PROBLÈMES GÉOGRAPHIQUES

LES PEUPLES ÉTRANGERS CHEZ LES HISTORIENS CHINOIS

Prof. G. Schlegel

[Extracted from T'oung Pao, vol. 3, no. 2, (1892), pp. 101-68.
[cc] = Chinese characters, omitted from this edition.]

I.
FOU-SANG KOUO

Le Pays de Fou-sang


Vers la moitié du dernier siècle, le monde savant fut stupéfait par une communication de M. De Guignes, faite à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres1, dans laquelle il annonçait qu'il avait trouvé dans les anciens historiens chinois que quelques prêtres bouddhistes auraient découvert, dans le 5e siècle de notre ère, un pays appelé Fou-sang, et qu'il croyait n'être autre chose que l'Amérique occidentale, plus spécialement le Mexique.

On comprend que cette communication eut un retentissement énorme. L'Amérique découverte 900 ans avant Colomb, et encore par des Chinois! cela surpassait toute conjecture.

En 1841, le professeur Cari Friedrich Neumann, de Munich, renchérissait encore sur la communication de De Guignes par un mémoire assez étendu, dans lequel il prétendit également que Fou-sang était le Mexique.

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Cependant, la conjecture de Mess. De Guignes et Neumann fut vivement attaquée par le célèbre orientaliste allemand Julius Heinrich Klaproth2 qui nia positivement que Fou-sang pût être l'Amérique, sans cependant donner des preuves suffisantes à l'appui.

M. Gustave d'Eichthal répondit, 1865, dans la «Revue Archaeologique» , à l'article de Klaproth, et essaia de défendre la conjecture de De Guignes.

La question resta litigieuse, et en 1875 M. Charles G. Leland donna l'historique de la question dans un petit livre intitulé «Fusang or the discovery of America by Chinese Buddhist priests in the fifth century» (Londres, Trûbner & Co.), dans lequel il a également essayé de confirmer la supposition de M. De Guignes et de son ancien maître Neumanu.

La question m'avait préoccupé dès ma jeunesse, et une note dans les «Notes and Queries on China and Japan» (Vol. III p. 78) de M. Theos. Sampson ravivait mon intérêt. Je publiai dans le même Journal (Vol. IV, p. 19, No. 30) une petite notice sur le Fou-sang et je proposai de rassembler et de publier dans ce journal toutes les notices relatives à ce pays disséminés dans les livres chinois; car qu'il me semblait impossible de ne pas pouvoir déterminer où Fou-sang était situé, si on avait des matériaux suffisants.

Cependant, personne ne répondit à cet appel, si ce n'est le docteur E. Bretschneider, dans un article du «Chinese Recorder and Missionary Journal» (Vol. III., Oct. 1870). Mais cet article n'apporte aucun nouveau document, et discute seulement ceux sur lesquels De Guignes et Neumann s'étaient basés; discussion qui n'est du reste pas sérieuse, car ce n'est pas en se moquant de ses adversaires et en nommant leurs autorités (les prêtres bouddhistes), avec le P. Hyacinthe, «consummate humbugs» qu'on résout une question scientifique. Je [p.103] passe sous silence les deux brochures de M. de Paravey: «L'Amérique sous le nom de Pays de Fousang, est-elle citée dès le cinquième siècle de notre ère, dans les grandes Annales de la Chine» et «L'Amérique sous le nom de Fousang. Nouvelles preuves que le Pays de Fousang est l'Amérique»; ainsi que les autres auteurs qui ont traité de ce sujet, et dont on peut trouver la nomenclature complète dans la «Bibliotheca Sinica» de M. H. Cordier (pp. 1273-1276).

Cette question plus que séculaire est toujours encore litigieuse, car ni les partisans, ni les adversaires, sont arrivés à des résultats concluants.

Personne n'ayant répondu à l'appel que j'avais fait en 1870 dans les Notes and Queries, je continuai moi-même à faire des recherches dans tous les ouvrages chinois que je rencontrai sous mes mains. C'était un voyage d'exploration qui coûtait du temps, car les notices sur le Fou-sang se trouvent disséminés dans toutes sortes d'ouvrages, et parfois se trouvent dans des endroits où l'on ne les chercherait jamais. C'est le résultat de ces recherches que j'offre aujourd'hui au monde savant, ainsi que la conclusion à laquelle je suis arrivée.

Et d'abord, le Fou-sang n'est un pays problématique que pour nous autres Européens. Pour les Chinois, il n'est nullement une terra incognita; il est supposé être connu de tout le monde, aussi bien que le Japon, Formose, la Corée, les îles Lieou-kieou ou autres îles qui se trouvent sur la côte orientale de la Chine. Le Japon l'a adopté comme nom poétique de son pays, sous la désignation de Fusau koku ([cc]) «le Royaume de Fou-sang». Le Pien i tien l'énumère parmi les pays parfaitement bien connus. Il consacre un chapitre spécial aux pays pas encore identifiés ([cc]) qu'i sont: Le pays des géants ([cc]); Le pays des gentilshommes ([cc]); Le pays des cuisses noires ([cc]); Le pays du peuple velu ([cc]); Le pays du peuple La ([cc]); Le pays des nains ([cc]); [p.104] Le pays de Kiai-yu ([cc]); Le pays du peuple K'oan ([cc]); Le pays des grands hommes ([cc]); Le pays des femmes ([cc]); Le pays Chi-kieou ([cc]); Le pays Niu-ho-youeh-mou ([cc]); Le pays Tchoung-yonng ([cc]); Le pays du peuple Hiun ([cc]); Le pays Hia-tcheou ([cc]); Le pays du peuple blanc ([cc]); Le pays Sze-yiou ([cc]); Le pays Ying-thou ([cc]); Le pays Wei ([cc]); Le pays Tchi-thi ([cc]); Le pays Kih-yûn ([cc]); Le pays Sil-tchi ([cc]); Le pays Pou-toung ([cc]); Le pays Cho-kouo ([cc]); Le pays Nili ([cc]); Le pays de ceux qui tournent le dos à la lumière ([cc]); Le pays des barbares Wouh ([cc]); Le pays des Hav-ming ([cc]); Le pays de I-tchi ([cc]); Le pays des Yuen-tchang ([cc]); Le pays de Jih-lin ([cc]); Le pays de Nilo ([cc]); Le pays de Wou-ming ([cc]); l'île des vagues bleues ([cc]); Le pays Ta-tchin ([cc]); Le pays Tchi-touug ([cc]); Le pays Kiai-chi ([cc]); Le pays Ngan-kia ([cc]) et enfin l'île de chanvre ([cc]). Sur les anciennes cartes chinoises (avant l'arrivée des PP. Jésuites eu Chine), reproduites même dans des ouvrages populaires, comme le [cc] Yeou-hioh Kiun-fang ou «Ecole de la jeunesse», le [cc] Jih yung pien lan ou «Indications commodes pour l'usage quotidien» etc., l'on voit rangée, l'une après l'autre, la longue série d'îles volcaniques qui protègent la côte orientale de la Chine contre les vagues du Pacifique. Il est vrai qu'elles y sont mal placées, comme le facsimile ci-contre le montre; mais ces cartes prouvent que l'île de Fou-sang n'était nullement problématique pour les auteurs de ces cartes. En commençant par le Sud, nous y trouvons d'abord, sur la côte du Foukien, l'île de Wan-tan ([cc]); il ne faut pas confondre avec Bantam à Java , mais qui représente le Tan-tan ([cc]) moderne, qui répond, soit [p.105] à la partie méridionale du Siam, soit à la partie du bord de Malacca3. Ensuite l'île de Thai-wan ([cc]) ou Formose et les îles Lieou-Meou ([cc]) ou Loutchou. Le Japon ([cc]), qui suit, est placé sur la côte méridionale de la province de Tche-kiang, vis-à-vis la ville de Thai-tcheou ([cc] Lat. 28° 54' 00", Long. 118° 49' 24"). A l'embouchure du Yang-tsze est placée l'île alluviale de Tsoung-ming ([cc]); vis-à-vis les villes de Soung-kiang ([cc]); le Kiang-sou et de Thsi-tcheou ([cc]) dans le Chan-toung, ou voit l'île de Fou-sang ([cc]), au nord de laquelle on a placé le Tchao-sien ([cc]) ou la Corée; et enfin l'on voit sur la côte du Liao-toung la montagne de Yah-louh ([cc]) sur laquelle nous reviendrons dans la suite. Toutes ces positions, excepté celles des îles de Formose et de Tsoung-ming, sont fausses, et nous ne citons ces cartes que pour faire voir que pour les Chinois le Fou-sang était aussi bien connu que Formose, le Japon et la Corée.

Le P. Gaubil avait vu de ces cartes anciennes, et en dit: «Dans ces cartes, on voit un pays Fou-sang plus à l'est que Lieou-khieou. Au nord des parties orientales du Japon, ou y voit un Pays des Femmes près du Japon. Au nord-est des parties orientales, on y voit un pays Ta-han plus ouest et plus nord que Lieou-khieou. Tous ces pays sont marqués îlots»4.

Ma Toan-liu, dans son chapitre sur les peuples étrangers à l'Orient de la Chine ([cc]), les décrit également successivement selon leur ordre géographique. Il commence par Tchao-sien ([cc]), ou la Corée, avec ses sous-divisions: [cc] Ouei-meh ou Ouimak, partie orientale de la Corée moyenne, Ma-han ([cc]) ou Chin-han ([cc]); Corée occidentale, Pien-chin ([cc]) une tribu des Chin-han, sur la côte orien- [p.106] tale de la Corée, et se tatouant légèrement, et Fou-yu ([cc]) au Nord de la Corée, sur l'ancien territoire des Wei.

Ma Toan-liu mentionne ensuite le Japon ([cc]) puis il repasse la mer pour faire la description du Kao-kiu-li ([cc]), le Kou-ijung-hien moderne, dans la province de Liao-toung, celle du Teou-moh- lou ([cc]), du Pih-thsi ([cc]) ou Hakusai, situé dans la partie Sud-est de la Corée; celle du royaume de Sin-ra ([cc]) S. E. de la Corée; celle des petits états You-tsou ([cc]) et Yih-lou ([cc]); celle des peuplades Moh-hoh ([cc]) au Nord de la Corée, nommées Wou-kih ([cc]) avant la dynastie des Soùi, peuplade divisée en sept tribus, dont faisaient partie les Niu-tchin ([cc]) et le Pou-hai ([cc]); que Ma Toan-lin décrit également.

Ayant décrit toutes ces peuplades disséminées dans le Liao-toung actuel et la Mandchourie méridionale, il passe la mer du Japon pour arriver à l'île de Yézo, connue en Chine depuis des temps très reculés sous le nom de Hia-i ([cc]) ou «Barbares écrevisses» à cause de leur corps velus et leurs longues barbes, et dont quelques individus vinrent à la cour chinoise dans le Xe mois de la quatrième année de l'époque Hien-khing de la dynastie des Thang (A.D. 659), dans la suite d'une ambassade japonaise. Ils étaient célèbres pour leur adresse dans l'usage de l'arc et des flèches, fait qui est confirmé par les historiens japonais.

