cette époque offrir des sacrifices dans un temple célèbre situe dans une ile de la mer du Sud, que l'on nomme aujourd'hui Sainte-Hélène. Ils revinrent annoncer a l'Inga que les entrailles des victimes lui annonçaient des malheurs. Il partit alors de Tumbez, et arriva en proie a la mélancolie dans la province de Carangui. Il y trouva son fils Atahualpa, qui avait déjà atteint l'adolescence.

Il avait des idées élevées et beaucoup de valeur. L'Inga passa ensuite a Quito, et fut très-satisfait de la réception qu'on lui fit partout. Il envoya de la son frère Huanauqui, avec une armée, pour conquérir les provinces des Pastoset de Quillacinga. Huanauqui [p.231] était un homme très-vaillant; il s'empara du pays sans trouver de résistance, et parvint jusqu'a l'endroit ou est aujourd'hui la ville de Pasto. Il resta un an dans cette province, et l'Inga lui ordonna de revenir a Quito âpres avoir laisse dans cette province les troupes nécessaires pour la garder. Son frère lui annonçait qu'il avait reçu des nouvelles de Tumbez, et qu'on lui faisait savoir que la mer avait jeté sur la cote des monstres marins barbus qui habitaient de grandes maisons flottantes.

Je terminerai ici cette première partie, parce que ce fut a cette époque que commencèrent les expéditions des Espagnols au Perou; je raconterai dans mes annales l'histoire subséquente des Ingas, mêlée a celle des Espagnols, le reste de la vie d'Huaynacapac et ce qui suivit. J'assurerai seulement a ceux qui liront cette histoire, qu'elle n'est pas inventée a plaisir, mais tirée des quipos et des anciennes tradi- [p.232] lions que j'ai recueillies avec beaucoup de peines et de soins.

Gloire à Dieu!

FIN.


NOTES

1 Voy. l'Histoire du Pérou de Balboa, chap. 1, et la noie de la page 4.

2 Presque tous les auteurs et Garcilasso lui-même n'ont parie que très vaguement des superstitions des Péruviens. L'ouvrage où j'ai trouvé le plus de détails à ce sujet est celui du P. Joseph de Arriaga, intitulé Extirpacion de la idolâtrie de los Indios del Peru Lima, Hyeronimo de Contreras, 1621, 4°. Il fut chargé par l'archevêque de Lima de parcourir le Pérou et de lui rendre compte des superstitions qui s'étaient conservées parmi les Indiens. Comme son ouvrage est d'une grande rareté, je pense qu'on en verra avec plaisir quelques extraits.

L'on croyait tous les Indiens convertis au christianisme quand des dénonciations arrivées de tous les côtés apprirent à l'archevêque que les Indiens pratiquaient encore, presque partout, l'idolâtrie. Dans les montagnes on adore le soleil sous le nom de Punchao, la lune sous celui de Quilla, les étoiles, surtout les pléiades (Oncoy); et l'éclair (Libiac ou Hillapa); la mer (Mamacocha), la terre (Mamupacha), les sources (Puquios), les rivières, les montagnes, et surtout celles qui sont couvertes de neige (Razu), et d'anciennes sépultures (Huaris), qu'ils croient être celles de géants, premiers habitants du pays. Ils adorent aussi les lieux où ils croient que leurs premiers pères sont sortis de la terre (Pacarinas). Les Indiens nomment zamana ou cayan les endroits où ils vont adorer leurs idoles (Huacas).

Dans les provinces de Cahuana, Tauca et Huamachuco, on adorait une idole célèbre nommée Catequilla. Cette idole, qui était alors à Huamachuco, avait prédit à Topalnca, père de Huayna-Capac, qu'il serait tué dans la bataille qu'il allait livrer contre son frère qui s'était révolté; comme cela arriva en effet. Huascar-Inga, irrité de la mort de son père, fit brûler le temple. Les prêtres parvinrent à soustraire l'idole à l'incendie et la transportèrent à Cahuana où ils lui élevèrent un nouveau temple. On adorait aussi à Tança des spectres qu'on nommait Huaraclla.

Les Indiens avaient aussi la plus grande vénération pour les corps de leurs ancêtres qu'ils nommaient Malquis et Munaos dans les plaines. On trouve dans les anciens tombeaux (Machays) les armes et les outils dont le défunt se servait pendant sa vie.

