Deux lignes du Livre des morts

par

Edouard Naville

[Extracted from Zeitschrift für Aegyptische Sprache und Alterthumskunde, (May-June 1874), pp. 57-60. See Eng. trans.]


Dans son beau travail sur les plus anciens textes du Livre des morts, Mr. le professeur Lepsius, commentant la 2de ligne du ch. 17, nous dit (p. 47) en parlant de la royauté de Ra et des mots [glyphs] qui suivent: "Es scheint dass hier von dem Erwachen, der Gestaltung des Chaos, von der Scheidung in Himmel und Erde und der Entstehung des Firmaments wie in der Genesis die Rede ist."

Le passage du Livre des morts, auquel Mr. Lepsius a donne cette Interprétation, a une grande importance pour la connaissance de la cosmogonie égyptienne. Il y a en effet à cet endroit une variante qui se trouve dans tous les papyrus des dynasties thébaines que j'ai sous les yeux, qui change notablement le sens de la phrase et qui donne à l'idée une précision beaucoup plus grande. D'après les textes anciens de l'époque thébaine, la royauté de Ra serait antérieure au firmament, il y aurait eu un moment où le firmament n'existait pas, où ciel et terre étaient confondus, et où de la hauteur d'Amsesennu Ra disposait les éléments et leur assignait leurs rôles. Afin de mieux faire comprendre l'importance de ces variantes, je prendrai pour base, non point le papyrus de Turin, mais un texte ancien, celui du papyrus de Nebseni que j'ai déjà fait connaitre aux lecteurs de la Zeitschrift (An. 1873, p. 26) et que je désignerai par la lettre A. Je m'appuierai ensuite des autres textes contemporains que j'ai à ma disposition et que je désignerai comme suit:

B. pap. de [glyphs] musée de Londres.
C. pap. de [glyphs] musée de Londres (cf. Zeitschr. 1873. p. 26).
D. pap. de [glyphs] de Berlin.
E. tombeau de [glyphs] Leps. Denk. III. 38.

Les quatre papyrus sont des papyrus hiéroglyphiques, d'une écriture très-semblable à celle du tombeau, et tous quatre de l'époque thébaine, ce dont celui de Hunefer nous fournit une preuve irrécusable puisque le défunt était intendant de Seti Ier. Il n'y a pas lieu à citer les sarcophages de Mentuhotep et de Sebekaa qu'a publies Mr. Lepsius, car ils omettent la plus grande partie de cette phrase. Voici donc le texte des deux pre- [p.58] mières lignes du ch. 17, d'après le papyrus de Nebseni. Je rappelle ce que j'ai dit précédemment au sujet de ce document; c'est qu'il n'y a pas de signe spécial pour la négation qui est écrite [glyphs] ou [glyphs].

[glyphs]
Je suis Tmu lorsqu'il est l'unique, Nun, Ra avec son diadème, lorsqu'il commença la souveraineté qu'il a exercée. qu'est ce que cela Ra lorsqu'il commença la souveraineté qu'il a exercée, c'est lorsque Ra commença a apparaitre dans la royauté qu'il a exercée, lorsque point n'existait de firmament et qu'il était sur la hauteur d'Amsesennu lorsqu'il plaça le fils de Renen (?) sur Amsesennu.

En français: Je suis Tmu, lorsqu'il est l'unique; je suis Nun, je suis Ra portant son diadème au commencement de la souveraineté qu'il a exercée. Qu'est-ce que cela, Ra au commencement de la souveraineté qu'il a exercée? C'est Ra apparaissant d'abord dans sa royauté, lorsqu'il n'y avait point encore de firmament, et qu'il était sur la hauteur d'Amsesennu, lorsqu'il plaça le fils de Renen (?) sur la hauteur d'Amsesennu.

[glyphs] A est seul avec les sarcophages à avoir cette forme du pronom, qui même dans le papyrus est spéciale au ch. 17; car ailleurs on trouve surtout la forme [glyphs]. Cette orthographe a passe dans des documents postérieurs, car je l'ai retrouvée dans le papyrus hiératique de [glyphs] musée de Berlin, mais seulement dans le 1er chapitre.