Immédiatement après les Hia-i, ou Aïnos de l'île de Yézo, vient la description du pays de Fou-sang ([cc]) que nous allons démontrer, à ce que nous espérons, être l'île de Krafto, nommée à tort par nos géographes Saghalien5. En passant à mille chi- [p.107] noises à l'Est de Fou-sang, ou arrive au «Royaume des femmes» ([cc]).

Ensuite Ma Toan-liu passe aux hommes tatoués Wen-chin ([cc]), au pays Ta-han ([cc]), au pays des Nains ([cc]) et à celui des Géants ou grands hommes ([cc]).

Ma Toan-liu redescend ensuite vers le Sud pour décrire les îles Liêou-kieou ([cc]), puis il remonte vers le Nord pour décrire les Niu-tchin ([cc]) ou Toungouses, vivant à l'Est de la rivière Songari, dans le pays de l'Amour; ainsi que le pays de Ting-ngan ([cc]); occupé par les restes de la population de Ma-han, lorsque cette peuplade fut détruite par les Tatares Khitan.

Nous voyons par cette énumération, qu'avec l'exception de la description des îles Lieou-kieou, du Pays des Nains et du Pays des Grands Hommes, avec laquelle Ma Tûan-liu aurait dû commencer, il suit exactement l'ordre géographique des peuples orientaux du Sud au Nord.

Le Chan-hai-king ([cc]), le plus ancien guide du voyageur [p.108] du monde, observe également l'ordre géographique dans ses notices. Dans sou livre sur les pays orientaux au delà des mers ([cc]), il commence par la description du pays de Tcha-kieou ([cc]), aussi nommé Fah-kieou ([cc]) et par Hoai-nan tsze Hoa-kieou ([cc]), à l'Est de la montagne Tih ([cc]), au Nord duquel se trouve le pays des Hommes grands ([cc]), qui creusent des canots ([cc]). Encore au Nord de ce pays est le pays des Gentilshommes ([cc]). Toujours au Nord nous trouvons les Houng-houng ([cc]), le pays Thsing-kieon ou des Collines vertes ([cc]), dans le pays des San-hau ([cc]) ou la Corée6. Remontant au Nord, on arrive au pays des peuples à dents noires ([cc]), appelés par d'autres peuples à chevelure noire ([cc])» desquels l'on trouve la vallée des sources chaudes, au dessus desquelles l'on trouve les arbres Fou-sang; encore plus nord on trouve les Yû-sze-tsieh qui étaient noirs et le pays des hommes aux cuisses noires, qui étaient vêtus d'habits faits de peau de poisson, et qui se nourrissaient de goélands. Au Nord des «Cuisses noires» se trouvait le pays des Hommes velus ([cc]); dont le corps était couvert de poil, que les commentaires ont déjà depuis longtemps identifiés avec les Aïnos.

Le chapitre termine avec la mention du peuple Lo ou Kiao, [p.109] également noirâtres. Tous ces pays sont sons la protection du génie déifié Kao-mang. Yuen dit que l'on lit dans le Grand commentaire du Chang-chou, que la limite extrême des pays orientaux, Est du rocher K'ieh7, jusqu'à la plaine de Fou-sang, où le soleil se lève, est gouvernée par le génie Thai-haou Kao-mang; Hoai-mu tsze dit plus expressément que l'extrême limite des pays orientaux s'étend depuis le mont K'ieh-chih, à travers le Tchao-sien ou la Corée, et par le pays des géants, jusqu'à l'orient, à la place où le soleil se lève, le pays du l'arbre Fou, de la plaine à terre verte et boisée; de sorte que la région gouvernée par Kao-mang de Thai-haou occupe une superficie de 12,000 li chinois.

Le XIVe Chapitre du Chau-hai-king, intitulé: Livre sur les pays orientaux du grand désert ([cc] reproduction avec quelques variantes du IXe Chapitre. Il mentionne encore le pays des Géants ([cc]), celui des Nains ([cc]), le pays de Wei ([cc]), qui est le même que le pays des Oueimeh ou Ouimak en Corée, mentionné par Ma Toan-liu, le pays Tchoung-young ([cc]); mentionné dans le Tchun-thsieou de Lû-chi comme se trouvant à l'orient de Tchi-kou, le pays des Gentilshommes ([cc]); à précédemment nommé; le pays des Hommes blancs ([cc]), le pays des Collines vertes ([cc]); également nommé précédemment, et situé dans la Corée; [p.110] le pays des hommes à Dents noires ([cc]) et celui des Cuisses noires ([cc]) également notés précédemment.

Il mentionne ensuite une montagne nommée Nieh-yaou-hiun-ti, sur le sommet duquel croît l'arbre Fou, qui s'élève à une hauteur de 300 li chinois, et dont les feuilles ressemblent à celles de l'arbre de moutarde. On y trouve une vallée appelée «la vallée des sources chaudes», au dessus desquelles croît l'arbre Fou, c'est-à-dire le Fou-sang.

Après la mention de quelques montagnes, il s'arrête enfin à l'extrême angle Nordest de la terre connue.

Le Nan-chi suit le même ordre géographique: la Corée, le Pethsi, le Sinra, le Japon, les Wenchin, le Tahan et le Fou-sang.

Nous allons examiner maintenant successivement les pays étrangers mentionnés par Ma Toan-liu et le Chan-hai-king, ainsi que par d'autres auteurs, en laissant de côté ceux dont la position géographique est connue.

Nous n'avons donc pas à nous occuper des 14 premiers pays mentionnés dans Ma Toan-liu, mais nous pouvons commencer immédiatement par le 15e, le Pays des Hia-I ou Aïnos, nommé le «Pays des hommes velus» dans le Chan-hai-king, que nous allons examiner plus en détail.

Dans le IXe Chapitre du Chan-hai-king, fol. 4 verso, on lit: «Le pays du peuple velu se trouve au Nord d'eux (c'.-à-d. du pays [p.111] des Cuisses noires). Sur le corps de ces hommes il pousse des poils». Le commentateur ajoute qu'à 2000 li chinoises de Lin-hai-kiun se trouve un peuple velu vivant sur une grande île dans la mer8; il est petit de stature et leur visage et corps sont couverts de poil comme les porcs; ils demeurent dans des grottes, et ne portent pas d'habits. Dans la 4e année de l'époque Young-kia de la dynastie de Tsin (A.D. 310), le contrôleur général du sel du district de Ou, nommé Tai-foung, avait trouvé sur la côte de la mer un bateau9 dans lequel se trouvaient quatre personnes, hommes et femmes, qui étaient absolument faits de cette façon. Ne pouvant comprendre leur langage, il les envoya en hommage à S. E. le premier ministre. Mais ils moururent en route, avant d'être arrivés. Un seul homme restait vivant, auquel S. M. donna une femme, qui mît au monde un fils qui courut les marchés et places publiques. Peu-à-peu il apprit à entendre le langage humain10, et racontait lui-même que sa résidence était chez le Peuple velu. C'est, je pense, le peuple dont le Chapitre XVII, Livre des grands déserts (du Chan-hai-king), dit: que le Peuple velu mange du millet11.

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Dans le XVIIe Chapitre du Chau-hai-king, qui traite des pays septentrionaux, l'on trouve en effet (fol. 2 verso) qu'il y a là le Pays du peuple velu, c'est-à-dire que leurs visages et leurs corps sont couverts de poil; ils portent le nom de famille AI12 et mangent du millet13. (Empereur de la Chine, 2205 avant notre ère) avait engendré Kûn-kouo; Kûn-kouo avait engendré Yih-tchai ou Yih-lah; Yih-tchai avait engendré Sieon-kiah ou Sinn-kiah; Sieon-kiah, ayant tué Tch'o-jin, l'Empereur songea à lui, et l'employa secrètement à établir ce royaume. C'est celui du Peuple velu.

Dans les Annales de la dynastie de Soung, en 984 de notre ère, ou parle également des hommes velus ([cc] Mao-jin), qui étaient séparés des Japonais au Nord-est par de hautes montagnes. La frontière orientale du Japon touchait à une île en mer, où demeuraient des barbares, dont le corps et le visage étaient couverts de poil; et à l'est, dans l'île de Krafto, on trouvait de l'or jaune. [p.113] Selon lies Annales Japonaises, l'Empereur T'ien-tchi (Ten-di ten-wo) monta le trône clans la première année de l'époque Young-hoeï (650 de notre ère). L'année suivante, une ambassade japonaise, accompagnée de quelques Aïnos (Hia-i), vint à la cour de la Chine. Ces Aïnos habitaient également une île dans la mer. Leurs envoyés portaient des barbes longues de quatre pieds environ. Ils avaient une flèche piquée14 dans leur chevelure. Avant ordonné à un homme de prendre une courge et de se placer à une distance de plusieurs dizaines de pas, il ne la manquaient jamais en tirant.

Cette ambassade ne serait, du reste, pas mentionnée dans les Annales chinoises de la dynastie de Thang, selon le Pien-i-tien, mais elle est mentionnée dans les Annales du Japon, où on lit que les Hia-i occupaient un petit pays dans une île de la mer. Leurs ambassadeurs avaient une barbe longue de quatre pieds. Ils étaient très experts dans l'usage de l'arc et la flèche; ils plaçaient une flèche dans la chevelure de quelqu'un, qui allait se placer à quelques dizaines de pas de distance, et ils ne la manquaient jamais. Dans le mois de Novembre de la 4e année du l'époque Hien-khing (659 [p.114] de notre ère, ils arrivèrent à la cour (de la Chine) dans la suite d'une ambassade japonaise15.

C'est encore aujourd'hui la coutume chez les Aïnos. Dans un petit livre, qui se trouve dans la bibliothèque de Stuttgard, intitulé Yezo Manga ([cc]16) ou «Esquisses rapides des Barbares écrevisses»17, l'on voit dans la deuxième planche le portait de Yezutoï, chef d'Akken, bandant son arc, et ayant une autre flèche dans sa chevelure.

Nous allons passer maintenant le détroit de La Pérouse, qui sépare Yézo de l'île de Krafto, et que nous allons démontrer être le pays connu sous le nom de Fou-sang en Chine.

FOU-SANG

De vagues notions d'une grande île à l'Orient de l'Empire du Milieu étaient déjà parvenues de bonne heure aux Chinois.

Nous allons commencer par ce qui en est dit dans le Chanhai-king, ouvrage dont on dit tant de mal, mais qui, comme Hérodote, prouvera avec le temps être aussi peu menteur que le dernier nommé.

Il faut prendre les récits des anciens cum grano. Enfants de leur temps, crédules et avides de choses merveilleuses, ils ont mêlé faits et fables, ou bien ils ont investi les faits d'un vêtement merveilleux, que nous ne réussissons pas toujours à écarter. Nous y lisons donc au Chapitre IX, intitulé [cc] 5 ou Livre des [p.115] pays orientaux d'outre-mer, que dans la vallée Yang se trouve une source chaude, au dessus de laquelle croît le Fou-sang. Les dix soleils s'y baignent.

Il se trouve au nord du pays des «Dents noires», au milieu de l'eau; on y trouve un grand arbre, sur les branches inférieures duquel se trouvent neuf soleils, tandis qu'un seul soleil est perché sur les branches supérieures».