Les Indiens du Pérou avaient aussi des espèces de dieux lares (Conopas, Chancas ou Huacicamayoc). C'étaient ordinairement des pierres remarquables par leur forme ou par leur couleur. Dans une succession ces Conopat appartenaient de droit au fils aîné. Quelquefois c'étaient des bézoards (quicu), ou des morceaux de cristal (lacat). Pour avoir une bonne récolte de maïs on invoquait Zarapconopa; pour les pommes de terre Papapconopa; pour les troupeaux Caullama. La différence qu'il y a entre les Huacas ou les Conopus, c'est que les premières sont adorées par tout le village, et que chaque famille a ses Conopas.

Au milieu de chaque champ, les Indiens dressent une grande pierre qui doit les protéger; ils l'appellent Chichic, Huanca ou Chacrayoc, et Compa ou Larcavillca quand elle doit protéger les canaux d'irrigation. Quelquefois ils font une espèce de poupée en feuilles de maïs ou de coca. Ils l'habillent comme une femme et disent que c'est la mère de ces plantes (Zaramamas et Cocamamas). Quand un pied de maïs donne une grande quantité d'épis, ils se nomment huantazara ou ayrihuayzura, dansent la danse nommée ayrihua, et le brillent ensuite en l'honneur de Libiac. Ils pratiquent la même superstition avec les épis qui sont d'une couleur extraordinaire (micsazam, mainjrzara, mullazara) ou ceux dont les grains montent en tournant au lieu d'être placés en ligne droite (piruazura). Ils regardent aussi les enfants jumeaux (chuchos, ctiri) comme quelque chose de sacré. Quand ils meurent jeunes ils conservent leurs corps dans de grands vases. Ils donnent le nom de chacpas, en y ajoutant masco ou chachi, selon qu'ils sont mâles ou femelles, aux enfants qui naissent les pieds en avant, et évitent, autant que possible, de les faire baptiser.

Les Indiens ont diverses sortes de prêtres qu'ils comprennent sous les noms génériques de Umu, Laicca, Chachu, Auqui ou Auquilla.

Huacapiillac est le principal prêtre. Ce mot veut dire qui parle avec la Huaca.
Malquipvillac qui parle avec les mal quis ou les morts.
Macsa et Viha, prêtres des dieux lares.
Aucachic ou Ichuris, confesseur. Cette fonction est toujours exercée par un des prêtres dont je viens de parler.
Acuac ou Accac, ceux qui sont chargés de préparer la chicha pour les Huacas.
Socyac, celui qui prédit l'avenir, à l'aide de graines de maïs.
Pacharicuo, pacchacatic ou pachacuc, prêtre qui prédit l'avenir au moyen d'une certaine espèce d'araignée.
Moscoc, interprète des songes.
Hacaricuc ou cuyricac, qui prédit l'avenir en observant les cuyes ou cochons d'Inde.

Toutes ces fonctions, même celles de confesseur; peuvent être exercées par des hommes et par des femmes. On devient prêtre par héritage ou par élection. Mais il y a aussi quelquefois des vieillards des deux sexes qui se mettent d'eux-mêmes à prédire l'avenir. Il y a des sorciers nommés Canchus ou Ricnapmicuc, qui ont le pouvoir de faire périr leurs ennemis par leurs maléfices: ils endorment toute la maison par leurs sortilèges, y pénètrent et sucent jusqu'à la dernière goutte du sang lie leur victime.

La chicha (boisson préparée avec du maïs mâché) est la principale offrande que l'on fait aux idoles. Dans les plaines, à partir de Chancay, on la nomme yale. On leur présente aussi les prémices des récoltes, et ou leur sacrifia des lamas: ils attachent cet animal à une pierre, lui en font faire cinq ou six fois le tour, lui ouvrent le ventre, dévorent sa chair toute crue, et barbouillent la Huaca de son sang: ils offrent aussi des pièces d'argent, de la coca, du suif de lama (bira), du maïs, des plumes. des coquillages; enfin de tout ce qu'ils possèdent. Les fêtes de ces Huacas se célèbrent à une époque régulière.