Tous les papyrus et les sarcophages ont au lieu de [glyphs] lorsqu'il est l'unique, le pronom [glyphs] ou quelque chose d'analogue; ainsi B. [glyphs] je suis Tmu, comme étant l'unique moi-même. C. [glyphs] lorsque, ou parce que je suis l'unique. Malgré la différence du pronom, l'idée reste la même, Tmu est l'être unique, qui comprend tout en lui, et qui est l'origine de toutes choses. Cette assimilation de Tmu à l'être universel, au Grand tout, sera établie, d'après des textes que je ne puis citer ici, dans mon travail sur la litanie du soleil.

B. [glyphs] Prenons le mot [glyphs] comme il est dans ces trois textes, sans déterminatif caractéristique, ce mot est susceptible de sens divers. [glyphs] veut dire briller comme le soleil, être lumineux; les exemples en sont si nombreux qu'il est inutile de les citer; il veut dire briller comme brille tout être revêtu d'un habit magnifique, ou portant une couronne étincelante; les textes d'Abydos qu'on peut à juste titre appeler un Rituel l'emploient fréquemment de bette manière; il veut dire apparaitre comme le fait an dieu qu'on sort de son sanctuaire le jour d'âne fête solennelle; il veut dire enfin apparaitre comme roi, briller comme celui qui porte la couronne royale, arriver au trône. [glyphs] "La première-annee de [p.59] mon règne, j'ordonnai ... etc." nous dit Ramses II, (Abd. I. p. 49). Or comme il pouvait y avoir doute sur l'acception du mot [glyphs] il est tout naturel que les commentateurs aient ajoute leur explication dans le second membre de phrase: Ra dans son apparition ... c'est Ra lorsqu'il apparait comme roi, Ra à son avènement. La réponse à la question limite la signification du mot au sens de règne, avènement au trône. Dans le papyrus de Nebseni l'explication était moins nécessaire, car nous y lisons [glyphs]. Ce mot, variante de [glyphs] signifie la couronne revêtue de l'uraeus, la couronne royale, le diadème.

Qu'est ce que Ra au commencement ... c'est Ra dans son apparition comme roi, au commencement de son règne. Ici, les papyrus thébains sont unanimes, aussi bien ceux que je cite, que ceux dont parle Mr. Lepsius (p. 47). Tous portent: [glyphs] (C) [glyphs] (D) avec de petites variantes graphiques. Aucun ne fait mention d'Heracleopolis, qui n'apparait que dans les textes postérieurs, et surtout hiératiques. Il faut donc croire qu'induit en erreur par le mot [glyphs] un copiste ignorant ou inhabile aura été entraine a écrire [glyphs], et que cette faute se sera transmise depuis lors dans la plupart des textes copies. Cela prouve qu'ä l'époque où le papyrus de Turin et les papyrus hiératiques ont été écrits l'intelligence du texte s'était déjà perdue en grande partie; puisque l'on pouvait laisser passer une faute qui trouble si profondément le sens général de la phrase.

Mais voici la variante la plus importante; je cite tous les textes pour plus de clarté.

A. [glyphs]
B. [glyphs]
C. [glyphs]
D. [glyphs]
E. [glyphs]

Les textes sont formels. Sauf C. dont j'expliquerai plus bas la faute, tous écrivent: lorsqu'il n'y avait point de Setes Su, lorsqu'il n'y avait point de firmament. Ici le papyrus de Turin est seul en faute; les textes hiératiques que j'ai collationnes, dont deux à Londres, un à Berlin et celui de Leyde portent tous la négation [glyphs] que le papyrus de Turin a oubliée.

Lorsqu'il n'y avait pas de firmament; cela suppose que lorsque Ra commença à régner, ciel et terre étaient encore confondus; la masse de Nun existait seule, Ra l'ordonnateur de ce chaos ne parcourait point les régions supérieures du ciel, mais se tenait sur la hauteur d'Amsesennu. Il faut donc que postérieurement à l'apparition de Ra comme roi il y ait eu soulèvement du firmament, séparation du ciel d'avec la terre. Cette simple variante du Livre des morts nous enseigne donc que les Egyptiens avaient comme nous la conception du chaos, c'est à dire d'une masse informe couverte d'eau où ciel et terre n'étaient pas sépares. C'est à ce moment de l'histoire du monde qu'ils plaçaient le règne de Ra.