Dans le XIVe Chapitre [cc], Livre des pays orientaux de la grande solitude, le Chan-hai-kiug donne la variante: «Au dessus de la vallée chaude se trouve l'arbre Fou (c'-à-d., selon le commentaire, l'arbre Fou-sang). Quand un soleil arrive, l'autre sort (c'.-à-d., selon le commentaire, qu'ils se relayent l'un l'autre). Ils portent mille corneilles (selon le commentaire la corneille à 3 pieds, que l'on croit voir en Chine dans le soleil).

Nous allons d'abord éliminer ce qu'il y a d'apparent merveilleux dans cette notice. D'abord, quant aux dix soleils, Tchoang-tcheou ou Tchoang-tsze (vers 330 avant notre ère) avait déjà dit qu'il y a là dedans une allusion aux dix soleils qui s'étaient montrés sous le règne de l'Empereur Yaou (2357 av. J. C), quand toute la végétation était brûlée. Le fameux Hoai-nan tsze nous dit que Yaou ordonna à I18 de tirer sur les dix soleils, et qu'il en tua neuf; de sorte que les corneilles dans ces soleils périssaient toutes. Le poète du Li-sao dit à ce sujet: «a tiré sur le soleil, et les plumes des [p.116] corneilles tombaient». Le livre Koun-tsang Tching-mou King dit; «Anciennement tirait fort bien à l'arc; il atteignit en effet les dix soleils. Le livre de ambou de Kih-kinn dit que lorsque Yun-kiah (ou Yin-kiah) avait monté le trône et demeurait à Si-ho, dix soleils monstrueux luisaient en même temps. Ceci est une merveille naturelle, qui est arrivée naturellement, à ce que je pense»19. Le commentaire ajoute: «Quant aux dix soleils au ciel; le nombre du soleil est dix; et c'est cela ce que (le Chan-hai-kiug) veut dire par la phrase [p.117] «Neuf soleils se trouvent sur les branches inférieures et un seul soleil sur les branches supérieures». La mer orientale était pour les anciens Chinois l'endroit où le soleil se lève. C'est pour cette raison que les Japonais avaient donné à leur pays le nom de Jih-pun «Origine du soleil». Or, comme l'île de Krafto ou Fou-sang se trouvait également à l'Orient, et bien plus rapprochée du continent que le Japon , on y localisa également le soleil levant. Hoai-nan tsze disait: «Le soleil se lève dans la vallée Yang, se baigne dans l'étang Hien et passe par dessus20 le Fou-sang. C'est ce qui s'appelle son lever du matin. Dès qu'il s'est élevé au dessus de Fou-sang, il commence sa course».

Après avoir décrit la course du soleil de l'Est à l'Ouest, il dit que la lumière du soleil couchant, sur le sommet des arbres, se nomme Sang-yu, mot qui signifie «Mûrier-Orme». L'orient était nommé Fou-sang, «Mûrier soutenant»; mais dans le dictionnaire Chouo-wên, publié en l'an 100 de notre ère, le mot est écrit [cc] et est défini comme le nom d'un arbre divin d'où le soleil sortait. En tout cas, il n'y a pas de doute qu'il ne s'agisse ici d'arbres derrière lesquels le soleil se levait à l'Orient.

L'auteur du Pien-i-tien dit également que Fou-sang se trouvait [p.118] à l'Orient de la Chine, et que, quand on dit que le soleil vient de Fou-sang, cela veut dire que le soleil se lève à l'Orient, de même que les Japonais nomment eux-mêmes l'endroit où le soleil se lève «Fils du Ciel».

Enfin Yang-kiang, dans sou poème sur les Mouvements célestes, dit que Fou-sang est près du grand océan, et Li-peh dit dans ses poésies qu'on plante l'arbre Joli dans la mer occidentale, et le Fou-sang dans la mer orientale; de sorte qu'on a fini par prendre le Fou-sang pour le soleil.

Mais avant d'expliquer quel était cet arbre, nous devons citer un auteur du 2e siècle avant notre ère, qui est plus positif dans la détermination de la région où il faut chercher le Fou-sang. Nous lisons dans les «Notices des dix îles»21 que Fou-sang se trouve sur la rive orientale de la mer orientale. Quand on marche tout droit et remonte la côte par terre pour dix-mille li, on trouve encore à l'est la «Mer azurée». Cette mer, dans toute son étendue, est splendide, et n'est pas salée et amère comme les eaux de la mer orientale; elle est d'une couleur azurée parfaite, douce et d'un goût exquis. Fou-sang se trouve dans cette mer azurée. Le pays a 10,000 li carrés. On y trouve le palais de Thai-ti, et c'est le pays gouverné par Thai-tchin Toung-wang-fou (le père du roi de l'orient très exalté). Dans ce pays il y a beaucoup d'arbres dont les feuilles [p.119] sont comme celles du mûrier, et ils portent aussi des mûres. Les plus grands arbres ont plusieurs milliers de brasses de longueur, et plus de deux mille demi coudées de grosseur. Les arbres croissent deux à deux de la même racine, en paires, et s'appuient l'un sur l'autre. C'est pour cela qu'on les appelle Fou-sang (c'.-à-d. «Les Mûriers (Sang) qui se soutiennent ([cc])». Les génies, en mangeant de leurs mûres, deviennent luisants sur tout leur corps, peuvent voler et se tenir dans l'air. Quoique cet arbre soit grand, ses feuilles et mûres sont pourtant comme celles du mûrier de la Chine. Mais les mûres sont rares et de couleur rouge. Ils portent une fois dans les 9000 ans des fruits, dont le goût est extrêmement doux et suave. La terre y produit de l'or rouge et des pierres précieuses rondes qui ressemblent aux pierres à briques de la Chine.

En faisant la part du merveilleux, nous trouvons les faits suivants dans la notice précédente: d'abord que Fou-sang est une île dans la mer orientale, dans la partie qu'on nomme la mer azurée, qui répond à la mer du Japon de nos cartes. On y fait encore mention de l'arbre d'après lequel l'île est nommée, et qui n'est ici [p.120] que la Broussonetia papyrifera, ou l'arbre à papier, qui porte des fruits ronds d'une couleur pourpre foncé. Au lieu de [cc] sien-jin, génies, je propose de lire [cc] chan-jin, les montagnards. L'histoire du Japon dit des Aïnos qu'ils grimpent sur les montagnes comme des oiseaux, et marchent dans les herbes comme les bêtes sauvages22; c'est cette agilité que Toung-fang soh exprime par sa métaphore qu'ils peuvent voler et se tenir dans l'air. Quant à l'or, c'est, comme on le sait, un des produits de l'île de Karafto; et par les pierres précieuses rondes, l'auteur indique probablement la belle obsidienne bleue, nommée Krafto-fama, dont les boules ont quelquefois 2 à 3 décimètres de diamètre23.

Nous arrivons maintenant à la relation du fameux prêtre bouddhiste Hoei-chin. C'est sous la dynastie des Thsi méridionaux que, dans la première année de la période Young-yuen (A. D. 499), sous le règne de l'Empereur Toung-hiun-heon24, un Chamane, nommé Hoei-chin, serait venu de Fou-sang en Chine. Nous apprenons cela des mémoires sur les peuples étrangers de l'Orient dans les Annales de la dynastie de Liang (502-556 de notre ère).

On y lit: «Pays de Fou-sang. Dans la 1e année de la période Young-yuen de la dynastie de Thsi, un Chamane, nommé Hoei-chin, [p.121] arrivait de Fou-sang à King-tcheou25, et racontait que Fou-sang se trouvait à plus de 20,000 li à l'Est du pays de Ta-han, et que le pays était situé à l'Est de la Chine; qu'il y poussait beaucoup d'arbres, nommés Fou-sang, et qu'on l'appelait pour cette raison ainsi; que les feuilles du Fou-sang ressemblaient à celles de l'arbre Thoung (D'après Hoffmann et Schultes la Paulownia imperialis); que les jeunes pousses ressemblaient aux pousses de bambou et sont mangées par les habitants du pays; que ses fruits ressemblaient à des poires (ou des pommes) et étaient rouges; qu'on tissait des étoffes de son écorce pour des vêtements, et qu'on en faisait aussi une espèce de soie; qu'ils construisaient leurs maisons de planches, mais qu'il n'y avait point de villes fortifiées; qu'ils possédaient une écriture, et faisaient du papier avec l'écorce du Fou-sang, qu'ils n'avaient ni armes, ni cuirasses, et ne faisaient point de guerre; que quant aux lois du pays, il y avait une prison méridionale et septentrionale; que les légers criminels étaient enfermés dans la prison méridionale26, tandis que les graves criminels étaient emprisonnés dans la prison septentrionale27. S'il arrive une amnistie, on fait bien grâce à ceux de la prison méridionale, mais jamais à ceux de la prison septentrionale. Par contre, ceux de la prison septentrionale avaient le droit de se marier entre eux, mais que les garçons qui en naissaient furent faits esclaves dès leur 8e année, et les filles dès leur 9e année. Les criminels n'en sortaient qu'à leur mort. Quand un homme notable avait commis un crime, on convoquait une assemblée générale du royaume, et on condamnait le criminel au supplice de la fosse28. On tenait devant lui un festin, et se séparait [p.122] de lui comme d'un mort. Eu le quittant, on le couvrait de chaux29. Pour un crime de la première gravité (la moindre gravité) le coupable seul était puni; pour celui d'une deuxième gravité, la peine s'étendait jusqu'à ses fils et petits-fils; mais pour le cas d'une troisième gravité, elle s'étendait jusqu'aux individus de la 7e génération.

Le roi du pays est nommé Yih-khi; le premier des nobles est nommé Grand Toui-lou; ceux du second rang sont nommés petits Toui-lou, et ceux du troisième rang Nah-tuh-cha. Quand le roi du pays sort, il est précédé et accompagné de tambours et de trompettes. Il change la couleur de ses habits selon l'année; dans les années Kiah-yih (1e et 2e du cycle dénaire) ils sont verts; dans les deux années (suivantes) Ping-ting ils sont rouges; dans les 2 années Wou-ki ils sont jaunes; dans les 2 années King-sin il sont blancs et dans les deux années Jin-kouei ils sont noirs.

Ils ont des bœufs qui ont de très longues cornes, sur lesquelles ils peuvent porter des fardeaux pesant jusqu'à vingt quintaux30. En fait de véhicules, ils ont des chariots à chevaux, à bœufs et à [p.123] cerfs. Les habitants du pays élèvent des cerfs comme on élève des bœufs en Chine; et ils font de leur lait du quass (boisson fermentée). Il y a des poires rouges qui ne pourrissent pas dans l'aunée entière, et ils ont aussi beaucoup de raisins. Ce pays ne produit pas de fer, mais il y a du cuivre.

Ou n'y estime ni l'or, ni l'argent. Il n'y a pas de taxes ou d'impôts sur les marchés31 (comme en Chine). Quant aux mariages, le prétendu se construit une maison devant la porte de la demeure de la fille, et arrose et balaie le matin et le soir la terre. Si, après une année entière, la fille ne veut pas de lui, elle le chasse; mais s'il lui plaît, le mariage est accompli. Les cérémonies du mariage sont à peu près les mêmes qu'en Chine. A la mort de leurs parents, ils ne mangent pas pendant sept jours; quand le grand-père ou la grand-mère meurent, ils ne mangent pas pendant cinq jours; et après la mort d'un frère aine ou cadet, d'un oncle aine ou cadet, et d'une tante ainée ou cadette, ils ne mangent pas pendant trois jours. Ils érigent une tablette comme image de l'âme, et se prosternent le matin et le soir devant elle et y sacrifient. Ils ne portent pas d'habits de deuil. Quant l'héritier présomptif monte sur le trône, il ne s'occupe pas des affaires de l'état pendant trois ans.