Quand l'époque d'une fête approchait, le prêtre de la Huaca avertissait les caciques de préparer la chicha nécessaire pour la fêle. Il réunissait tous les objets qui devaient lui être offerts, s'asseyait en face de l'idole, et tendait vers elle le bras gauche en faisant cliquer ses lèvres et en disant, en nommant l'idole: «Voilà ce que t'offrent tes enfants et tes créatures. Reçois-le et ne sois point irrité contre eux: donne-leur la vie et la santé et fais prospérer leurs champs.» Il versait ensuite sur la Huaca la chicha et le sang des victimes, et on brûlait le reste. La nuit suivante, que l'on nomme pacaricac, se passait sans dormir, à boire, à danser ou à raconter des histoires; ensuite commençait un jeûne de cinq jours: les Indiens se confessaient alors. Le prêtre mettait sur une pierre un peu de la cendre des offrandes et l'Indien la soufflait au loin; il recevait alors une petite pierre nommée parca ou pardon, et allait se laver la tête particulièrement dans un endroit où se joignent deux ruisseaux (Tincuna). L'Indien en s'approchant du confesseur disait: «Ecoutez-moi, montagnes des alentours, plaines, condors qui volez, hiboux et insectes; car je veux confesser mes péchés.» Quand l'Indien allait se confesser, il avait au bout d'une épine une petite boule rouge en pierre ou en os, nommée mussu en aymara. Quand il avait fini, le prêtre enfonçait l'épine dans son manteau jusqu'à ce qu'il fît éclater sa boule. Si elle tombait en trois morceaux, la confession était bonne: mats si elle tombait en deux, on la regardait comme mauvaise, et il fallait la recommencer. Quelquefois ou les maltraitait pour leur faire avouer ce qu'ils avaient caché. On employait aussi à cet usage une poignée de maïs selon que le nombre des grains était pair ou impair. Pour pénitence on leur ordonnait de se priver de sel, de poivre, de leurs femmes pendant un temps fixé, qui était quelquefois très long. Quelquefois après leur confession on leur faisait mettre des vêtements neufs, afin que leurs péchés restassent dans les vieux. Ils avaient trois principales fêtes.

Oncoy mitta, vers la Fête-Dieu, quand apparaissent les pléiades qui se nomment Oncoy. On les invoque pour qu'elles ne dessèchent pas les moissons; la seconde vers la Nativité pour demander au tonnerre d'envoyer les pluies nécessaires à cette époque.

La troisième Ayrihuanita, à cause de la danse ayrihua, lors delà récolte du maïs. On jouait dans les fêtes de toutes sortes d'instruments. Les hommes se déguisaient en se mettant des têtes de cerfs. Ils chantaient leurs chants historiques en levant les bras au ciel, et, tournant autour de l'idole qu'ils invoquaient en prononçant son nom syllabe par syllabe, ils mettaient sur leurs têtes des croissants d'argent nommés chacrahinca, et se couvraient d'ornements d'argent et de plumes qui lie servaient que dans ces occasions.

3 Garcilasso (livre IV, chap. xvi) rapporte aussi l'histoire de l'inca Pleure-Sang, mais il l'attribue à Yaguar-Huacac, fils d'Inca-Roca.

4 Cette division par décuries et centuries est expliquée fort longuement par Garcilasso, livre II, chap. x, et suiv.; Acosta, liv. VI. chap. XIII.