J'en reviens au texte de C [glyphs] etc. Cette variante qui se lit aussi dans le papyrus hiératique de Berlin que j'ai cite précédemment est une faute facilement explicable. [glyphs] est en effet l'un des noms de la capitale du nome Hermopolitain, de [p.60] la ville de [glyphs]. Le scribe qui voyait quelques mots plus loin qu'il s'agissait de la ville d'Hermopolis [glyphs] a remplace le verbe être [glyphs] par le nom d'[glyphs], d'une prononciation analogue, et qui est le nom de la même ville. Le sens général de la phrase n'en est du reste pas change.*

Je passe sur la lecture de A. [glyphs] qui n'est évidemment qu'une transposition du pronom [glyphs] que n' a aucun autre texte.

[glyphs]. Dans tout autre texte que celui de Nebseni ce mot voudrait dire le dieu d'Amsesennu, mais, comme je l'ai indique ailleurs (Zeitschr. 1873 p. 26), le déterminatif [glyph] est employé dans ce papyrus avec une profusion telle, qu' il est impossible de conclure de sa présence qu'il s'agit d'un personnage divin. Comme l'a fait remarquer M. Lepsius, la préposition [glyphs] fait partie du nom de la localité.

A propos de la variante suivante, je cite de nouveau tous les textes.

A. [glyphs]
B. [glyphs]
C. [glyphs]
D. [glyphs]
E. [glyphs]

Les deux papyrus thébains que Mr. Lepsius cite en note donnent aussi des variantes analogues. Nulle part nous ne trouvons dans les anciens textes le verbe [glyphs] détruire: il s'agit d'un tout autre acte. Je n'insiste pas sur la variante [glyphs] (A). Cet endroit du papyrus de Nebseni est un peu gâte et je ne suis pas parfaitement sur du mot. La traduction de cette phrase serait donc suivant B, C, et D: lorsqu'il plaça les mesu bêtes sur la hauteur d'Amsesennu, et suivant E. lorsqu'il plaça les mesu bêtes comme dieux, en qualité de dieux d'Amsesennu. Ces deux leçons ont beaucoup de rapport entre elles; car placer quelqu'un sur un [glyphs]; c'est, comme le Livre des morts le mentionne ailleurs, lui donner d'être [glyphs] (85. 10); et bien loin de le détruire, c'est plutôt en faire un dieu. Le sens général serait donc: lorsqu'il fit des Mesu bêtes les dieux d'Amsesennu.

Mais qu est ce que les. [glyphs]. Je ne crois pas qu'il faille prendre [glyphs] dans le sens strict de fils; il me semble qu'on peut l'entendre dans un sens figure comme en hébreu בן dans l'expression בן חיל fils de la guerre pour homme belliqueux. Mesu bêtes "les fils de l'impuissance", seraient les inertes, les impuissants par excellence. En effet le sens primitif de [glyphs] s'affaisser, devenir impuissant, être impuissant, paralysé comme l'homme en proie à la terreur (cf. Brugsch dict. p. 446.). Ra fait des impuissants les dieux d'Amsesennu; voilà a quoi nous conduit l'analyse philologique. S'il est permis de s'aventurer un peu dans l'interprétation du symbolisme égyptien, je dirai que les Sesennu, les 8 [p.61] dieux étant suivant Mr. Lepsius les 8 éléments, faire des impuissants les dieux d'Amsesennu, c'est faire naitre ces 8 divinités, c'est changer une matière inerte et impuissante en 8 dieux, c'est distinguer les 8 éléments qui jusqu'alors n'avaient ni énergie ni activité, parce qu'ils faisaient partie du chaos dont nous avons trouve l'existence établie par ce qui précède.

J'espère que ces deux exemples et surtout le premier auront fait ressortir l'intérêt qu'a souvent une simple variante. Si nous voulons jamais arriver à une connaissance un peu exacte de la mythologie égyptienne, il faut remonter aux anciens textes du Livre des morts.

Genève, le 25. Mai 1874. 

Edouard Naville.

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* Malgré la grande beauté de l'écriture et des vignettes, le papyrus de Hunefer ne doit être employé qu'avec prudence surtout à mesure qu'on approche de la fin. Il s'y trouve des variantes curieuses, comme celle-ci: [glyphs] pour [glyphs]. Le petrefsu y est écrit: [glyphs].