Le peuple n'avait anciennement pas la loi de Bouddha. Mais dans la deuxième année de la période Ta-ming de la dynastie des Soung (458 de notre ère), cinq Bhikshu (moines mendiants) du pays de Kipin (Cophine dans l'Afghanistan) sont allés jusqu'à ce pays, et y répandirent les livres sacrés et les images de la loi de Bouddha, et les instruisirent dans la vie ascétique; ce qui a mené à un changement dans leurs mœurs».

[p.124]

Avant de discuter la relation de Hoe'i-chin, nous allons donner encore ce qui est noté dans les «Mémoires des quatre seigneurs de [p.125] Liang» par rapport à Fou-sang. Selon ces Mémoires, le duc Khieh32, dans une conversation avec quelques savants sur la géographie, disait; «A l'Orient l'on arrive à Fou-sang. Les vers-à-soie à Fou-sang ont sept pieds de longueur et sept pouces d'épaisseur, et sont luisants comme de l'or. Ils ne meurent pas pendant les quatre saisons, mais le 8er jour du 5e mois (Juiu) ils crachent une soie jaune qu'ils étendent sur les branches, sans faire de cocon. Elle est délicate comme des franges de soie; mais quand on l'a cuite dans la cendre lessivée du bois de Fou-sang brûlé, elle devient ferme et tenace. Quatre fibres font un fil assez fort pour pouvoir y suspendre un Kiûn (30 livres chinoises). Les œufs de ces vers-à-soie sont larges comme des œufs d'hirondelle, et on les trouve au pied de l'arbre Fou-sang. Ayant envoyé de ces œufs à Kiu-li (Corée), les vers redevinrent petits comme ceux de la Chine. Dans le palais du roi, il y a une muraille de cristal, d'un li chinois carré. Avant la pointe du jour, il y fait déjà clair comme le jour, l'on ne voit plus le mur, et même la lune est éclipsée.

«Soudainement le Fou-sang envoya un ambassadeur qui apporta en tribut des produits de son pays, e. a. 300 livres de soie jaune, crachée par les vers-à-soie de Fou-sang et cuites dans les cendres lessivées du Fou-sang.

[p.126]

«L'Empereur, qui possédait un brûle-encens d'or pesant 50 livres, le suspendait à six fils retors de cette soie, et la soie aurait pu en porter davantage. Ils offrirent aussi en tribut une pierre précieuse pour regarder le soleil, grande comme un miroir et d'environ un pied en rond, qui était translucide comme du cristal; quand on y regardait sous les rayons du soleil, le palais et les bâtiments dans le soleil se voyaient très distinctement»33.

L'empereur ordonnait à Khieli-kung de s'entretenir avec l'ambassadeur de ses mœurs et coutumes, des productions de son pays, de ses villes, ses montagnes et ses fleuves, et de s'informer aussi des vivants et morts des temps passés; il rappelait aussi le grand-père, les oncles et les frères de l'ambassadeur, de sorte que celui-ci versait des larmes et se prosternait devant lui.

[p.127]

Citons enfin, en dernier lieu l'encyclopédie San-tsai tou-hoeï, qui donne la gravure ci-contre d'un Aïno de Fou-sang trayant une biche, avec la notice suivante: «Le pays de Fou-sang se trouve à l'Est du pays Ta-han» les maisons y sont bâties en planches; ils n'ont pas de villes murées. Du temps de l'Empereur Wou des soung (Hiao-wou-ti, 454-465 de notre ère), des hommes de Kipin (Cophine) sont venus dans ce pays. Les habitants de ce pays élèvent des cerfs comme des vaches, et trayant leur lait». On voit donc que les auteurs de cette Encyclopédie ont la prétention d'avoir vu un naturel de Fou-sang et son cerf domestique. Notons encore que l'auteur du Nan-chi dit qu'on n'avait pas entendu parler du Fou-sang dans l'Antiquité. Mais que dans la période P'ou t'oung (A.D. 520-526) un Taoïste était venu en Chine qui prétendait y avoir été.

Je réserve pour dernier document la notice suivante, qui n'avait pas été notée jusqu'ici par les encyclopédistes chinois, et que j'ai découverte par un pur hasard; car je l'ai rencontrée dans la partie zoologique de l'encyclopédie Kouang-sze-loui-fou34, Kiouien 39, sous [p.128] l'article Hia ([cc]) des Ecrevisses ou Crabes. Selon les idées chinoises, elle se trouvait là parfaitement placée, parce que les Aïnos sont nommés par les Chinois Hia-i, ou Barbares écrevisses, à cause de leurs corps velus et barbus. Or le pays des Longues barbes est nommé ici très positivement Fou-sang.

On lit dans le Yeon-yang tsah-tsou35 que dans la première année de la période Ta-ting (581 de notre ère) un indigène, ayant suivi un envoyé du (royaume de) Sinlo (Siura en Corée), fut poussé par les vents au pays du royaume des «Longues Barbes», appelé l'île de Fou-sang. Cet homme y fut nommé Inspecteur des mœurs36, et le roi en fit son gendre. Voyant que toutes les femmes du roi portaient une barbe, il fit une pièce de vers qui dit:

«Une fleur sans feuilles n'est pas belle;
Une fille sans barbe est également laide;
Si le mari voudrait la renvoyer parce qu'elle n'eu a pas,
Certes cela serait pis que d'en avoir une qui en possède».

Le roi disait alors, en éclatant de rire: «Mon gendre saurait-il après-tout oublier ce qu'il y a entre le menton et les joues de ma fille?».

[p.129]

Ayant placé maintenant sous les yeux du lecteur tous les matériaux originaux que nous avons pu rassembler, nous allons les discuter successivement, et nous verrons alors que tout ce qui est dit de Fou-sang se rapporte à l'île de Karafto on Sachalien, au nord du Yézo.

L'ARBRE FOU-SANG

La position géographique de Fou-sang à l'Est de la Chine est reconnue par tous les auteurs chinois et occidentaux. C'est le pays où, pour les Chinois, le soleil se lève. La distance donnée par les auteurs chinois ne nous inquiète nullement. Les Chinois sont si prodigues de leurs chiffres, qu'on ne peut pas s'y fier le moins du monde. Dans leurs descriptions de batailles, il y a à chaque bataille des vingtaines de mille d'hommes tués des deux côtes. Si ces chiffres étaient vrais, la population de la Chine serait réduite depuis longtemps à un chiffre très restreint. En cette question nous sommes parfaitement d'accord avec le Dr. Bretschneider37 et le Professeur De Rosny38.

Ce ne sont pas ces distances exagérées qu'il faut prendre pour base, mais les produits du pays, la description du peuple, et les relations qu'il a eu avec la Chine et les autres pays. Or, en pre- [p.130] mier lieu, depuis la première mention du Fou-sang jusqu'à la dernière, tous les auteurs chinois parlent d'un arbre, de l'écorce duquel ou faisait dans ce pays des étoffes et du papier. Dans l'ancienne province de Chou on faisait du papier de chanvre; les habitants du Fou-kien font du papier de bambou mou; les hommes du nord le fabriquent de l'écorce du mûrier; les habitants du Yen-khi en font de rotiu; les habitants de la côte de varech; ceux du Tche-kiang de la paille de blé ou de riz, ceux de Ou (Sou-tcheou) de cocons du ver-à-soie, et ceux de Thsou (entre le Kiaug et le Hoang-ho) de la Broussonetia papyrifera.

Dans le Fou-hiuen tsah-louh, écrit par un certain Tchin-yeou ([cc]) vers la fin de la dynastie de Soung (5e siècle de notre ère)39, l'on trouve une énumération des différentes sortes de papier, tant en Chine, qu'à l'étranger; et on y lit entre autres: «Du Japon nous avons le papier de l'écorce du pin .....Item: du pays de Fou-sang, nous avons le papier fait de l'écorce du Kih»; à présent la Chine ne possède que le papier de l'écorce du mûrier. On trouve un extrait de ce passage dans le dictionnaire impérial de Khang-hi i. v. [cc]. Wells-Williams, p. 394, définit cette plante comme: «a plant growing in Yesso, from whose bark paper can be made». Nous ne savons pas sur quelle autorité W.-W. s'est basé, mais il place la [p.131] plante à Yesso et nous à Karafto, qui n'en est séparé que par le détroit de Lapérouse. Du reste, la plante doit croître aussi bien dans l'une des îles que dans l'autre. Mais dans ces deux îles ou file aussi des étoffes de l'écorce d'un autre arbre que de l'arbre nommé Fou-sang par les auteurs chinois. Cette coutume existe encore aujourd'hui dans l'île de Krafto. Les anciens voyageurs en parlent tous. Von Siebold, qui a réuni leurs observations dans un petit ouvrage, dit que les étoffes, dont ces voyageurs parlent, sont faits d'un arbre nommé Ats'ni40 et qu'il identifie avec une espèce de Broussonetia.

Mais selon les échantillons venus du Japon, dans l'Herbier royal à Leide, l'Atsni, ou plutôt l'Atni, est un orme, Ulmus montana, var. Laciniata (Trautvetter). Selon le Dr. Scheube41, cette espèce d'orme serait nommée Ohiyo-no-ki par les Japonais et Atni par les Aïnos. Mais il se trompe évidemment.

Les Aïnos à Yézo et à Krafto font également leurs étoffes de l'écorce d'une autre espèce d'orme, nommée Ohiyô en Aïno, Nire on Akinire en Japonnais, et [cc] yu ou [cc] lang-yû en Chinois. L'écorce de cet arbre est macérée dans l'eau bouillante, puis pilée, et ensuite les fibres sont employées à tisser des étoffes42. Nous [p.132] l'avons vérité sur les échantillons conservés dans l'Herbier royal de Leide, ou le nom Japonais et Chinois a été ajouté au Japon même par des botanistes japonais.

Or, selon Hoffman et Schultes43, le Nire ou Akinire japonais, et le [cc] chinois sont la Microptelea parviflora44, et Von Siebold confirme le fait45. Hepburn la détermine de même dans son Dictionnaire Japonais-Anglais. Le mot Ohiyo, voir même le mot Ohiyô no ki ne se trouve pas dans son dictionnaire. Ohiyo no ki signifie littéralement «Arbre (ki) de (no) Ohiyô (qui est le nom indigène)»46 comme p. e. Momo no ki signifie Arbre à pêches (momo) ou pêcher, etc. Du reste, il y a encore d'autres arbres dont on peut faire des Tissus. Ou lit dans les «Mémoires de l'Univers» qu'il croît à Young-tcheou47, au versant méridional de la chaîne (des Pruneaux), un arbre appelée Kao-mang, dont on peut faire des tissus. Les villageois l'émondent, et quand les nouvelles branches repoussent, on les prend et en tisse des étoffes.