5 Voyez, sur l'establishment des chasquis ou courriers, Acosta, liv. VI, chap. xiii.

6 Garcilasso (liv. 11, chap. viii) prétend que les Incas ne sacrifiaient jamais de victimes humaines. Mais il est contredit en cela par presque tous les historiens. Betanços cité par Garcia, Origen de lot Indios (page 198), dit qu'à la mort d'un Inca on sacrifiait mille enfants, et que ce sacrifice se nommait Capac-Cochac. Acosta (Historia natural de las Indias, liv. V, chap. xviii) dit que dans les occasions importantes on sacrifiait des enfants, et que l'on en immolait quelquefois jusqu'à deux cents, lors du couronnement de l'inca. L'on sacrifiait aussi quelques-unes des jeunes filles que l'on élevait dans les temples. Quand l'inca ou quelque seigneur puissant tombait malade, on sacrifiait un de ses fils en priant le Soleil de l'accepter en échange. S'il venait à mourir, on immolait un grand nombre de victimes dans la pensée qu'elles le serviraient dans l'autre monde. Il eu périt plus de raille aux funérailles de Huayna-Capac. Acosta (liv. V, chap. vii) rapporte à ce sujet une anecdote assez plaisante. Un Portugais qui avait perdu un œil à la guerre fut fait prisonnier par les Indiens, qui voulurent l'immoler aux funérailles d'un de leurs prêtres qui venait de mourir Mais il sauva sa vie en leur faisant observer son infirmité , et en ajoutant que dans l'autre vie tout le monde se moquerait de leur grand-prêtre, s'il arrivait avec un borgne pour le servir. Il est encore fait mention des sacrifices humains au Pérou par Levinus Appollonius (De Peruviœ inventione, Antwerpiæ, 1567, in-8°, liv. 1, page 87), Tamara (Costumbres de todas las gentes. Amberes, 1556, in-12, liv. III, page 298), Benzoni (Istoria del Nuovo Mundo, liv. III, chap. xx), Gomara (Historia de las Indias, liv. IV), Herrera (Historia de las Indias, décade V, liv, IV, chap. iv).

7 Voyez sur let Chimo-Balboa, Hist. du Pérou, chap. 6, et la note de la page 73.

8 Garcilasso, qu'on s'est presque toujours contenté de copier, a mis une espèce d'amour-propre à prouver que les Péruviens adoraient un seul Dieu. C'était peut-être vrai à l'égard des Incas et de la partie éclairée de la nation; mais il n'en est pas moins vrai qu'il existait au Pérou une foule d'idoles. Sans parler de toutes les divinités que j'ai énumérées dans la note de la page 13, on trouve encore dans les historiens du Pérou le nom des idoles Hananllauto, Quicanllauto, Atahuanca, Apuxillène, Huagnaxillin, Huamancantac, Alecpong, Achcay, Yaromarca, Apuyurac, Huaynayurac, Caxaparac, Churoquella, Cateqnilla, Chanca, Taucatanca, Chaupinamoc, Namacoya, Pariacaca, Quenac, Huauri, Huanchorvilca, Humivilca, Mamayoc, Mullucayan, Sanumama, Sian, Xampay, etc.

9 Garcilasso dit, lib. V. chap. i, que Viracocha veut dire l'écume tir la mer. Vov. aussi Balboa, page 40.

10  Le mot quilca ne se trouve dans aucun des vocabulaires de la langue quichua que j'ai eu occasion de consulter.

11 Pérulta, dans son poème Lima fundada (Lima, 1731, 2 vol. in-4°, chant II, octave xiv et xt), parle de cet événement et de cette ruse; mais il l'applique à Manco-Cápac.

Despues la astuta huaco à infante hermoso,
Criado en el leno de ons gruta umbria,
Para darle por padre luminoso,
Del dia al claro autor, le niega el dia:
Luego en un monte al parto prodigioso,
A quien oro calzaba, oro vestia,
Lo expuso el vulgo infiel que lo julgaba,
No hijo ya el mismo sol que alumbraha.

De Llauto real, de que Lucio pendiente
Purpurea Mascapaycha o flucco bello
(Insignia augusta de sa augusta gente)
Cubrio las sieues, corono el cabello;
De igual purpura manta refulgente,
Sobre azul trage tan vivaz destello
Daba luz, que poco hacer presumen
En admitirlo rey, al verlo numen.

Peralta ajoute dans une note qu'une Indienne, nommée Mama Huaco, ayant mis au monde un fils d'une rare beauté, releva secrètement dans une caverne, d'où elle le tira quand il fut devenu grand, couvert d'un vêtement resplendissant d'or. Elle le conduisit au sommet d'une montagne et l'adora avec sa sœur Pilcosisa en le proclamant fils du Soleil. Les Indiens furent frappés d'une telle admiration à sa vue qu'ils l'adorèrent et le proclamèrent roi.

12 Les Quipocamayos étaient chargés de l'interprétai ion des quipos ou cordelettes nouées.

13 Ce nom est ordinairement écrit Yagar-Huacac.

14 Voici la troisième fois que Montesinos nous raconte la même histoire arec quelques changements dans les détails.