Mais nous sommes d'avis que les Chinois ont désigné par le nom de Fou-sang, la Broussonetia qui y croît également, parce que [p.133] la description de ses fruits ressemble à celle des fruits du Fou-sang. Le fruit de la Broussonetia est rond, de couleur pourpre foncé et très moelleux. La Broussonetia est généralement nommée en Chine Kouh-sang, puisqu'un jour, du temps de l'empereur Tchonng-tsoung de Yin, une Broussonetia et un Mûrier croissaient ensemble48. Tous ces noms de la Broussonetia sont composés avec Sang, Mûrier, comme Kouh-sang, Tchou-sang, etc. Le nom de Fou-sang n'est donc encore qu'un autre nom pour cet arbre, et l'explication que donne Toung-fang soh de ce nom est probablement exacte49.

On file encore aujourd'hui dans le Kiang-nan des étoffes de son écorce, et on la pile pour en faire du papier, qu'on appelle Papier d'écorce Kouh.

Les jeunes feuilles peuvent servir de nourriture, exactement comme les jeunes pousses du Fou-sang. Les barbares, dit le Koang-tcheou ki, prennent l'écorce de la Broussonetia, la bouillent et la pilent pour eu faire des tapis. Or, quand les anciens chinois nommèrent la Broussonetia de Karafto Fou-sang, «les mûriers qui se soutiennent», ils l'ont probablement fait en réminiscence de cette [p.134] Broussonetia et de ce mûrier qui croissaient entrelacés dans la cour de l'Empereur Tchoung-tsoung. Nous n'avons pas à nous soucier de la lecture fou au lieu de fou: c'est une métonomasie et chaque Sinologue sait que les Chinois écrivent très souvent le même mot avec un caractère différent, mais ayant la même prononciation50. Notons enfin que la Broussonetia atteint une hauteur de 8 à 15 mètres.

Hoeï-chin (ci-dessus, p. 123) dit qu'il y a à Fou-sang beaucoup de poires ou de pommes rouges, ainsi que des raisins; et, en effet, il croît à Karafto et à Kamtchatka des petites pommes de rose, de la Rasa rugosa et R. kamtschatica, nommées Mao en Aïno, que ceux-ci, ainsi que les Kamtchadales, mangent avidement51. On trouve en outre à Yézo une vigne, appelée Yézo budô ([cc]) par les Japonais, qui porte des raisins noirs et très suaves. Von Siebold lui a donné le nom de Vitis jezoënsis52. Le climat de Krafto étant beaucoup plus doux que celui de Yézo, la vigne y croît probablement aussi.

Avant d'en finir avec la description de l'arbre Fou-sang, il nous reste à parler encore de la chenille qui vit sur cet arbre, et dont la mention a un peu déconcerté nos savants.

[p.135]

LÀ CHENILLE DU FOU-SANG

Nous avons vu (ci-dessus p. 125) que le savant Wan-khieh prétendit qu'il y avait au Fou-sang des vers-à-soie de sept pieds de longueur et de 7 pouces d'épaisseur, luisantes comme de l'or. Qu'ils crachaient le 8e jour du 5e mois une soie jaune, qu'ils étendirent sur les branches, sans faire de cocons. Que cette soie était très délicate, mais qu'elle s'affermissait par la cuisson dans la cendre lessivée du bois brûlé de l'arbre Fou-sang, et que celte soie était extrêmement forte, à tel point que l'Empereur de la Chine pouvait suspendre un encensoir d'or, pesant 50 livres, à six fils retors de cette soie présentée par des ambassadeurs du Fou-sang, sans qu'ils se cassassent. Le Dr. Bretschneider se moque de cette notice et la renvoit au pays des chimères53 inventé par les prêtres chinois. Mais il n'est nullement nécessaire de le faire, car le fait peut être très facilement expliqué. La chenille en question n'est que le ver-à-soie sauvage décrit par M, Theos. Sampson dans les «Notes and Queries on China and Japan», Vol. IV, p. 10-12, No. 12, qui en a cultivé des spécimens. Il dit que le cocon est d'une couleur brune, et n'a pas la moindre apparence soyeuse; qu'il est attaché par une glu très tenace aux branches de l'arbre, ou dans l'enfourchure de l'arbre sur lequel la chenille vit, et qu'on ne peut pas l'enlever du bois sans l'application de moiteur, le cocon étant détruit quand on veut l'arracher de force. La soie produite par ce ver est appelée en Chine Ch'ing-pang kien [cc] c.-à-d. Soie de Ch'ing-pang près de Kia-ying-tcheou54. Le ver atteint une longueur de 2 à 2½ pouces [p.136] anglais, et un diamètre d'un demi pouce. La chenille est vert-de-mer sous le ventre, et les côtes et la partie supérieure sont marquées de six lignes jaunes claires et 5 ligues couleur vert-de-mer. En sus de l'usage qu'on fait de la soie du cocon, l'on emploie aussi le corpus sericeum de la chenille, qu'on retire de leurs corps, pour en faire une espèce de corde dont on fabrique des filets et des lignes pour la pêche55. Cette soie est appelée à Emoui T'âng-si ([cc])56 «Soie de chenille», et la chenille même s'appelle P'eng-t'âng ([cc]), ou chenille du Liquidambar formosana, puisqu'elle se nourrit des feuilles de cet arbre. Les lecteurs du T'oung-pao57 se rappeleront que nous avons déjà mentionné cette chenille et l'usage qu'on fait de son corpus sericeum.

Or cette chenille vit à Sachalien ou l'île de Krafto. On lit dans le Nippon-Archiv de Von Siebold (VII, 173) que les Japonais troquent avec les Aïnos quelques autres marchandises comme .... des lignes de pêche, appelées Susi, et fabriquées du corpus sericeum d'une chenille58. Que la grandeur et grosseur de ces chenilles a été exagérée par Wan-khieh est hors doute; mais il se corrige lui- même en ajoutant que les œufs du ver-à-soie sauvage, transportés à Kiu-li, en Corée, produisirent des chenilles pas plus grosses que celles de la Chine (ci-dessus, p. 125). Et ce petit passage prouve encore une fois que Fou-sang devait être tout près de la Corée, parce qu'on avait essayé d'y introduire et acclimater le ver-à-soie sauvage de Krafto.

[p.137]

Quant à la couleur d'or de ces vers, dont parle Wan-khieh, nous ferons observer qu'il vit encore aujourd'hui en Chine, dans le Chouh59, un ver-à-soie nommé le ver-à-soie d'or, parce qu'il est de couleur d'or, et dont on emploie les excréments pour empoisonner les gens. L'espèce de ver-à-soie qui vit sur le Liquidarabar formosana est connue dans la littérature chinoise sous le nom de Foung-tsan ([cc]), Ver-à-soie du Liquid. formosana. Les naturalistes chinois disent que quand cet arbre commence à pousser des feuilles, un insecte vient les manger, ressemblant à un ver-à-soie, de couleur rouge et noir; qu'il crache dans le 4er mois une soie luisante comme les cordes d'un luth, et que la population maritime en fait des lignes à pêcher. On le trouve à Hoang-tcheou.

LES PRODUITS DU REGNE MINÉRAL

Toung-fang soh dit que le Fou-sang produit de l'or rouge (ci-dessus, p. 119), et Hoeï-chin dit que le Fou-sang produit du cuivre, mais pas de fer, et qu'on n'y estime ni l'or ni l'argent (ci-dessus, p. 123). Cela s'applique encore parfaitement à l'île de Krafto. Ecoutons les voyageurs hollandais cités par Von Siebold.

Le capitaine Vries dit: «Ils étaient très avides, dans le golfe d'Aniwa et la baie Patientie, de fer et nous donnaient en échange des plumes d'oiseaux et des fourrures». Coen dit dans son journal: «Ils m'offrirent une belle peau de loutre, pour laquelle je leur donnai une vielle hache de bord». Bakker dit: «On pouvait [p.138] leur offrir autant d'argent qu'on voulait, ils préféraient toujours le fer. ... Ils étaient très avides de soieries pour lesquelles ils donnèrent en échange des fourrures et de l'argent eu abondance»60.

En effet, l'expédition de Quast et Tasman, ainsi que celle de Vries et Schaep, au nord du Japon, n'avaient d'autre but que la recherche de l'or et de l'argent61.

Quast dit: «qu'en jetant l'ancre devant la Salmbay (Baie des Saumons, 46° 40' lat. cal., dans le Golfe d'Aniwa, Krafto): «Beaucoup d'indigènes vinrent à bord, qui nous faisaient comprendre qu'il y a une abondance d'argent dans les montagnes ici; aussi estimaient-ils le fer bien plus que l'argent»62.

En voici assez pour justifier ce que disent Toung-fang soh et le missionnaire bouddhiste Hoeï-chin de l'abondance des métaux précieux et de l'absence du fer à Fou-sang c'.-à-d. Krafto.

Quant aux «pierres précieuses rondes» dont parle Toung-fang soh, et la «pierre précieuse pour regarder le soleil» apportée en tribut par le Fou-sang entre les années 502-519 de notre ère63, on a le choix entre des cristaux de topaze fumée, l'améthyste, le cristal de roche, l'obsidienne et la pierre précieuse bleue de l'île de Krafto, nommée par les Japonais Krafto tama (pierres précieuses de Krafto)64.

Von Siebold a vu des boules d'obsidienne de deux à trois décimètres de diamètre65. Nous pensons que les «boules d'obsidienne» [p.139] sont les «pierres précieuses rondes» de Toung-fang soh, et que la pierre précieuse pour regarder le soleil était du cristal de roche, dont les prismes sont magnifiques. Naturellement nous pouvons attribuer à l'imagination exaltée la mention du mur de cristal de roche, dans la relation de Wan-khieh66. Elle est exagérée comme celle des piliers de maisons ainsi que des ustensiles pour diner en cristal de roche dans le pays des Tadjiks de l'ancienne Perse.

LE REGNE ANIMAL

Hoeï-chin mentionne dans son récit qu'il y a à Fou-sang des bœufs qui ont de très grandes cornes pouvant porter des fardeaux pesant jusqu'à vingt quintaux67; et il dit que les habitants y élèvent [p.140] des cerfs comme on élève des bœufs en Chine, du lait desquels ils font du quass68. En outre il mentionne des chevaux. La même chose est mentionnée dans la grande encyclopédie chinoise Santsai tou-hoeï, qui donne même une gravure, que nous avons reproduite, d'un homme de Fou-sang trayant une biche69.

Von Siebold70 mentionne comme cerfs le Cervus sika, en Aïno Yûk, le musc, Moschus moschiferus, en Aïno Likin kamoï, la renne, Cervus taranda, en Aïno Tonakaï et le Nik, Antelope crispa. Hoeï-chin dit qu'on se servait à Fou-sang d'attelages de cerfs. En effet les Orotsko, qui forment la septième partie de la population de l'île de Krafto71, n'emploient que la Renne pour traîner leurs traîneaux. Il est remarquable, dit Von Siebold, que les Orotsko n'emploient que la renne, au lieu des chiens qu'on emploie dans le sud de l'île; la raison est que la renne est douce de son naturel, mais très craintive à l'égard des chiens, de sorte qu'on ne saurait l'employer là où il y a beaucoup de ces animaux. Les riches en ont quelquefois jusqu'à une douzaine et au delà72. Elle est nommée Tonakaï par les indigènes mêmes. Elle est connue aussi sous le nom de Kantarhan, et les Chinois l'appellent Ma-luh, en Japonais Balok ou Barok, en dialecte d'Emoui Malok ([cc]), ce qui veut dire «Cheval-cerf»73.

[p.141]

Dans le «Ye-tân soui-louk», publié en 1791, sous le règne de l'Empereur K'ien-loung, par le maître du jardin de Tisi, M. Ni-tchai et annoté par le maître du jardin Kouï M. Lan-gan, on lit: «L'animal qui ressemble au musc, mais qui est plus grand, s'appelle Kantarlian74, et est probablement le Mi75 (la Renne). Il est haut par devant, et bas par arrière, est très fort, a des poils grossiers et longs, dont on peut faire des fourrures très chaudes. Ses cornes sont plates et grosses, et bons comme charme, de sorte qu'on fait des fourrures de sa peau, et des charmes (ou philtres) de ses cornes. On en fait la chasse sur des chevaux non-bâtés et on les perce avec l'arc bandé, car elles donnent un bon profit». Les Russes ne font pas de distinction entre le cerf et la renne, qu'ils appellent indifféremment Oïen76. L'auteur des «Annotations nocturnes» tenait la notice sur la renne d'un vieux serviteur, nommé Li-têh ([cc], dans sa jeunesse un homme très robuste, qui avait [p.142] voyagé comme mercier dans la Mongolie, dont il connaissait à fond le peuple et le pays. Etant auprès des Kalkas77, il avait tu des gens montés sur un animal, comme un cerf, mais qui n'en était pas un. Au N.O. de la montagne Hang-gai est le pays nommé Tolo-hai, près du district noir78. La neige y tombe déjà dans le 7e mois, et ne se fond que le 5e mois de l'année suivante; mais sur le sommet des montagnes elle n'est pas encore fondue le 6e mois. Il font des maisons de pisé dans lesquelles ils demeurent. La glace y devient épaisse de plusieurs pouces, et un froid terrible y règne, de sorte que des gens venus du sud y étaient gelés à mort. On y troquait un mouton contre une livre de thé, et un bœuf contre dix livres. Si ce n'était le froid cuisant, on y serait bien content:—et ensuite il décrit la Renne dans le passage que nous avons cité ci-dessus; passage également cité par le géographe Japonais Manuya Rin-chû, dans sa description des Aïnos de Krafto, à l'appui de l'identification du Tonakaï avec le Kandahan ou la Renne79.

Hoeï-chin veut parler de la renne quand il mentionne le bœuf à cornes immenses, pouvant porter de lourds fardeaux (ci-dessus, p. 123). Eu effet, les Orotsko nomades transportent sur leurs rennes leur mobilier entier et tous leurs ustensiles de pêche, dans leurs pérégrinations80.

[p.143]

HABITATIONS

Hoeï-chin (ci-dessus, p. 121) raconte que les habitants du Fou-sang construisirent leurs maisons de planches, et qu'il n'y avait pas de villes dans le pays. Le même récit se trouve dans le San-tsai tou-hoeï (ci-dessus, p. 127). Ceci s'applique encore aujourd'hui à l'île de Krafto. Ecoutons ce qu'en disent nos voyageurs: «Leurs maisons, bâties près de la côte sur les flancs des montagnes, et quelquefois sur leur sommet, sont faites de planches rabotées et jointes l'une sur l'autre, couvertes d'écorce d'arbres»81.

«Nous y vîmes de petits magasins, élevés environ à hauteur d'homme au dessus de la terre, sur quatre piliers, et fermés par des portes eu bois de sapin»82.

Von Siebold dit: «Leurs habitations fixes (Tsisé) sont des huttes assez larges, bâties de pieux fichés en terre, intérieurement revêtus de planches, et extérieurement avec des gazons, de la paille et de la mousse; le toit est couvert de chaumes et protégé contre le vent par des branches d'arbres posées dessus»83. Dans l'ouvrage de Ma-miya Rin-chû, dont nous avons rendu compte dans le T'oung-pao84, nous trouvons plusieurs dessins de ces maisons en planches, qui prouvent abondamment que Hoeï-chin avait parfaitement raison en disant qu'ils ne bâtissaient leurs maison qu'en planches. Von Siebold en a donné des dessins dans son grand ouvrage85, ainsi que Von Krusenstern dans son voyage86 et le Dr. Scheube dans son article sur les Aïnos.

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MARIAGE, DEUIL ET COUTUMES

Hoeï-chin (ci-dessus, p. 123) dit que quand un habitant de Fou-sang voulait se marier, il commençait par se construire, devant la porte de la maison où demeurait la fille, une maisonnette, et qu'il y arrosait et balayait matin et soir la terre un an durant; que si, après une année expirée, la fille ne voulait point de lui, elle le chassait, mais qu'en cas contraire, elle l'épousait. Il ajoute que les cérémonies de mariage étaient à peu près les mêmes qu'en Chine.

Nous ne savons presque rien des cérémonies de mariage et de la vie de famille des Aïnos de Krafto.

Von Siebold dit à ce sujet: «Le mariage a chez les Aïnos, comme partout ailleurs, ses difficultés. Le prétendu doit avoir une bonne réputation, acquérir sa fiancée par des cadeaux donnés au père, et il doit la choisir d'entre ses relations de famille .....Nous ne connaissons pas les cérémonies de mariage. L'homme n'a qu'une seule femme légitime, mais, selon sa richesse, une ou plusieurs concubines, qui ne demeurent pas ensemble, mais chacune pour soi dans un circuit de plusieurs heures, dans les endroits où les occupations de l'homme le conduisent»87.

«Chez les Aïnos de Krafto les cérémonies de mariage sont les mêmes que chez ceux du Yézo. Quand un homme de Krafto veut se marier, il donne à son beau-père les cadeaux de fiançailles; le chef de village donne ensuite au prétendu un Bettsi (une espèce de cuirasse) comme confirmation du mariage. Très souvent les hommes se marient avec des femmes qui demeurent très éloignées d'eux, quelquefois de 100 li chinois»88. Or, en ce cas, le prétendu est bien [p.145] obligé de se bâtir une hutte temporaire clans le voisinage de sa fiancée, pour lui faire sa cour et surtout celle à son beau-père. On retrouve cette coutume chez tous les peuples nomades, ou qui l'ont été. Nous rappellerons seulement les sept ans que Jacob dût servir le père de Rachel, Laban, avant de pouvoir l'obtenir en mariage, et les autres sept ans qu'il dût lui servir pour obtenir Lea89. Du reste, noua n'avons pas besoin d'aller chercher si loin. La même coutume existait aussi chez les Chih-weï, tribu tatare divisée en cinq hordes, parenté aux Kkitan, et demeurant aux environs du fleuve Amour, donc exactement opposée à l'île de Krafto. On lit dans les livres des T'ang la notice suivante sur le mariage: «Quant aux us du mariage, le prétendant va d'abord servir diligemment90 dans la maison de sa fiancée pendant trois ans afin de pouvoir l'obtenir pour femme; quand le terme de son service est écoulé, la famille de la fille partage ses effets, que les nouveaux mariés emportent assis dans le même chariot, et s'en retournent chez eux au son du tambour et de la dance».

Dans les nouveaux livres des T'ang le même récit se retrouve, un peu racourci et en d'autres termes; mais ils disent également que le prétendant doit d'abord servir trois ans les parents de sa fiancée.

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Chez les Wou-hoan, une race toungouse exterminée sous les on par les Hioung-nou, et dont les débris s'étaient sauvés dans les montagnes Wou-hoan, le prétendant commençait par enlever sa future, et après en avoir usé pendant une demi année ou cent jours, il envoyait une entremetteuse avec des chevaux, des bœufs et des moutons comme cadeaux de mariage. Le beau-fils suit sa femme dans sa maison; chaque matin il va la saluer, mais il ne salue pas ses parents. Il devient l'esclave de la famille de sa femme, qu'il doit servir pendant un ou deux ans, et après, la famille de sa femme lui envoie sa fille. La même coutume existait encore du temps de Steller, à Kamtchatka, chez les Itulmen. Le prétendu sert le père de sa future pendant 1 à 4 ans, et essaie pendant cette époque de la surprendre; quand il arrive à pouvoir faire cela, et à mettre son pouce dans ses parties naturelles, le mariage a lieu. S'il ne plaît pas à la fille, elle le chasse, et il est obligé d'aller servir ailleurs. Le beau-fils demeurait dans la maison de son beau-père, qui lui donnait quelquefois une seconde fille en mariage, sans exiger, comme Laban, un nouveau terme rie service91. Un des devoirs les plus durs de ces prétendus est d'être obligés d'aller chercher, par tous les temps, en été, de la neige et de la glace du sommet des mou- [p.147] tagnes les plus hautes, afin de pourvoir à la soif d'eau fraîche de son futur beau-père et sa fiancée92. Le récit de Hoeï-chin n'a donc rien de surprenant.

Quant au Deuil, Hoeï-chin dit qu'on jeûnait de 3 à 5 jours après le décès d'un parent, et qu'on érigeait une tablette comme image de l'âme, devant laquelle on se prosternait et y sacrifiait. Mais qu'on ne portait pas d'habits de deuil93.

Selon Von Siebold, le deuil chez les Aïnos dure, d'après le degré de parenté, de 1 à 3 ans94 ce qui s'accorde avec la durée du deuil observée par l'héritier présomptif lors du décès de son père (ci-dessus, p. 123). Scheube (op. cit. p. 241) dit que la durée du deuil a Yézo est très inégale. A Oshamambe le deuil consistait en ce que la famille du défunt ne mangeait ni viande, ni poisson pendant une semaine.

Quant au deuil des époux l'un pour l'autre, il durait seulement 3 jours à Tomakomai, l'A ans à Horohetsu, et à Otoshihe. 3 ans. On voit que Hoeï-chin a généralisé, mais les extrêmes, 3 jours et 3 ans, sont conformes aux observations modernes.

Du reste. Von Siebold. dit que nous ne savons rien des cérémonies de deuil chez les Aïnos, parce que les indigènes de Krafto commençaient déjà à pleurer dès qu'on parlait d'un défunt, même s'il n'était ni parent, ni ami95. Hoeï-chin a également raison en disant que les Kraftonais ne portaient pas d'habits de deuil (littéralement de portrait ou d'écharpe de deuil); mais on porte pourtant à Krafto, pendant la durée du deuil, un «bonnet de deuil» de laine noire, d'une forme particulière, afin que le soleil ne luise pas sur leur tête durant l'époque de leur impureté96.

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Quant aux tablettes, nous avons déjà dit qu'elles existaient à Krafto. Selon Rinchû, les corps sont, chez les Smerenkoures, déposés dans une chapelle à côté de la maison funéraire. Elle a plus de deux pieds de hauteur, est faite de planches, et la tablette de l'âme ([cc]) est placée dedans. Cette tablette consiste en une planche étroite, dont les deux coins supérieurs ont été coupés en biseau, et dont le corps est lié avec six lacs, à distances égales. On y présente des offrandes, comme du poisson, du tabac, etc.97.

Quant à leurs Coutumes, les habitants du Fou-sang étaient très paisibles, n'ayant ni armes, ni cuirasses, et ne faisant pas la guerre (ci-dessus, p. 121).

Ceci s'accorde encore très bien avec les mœurs des habitants de l'île de Krafto, et est confirmé par tous les voyageurs98.

Nous ne citerons que le jugement de Lapérouse et de Von Erusenstern. Le premier dit: «On ne peut douter qu'ils n'ayant beaucoup de considération pour les vieillards, et que leurs mœurs ne soient très douces; et certainement s'ils étaient pasteurs, et qu'ils eussent de nombreux troupeaux, je ne me formerais pas une autre idée des usages et des mœurs des patriarches»99; et le second: «Einigkeit, Stille, Gutmûthigkeit, Bereitwilligkeit, Bescheidenheit: aile dièse vsrirklich seltenen Eigenschaften, die sie keiner verfeinerten Kultur zu verdanken haben, soudern welche nur die Gefuhle ihres natûrlichen Charakters sind, machen, dass ich die Aïno fur das heste von allen Vôlkern halte, die ich bis jetzt kenne»100.

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GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION

Hoeî-chin s'étend plus sur ces deux sujets que sur les autres. Le pays était gouverné par un roi ou chef, qu'il appelle Yih-khi (It-khi ou Ih-khi selon l'ancienne prononciation). Les nobles du premier rang portaient le titre de «Grand Toui-lou»; ceux du second rang celui de «Petit Toui-lou» et ceux du troisième rang celui de Nah-tuh-cha (Nap-tut-cha ou Lap-tut-sa selon l'ancienne prononciation).

Aucun des auteurs européens ou chinois sur le Fou-sang n'a payé la moindre attention à ces mots; et pourtant, quand on aura découvert à quelle langue ils appartiennent, la solution du problème est trouvée. Or ces mots sont de l'ancien Coréen; ou, au moins, on trouve chez les anciens Coréens les mêmes titres. Ecoutons ce qu'en disent les historiens chinois.

Le Nan-chi dit: «Quant à leurs (c'.-à-d. des Kao-kiu-li ou anciens Coréens) magistrats, il y a des Siang-kia, des Toui-lou, des Peï-tché, des Kou-ts'ou-kia (Ma Toan-liu dit Kou-tsou-ta-kia), des Tchou-p'ou (ou Archivistes), des Yeou-tai, des Tching-sze et des Sien-jin à habits de soie

«Quant aux magistrats, quand il y a (dans un endroit) un Toui-lou, on n'y nomme pas un Peï-tché; et quand il y a un Peï-tché, on n'y nomme pas de Toui-lou.

Les anciens livres de la dynastie de T'ang disent, eu parlant [p.150] de Kao-li, ou la Corée; «Les plus grands magistrats sont nommés Grands Toui-lou; ils sont à comparer au premier rang, et prennent connaissance de toutes les affaires du pays; ils sont remplacés tous les trois ans».

Dans les nouveaux livres de la dynastie de T'ang on lit: «Il y a environ 12 rangs dans les officiers du gouvernement, nommés: 1°. Grand Toui-lou, nommé quelquefois T'ou-tsioueh; 2°. Wouh-tsieh-tchou-tou-pou-tché; 3°. Tai-ta-sze-tché; 4°. Kin-i t'eou ta hing (le grand frère à habits de soie), ce qui veut dire les Sien-jin habillés en habits de soie. Ils gouvernement le pays pendant trois ans et sont alors destitués; mais s'ils ont bien gouverné, on ne le fait point».

Toutes ces dénominations se trouvent déjà mentionnées dans les Annales des Han postérieurs, règne de Chi-tsou, 8e année de la période Kien-wou (32 de notre ère), ainsi que dans le San-hooh-tchi, où les noms sont un peu différemment écrits101. Ce livre nous donne quelques informations intéressantes sur ces titres. Les Grands [p.151] de la famille du roi sont tous appelés Kou-ts'ou-kia, parce qu'ils sont descendus de la tribu Siao-nou, qui était autrefois la famille régnante, mais qui avait été supplantée par la tribu Koui-leou. On la trouve répétée dans les Annales des Liang, en 502 de notre ère et ailleurs.

Nous ne nous occuperons ici que du fonctionnaire Toui-lou ou Grand Toui-lou, parce que ce même titre est, selon Hoeï-chin, le titre des premiers nobles dans le Fou-sang. Selon les communications faites par l'ambassade coréenne à la cour de Ngan-ti, empereur des Tsin, en l'an 405 de notre ère, les «Grands Toui-lou» assument ce rang par la violence et en se le disputant l'un l'autre, mais ils ne sont pas institués par le cabinet du roi. Selon les livres de la dynastie des T'ang, les fonctionnaires n'étaient nommés que pour trois ans, quand on les remplaçait par d'autres. Le jour du remplacement, quand le fonctionnaire en titre ne voulait pas résigner, on s'attaquait mutuellement. Le roi s'enfermait dans son palais, et accordait la place au vainqueur. Les anciens livres des T'ang disent que quand le Grand Toui-lou en titre ne voulait pas se tenir au terme des (3) ans, et refusait de se soumettre au chan- [p.152] gement, on l'attaquait à main armée, et le vainqueur le devint ensuite. Le roi s'enfermait pendant ce temps dans son palais, car il n'y pouvait rien faire.

Nous trouvons donc que Hoeï-chin n'a pas menti lorsqu'il disait que les nobles du premier rang à Fou-sang s'appelaient les Grands Toui-lou et ceux du second les Petits Toui-lou, et cette coïncidence est de la plus haute portée ethnographique, car elle prouve que Krafto a été civilisée, si non peuplée, par voie de Corée. Nous n'avons pas encore réussi à trouver le mot coréen Yih-hhi pour roi et Nah-tuh-cha pour les nobles du 3er rang. Mais cela n'est pas étonnant; car tous les titres des nobles et fonctionnaires cités dans les Annales chinoises ont entièrement disparu. Aucun d'eux ne se trouve dans les listes modernes des fonctionnaires coréens102.

Aujourd'hui il n'y a plus de rois chez les Aïnos. Cependant, autrefois, le chef de Char (Sara, sur la côte orientale de Yézo) était le premier de tous les autres chefs, une espèce de «roi des Aïnos», et fut nommé nimbe rogû. Le poste était héréditaire. Le dernier nimbe rogû est mort dernièrement sans enfants, et la dignité a été abolie. Selon les recherches de M. Batchelor, chaque village aïno était gouverné anciennement par trois chefs, subordonnés à Sara (Char). Ces chefs n'avaient jamais une autorité absolue; tous les crimes étaient soumis au jugement d'autant de membres de la commune qui voulaient être présents (exactement comme Hoeï-chin le raconte)103.

[p.153]

Les Japonais out conservé les anciennes charges du grand et petit Toui-lou et du Nah-tuh-cha. Chaque village aïno a à présent un chef nommé Olena, des chefs suppléants Waki-otena, des sous-chefs Sokontokai (du Japonais syau véritable, et de Kozukai serviteur) et des huissiers ou écrivains Kambi kor ku, dont nous donnons l'étymologie plus loin. Tous ces noms, excepté le dernier, sont japonais, et paraissent avoir supplanté les anciennes désignations aïno: Ik'i ou Yihk'i104, roi; Ta Toui-lou, grand Toui-Ion = Ùtena. moderne; Siao Toui-lou, petit Toui-lou = Waki-ôteua; et Nah-tuh-cha = Sokontokai105.

Hoeï-chin a oublié de nommer le Sze-fung-tchang ([cc]), ou Inspecteur des Mœurs, qui était un des grands officiers du pays, et dont la charge est représentée en Corée par le Kan-koan-Chinois Kién-koan ([cc]). Nous avons vu (ci-dessus, p. 128) que cette charge fut donnée en 581 de notre ère à un Coréen qui avait été poussé au Fou-sang (Karafto) par un vent contraire.

Le roi avait l'habitude de changer tous les deux ans la couleur de ses vêtements, de vert, en rouge, jaune, blanc, et noir106.

Il y avait deux prisons, une pour les criminels légers et l'autre pour les graves criminels condamnés à la réclusion perpétuelle. Cependant on permettait à ces derniers le mariage à condition que les enfants devinssent esclaves107.

[p.154]

Un homme considérable était jugé par une assemblée générale, et s'il était condamné, on l'enterrait vivant après un festin d'adieu108. La peine s'étendant, d'après la gravité du crime, jusqu'aux fils et petit-fils, et quelquefois jusqu'aux descendants de la 7e génération109.

Quant aux habits multicolores portés par le roi du pays pendant les années différentes, Gaubil110 a déjà remarqué que, chez les Mongoux et les Mandchous, les dix Kan (qui forment avec les 12 tchi le cycle sexagénaire chinois) sont nommés d'après les couleurs. Les deux premières années de ce cycle de dix ans sont nommées vert et vert pâle; les deux suivantes rouge ou rouge pâle; et ensuite jaune et jaune pâle, blanc et blanchâtre, noir et noirâtre; c'est absolument la suite de couleur des vêtements du roi de Fou-sang: vert rouge, jaune, blanc et noir, qui sont les couleurs affectées aux cinq points et aux saisons: vert-Est, printemps; rouge-Sud, été; jaune-Centre, la terre; blanc-Ouest, automne; noir-Nord, hiver111.

Les Coréens étaient divisés anciennement en cinq tribus, à savoir:

Les Siao-nou, appelés maintenant tribu de l'Ouest; ou de droite;
        Tsiue-nou, » » » du Nord ou postérieure;
        Chun-nou., » » » de l'Est ou de gauche;
        Kouan-nou, » » » du Sud ou antérieure;
        Koueï-leou, » » » Centrale ou jaune.

[p.155]

Toutes ces assimilations des cinq points cardinaux aux tribus, aux couleurs etc., sont parfaitement tatares, et décèlent clairement leur origine.

Quant au système de prison en vigueur à l'époque où Hoeï-chin visita Krafto, nous n'en trouvons plus de trace; mais la peine d'enterrement vivant y est encore toujours appliquée. Une femme soupçonnée est mise à l'épreuve de l'eau bouillante112, et est obligée de retirer des cailloux jetés dedans, et si, à la suite de cette épreuve, la main de cette femme porte quelques traces de brûlure, elle est aussitôt noyée ou enterrée vivante113.

SCIENCES ET ARTS

Hoeï-chin dit que les habitants de Fou-sang possédaient une écriture et faisaient du papier avec l'écorce de l'arbre Fou-sang114. Ceci semble en désaccord avec les connaissances que nous avons aujourd'hui des Aïnos, qui ne possèdent plus d'écriture115. Mais les Aïnos eux-mêmes se souviennent parfaitement de l'époque quand ils possédaient des livres et une écriture à une époque pas trop reculée encore. Selon leurs traditions, le fameux héros japonais Yochi-tsune, qui vivait au 12e siècle de notre ère, s'étant insinué dans les bonnes grâces du couple divin Okikouroumi116 et Touresh, obtint leur fille en mariage; par elle, il sut se rendre maître des trésors et des livres des Aïnos, et s'enfuit ensuite. Depuis ce temps les Aïnos ont perdu l'art de l'écriture et de la poterie, et ont commencé à acheter leurs habits etc. des Japonais. Quant on les interroge sur quelque question difficile, l'Aïno vous répondra presque invariablement:

[p.156]

«Nous ne savons pas, car nous n'avons pas de livres.
Ceux possédés par nos ancêtres ont tous été volés par Yochitsune»117.

Une inscription tout à fait inconnue dans un rocher au N.O. de la baie d'Oturanai à Yézo, est dite dater des anciens Aïnos. Le Dr. Scheube en donne une gravure118; et le nom de Kamni kor kur (homme (kur) possédant ou tenant (kor) les écritures (kambi = Jap. kami, «papier») donné aux huissiers aïnos119, prouve qu'ils ont dû posséder une écriture quelconque. Ils ont un mot pour «écrire» Nuye. Parobo nuye signifie écrire ce qu'un autre dit. Des traces de cette écriture se retrouvent encore aujourd'hui dans le tatouage des bras120 des femmes à Krafto, et dans les figures que les hommes y tracent sur leurs armes et objets de ménage, figures qui rappellent les anciens caractères coréens, et que Henri von Siebold a publiées121. Nous en reproduisons ici quelques unes xna = qui ressemblent au Coréen [cc]=s, [cc]=a, [cc]= u; [cc]=o, [cc]=yu; [cc]=u, [cc]=s; [cc]=ts, [cc]=aa.

Du reste, les mots aïno Kambi no ye, écrire; Kambi no yep, un pinceau et Kambi chichamo, un écrivain, prouvent qu'ils ont dû connaître autrefois l'écriture122.

Hoeï-chin nous a appris que les Aïnos connaissaient les cinq couleurs affectées aux dix kan chinois, ce qui fait supposer une connaissance quelconque de l'astronomie. Et, en effet, Von Siebold123 nous dit que quelques Aïnos à Krafto connaissaient les signes du [p.157] Zodiaque, quelques astérismes et les noms des mois et saisons. Nous avons déjà vu qu'ils possédaient quelques traditions, légendes et chants. Von Siebold dit que les enfants étaient avides d'apprendre et qu'ils apprenaient avec facilité. Le traitement barbare des Japonais les empêchent cependant de regagner la culture qu'ils doivent avoir eue du temps de Hoeï-chin. La vie misérable, que les Aïnos ont menée depuis, a fait qu'ils ont perdu toutes les notions scientifiques qu'ils avaient apportées avec eux en venant à Krafto, après leur refoulement vers le Nord par leurs vainqueurs du Japon.

RELATIONS DE FOU-SANG AVEC LA CHINE

Le chamane Hoeï-chin rapporte que déjà en l'an 458 de notre ère cinq Bhikshu, ou moines mendiants, avaient apporté le Bouddhisme de Cophine à Fou-sang (Krafto)124. Lui même s'y rendit quelques années plus tard, et en revint en l'an 499 (ci-dessus, p. 120). Etant plus instruit que ses prédécesseurs, il nous a gardé quelques précieuses informations concernant son voyage, informations qui, comme nous venons de le voir, sont confirmées par nos voyageurs modernes. Depuis, les relations semblent avoir été plus fréquentes, et même les relations politiques. Nous avons déjà vu dans le Liang-sze-koung-li, qu'une ambassade de Fou-sang apporta en tribut à l'Empereur de la Chine Wou-ti, des Liang (502 de notre ère), de la soie du ver-à-soie sauvage, et une pierre précieuse pour regarder le soleil (ci-dessus, p. 125-126). Mais nous y lisons aussi que l'Empereur ordonna à Wan-k'ieh de s'entretenir avec l'ambassadeur aïno de ses mœurs et coutumes, des productions de son pays, de ses villes et ses montagnes et fleuves, et de s'informer [p.158] d'après les vivants et morts des temps passés. Wan-k'ieh leur rappelait aussi le souvenir du grand-père, des oncles et frères de l'ambassadeur, de sorte que celui-ci en fut touché jusqu'aux larmes (ci-dessus, p. 126).

Il y avait donc eu des relations suivies entre les deux pays, puisque Wan-k'ieh connaissait la famille de l'ambassadeur. La mention que celui-ci commençait à pleurer, dès que Wan-k'ieh en parlait, prouve encore une fois que cet ambassadeur était bien un homme du Krafto. Von Siebold dit que les Aïnos sont tellement sensibles, qu'il éclatent déjà en sanglots quand on leur parle seulement du décès d'une personne, même si elle n'était pas un parent ou un ami125.

Il n'y a aucun doute sur la véracité de la relation de Wan-k'ieh; elle est parfaitement d'accord avec l'usage chinois. Lorsqu'en 659, l'ambassade japonaise avait amené deux indigènes de Yézo à la cour chinoise, l'Empereur fit les demandes suivantes, naturellement par un interprète:

Q. Où est situé le pays de ces Yézoéens?
R. Dans le Nord-ouest.
Q. Combien d'espèces en existe-t-il?
R. Trois espèces: les plus éloignés s'appellent Tsugaru Yézo; les suivants Ara Yézo ([cc] les Aïnos crûs ou sauvages), les plus proches Niki126 Yézo ([cc] les Aïnos cuits ou civilisés).

Ceux-ci appartiennent à cette dernière espèce; ils portent annuellement leur tribut à notre cour:

Q. Y a-t-il du blé dans ce pays?

[p.159]

R, Non! les habitants vivent de viande.
Q. Ont-ils des maisons?
R. Non! ils vivent dans les montagnes sous des troncs d'arbre.

L'Empereur exprimait son étonnement sur l'extérieur étrange des deux Ainos de Yézo. Ceux-ci lui présentèrent une peau de daim blanche, un arc et huit flèches127.

Il est clair que l'ambassadeur désignait par Tsugaru Yézo l'île de Krafto, car les Yézo crûs et cuits sont les Aïnos barbares du nord et civilisés du sud de l'île de Yézo même.

Nous pouvons encore compter parmi les preuves à l'appui un récit très court, rapporté dans l'Encyclopédie de Ma Toan-liu. Un certain Wang-k'in, ayant été envoyé pour poursuivre le roi Koung jusqu'aux limites orientales extrêmes, il y interrogea les anciens et vieillards du pays, s'il y avait encore des hommes à l'Est de la mer. Ceux-ci répondirent, entre antres, qu'un jour un habit en étoffe avait été jeté par la mer sur la rive. Que le corps de l'habit était fait comme les habits des hommes de leur pays, mais que les deux manches étaient longues de trois brasses.

Or, il est un fait avéré que les manches de l'habit des Aïnos sont très longues128.

Quant au commerce, on importait déjà, au 5er siècle de notre ère, [p.160] du papier du Fou-sang eu Chine (ci-dessus, p. 130); papier fait d'une plante, pas encore déterminée, nommée Kih ([cc]). Certes, ce n'est pas de l'Amérique, que les Chinois auraient importé du papier. On avait également essayé d'acclimater le ver-à-soie sauvage du Fou-sang en Corée, parce qu'il était plus gros; mais il semble y être dégénéré129. Or, si les naturels de Krafto étaient une colonie de la Corée, il est naturel qu'ils aient entretenu des relations avec la mère-patrie. Ce ne sont pas des Peaux rouges qui auraient essayé d'acclimater un ver-à-soie en Corée.

POSITION GÉOGRAPHIQUE

Le seul auteur chinois qui donne une donnée tant soit peu raisonnable de la position géographique de Fou-sang est Toung-fang soh, qui dit que ce pays se trouve sur la côte orientale de la mer orientale; en remontant la côte tout droit, par terre, pour dix-mille li, ou trouve à l'Est la Mer azurée. Cette mer, dans toute son étendue, est splendide et n'est pas salée et amère comme les eaux de la mer orientale; elle est d'une couleur azurée parfaite, douce et d'un goût exquis. Fou-sang se trouve dans cette mer azurée130. Par la Mer orientale, les Chinois comprenaient autrefois la mer des côtes de la Chine depuis la Corée jusqu'au Nord; en d'autres mots la mer que nous nommons dans nos cartes la Mer du Japon. Ces eaux sont très bleues et transparentes. Les ambassadeurs de Corée, qui vinrent en l'an 1126 en Chine, disaient que leur pays touchait au nord-ouest au pays des Khi-tan, contre lesquels le fleuve Yahlouh les défendait. Que les eaux de la mer qui baignait leur côte orientale étaient si transparentes que le regard y plongeait jusqu'à cent pieds de profondeur. Qu'en regardant à gauche ou à droite de [p.161] Ming-tcheou131, les eaux étaient toutes de couleur azurée (p'ih). Elle mérite donc à bon droit le nom de P'ih-hai ou «Mer azurée», que les anciens géographes lui avaient donné.

Eu longeant donc la côte orientale de la Chine par terre depuis la Corée, on avait toujours à sa droite cette mer azurée, à l'extrémité de laquelle, à 10,000 li de distance, se trouvait le Fou-sang, qui devait conséquemment être une île, puisqu'elle est dite être située dans la mer.

La détermination géographique donnée par Hoeï-chin a donné lieu en Europe à toutes sortes d'interprétations erronées. Hoeï-chin disait que le Fou-sang se trouvait à plus de 20,000 li de distance du pays de Tahan, et que le pays était situé à l'Est de la Chine. (Ci-dessus, p. 121), Or, comme on avait lu dans Ma Toan-liu qu'il y avait un Tahan parmi les peuples à l'Orient de la Chine, on a mesuré la distance de 20,000 li à partir de ce Tahan, et on a dû nécessairement arriver en Amérique. Or, il y avait, chez les anciens géographes et historiens chinois, deux pays appelés Tahan, l'un situé à l'Est et l'autre au Nord-ouest de la Chine.

Ce fait avait déjà été constaté par le Dr. Bretschueider en 1870132 et relevé en 1876 par le prof. d'Hervey de St. Denys133, qui l'avait trouvé consigné dans la grande encyclopédie chinoise Youen-kien-loui-han publiée en l'an 1710 de notre ère134. Bretschueider (l.c.) disait que ce fait était consigné dans le Chap. 259, des T'ang-choti; [p.162] mais comme ce livre n'a que 225 chapitres, il y avait évidemment erreur, et il nous a coûté pas peu de peine à retrouver la citation, car le Tahan n'a pas d'article spécial dans les livres des T'ang, mais on en fait mention en passant dans l'article sur les Hou-sieh ([cc]) en ces termes:

«Les Tahan (Grands Han) demeurent au Nord du pays de (anc. pron. Kiok ou Kouk); ils élèvent beaucoup de moutons et de chevaux. Les hommes et les bêtes y sont également grands, et de là ils se nomment ainsi (Grands). Ce pays, ainsi que celui de , est situé dans le voisinage immédiat des Khirgizes, sur les bords du lac Kien (le Baikal). Tous ces pays n'étaient jamais venus payer leurs hommages; mais pendant la période Tchung-koan, quand la période Young-hoeï venait d'être établie135, ils vinrent à la cour (de la Chine) offrir des martres zibelines et des chevaux».

Ce Tahan était donc situé dans le pays arrosé par le Lena et le Yenisseï, près du grand lac Baikal, à une longitude de 108° E. et une latitude septentrionale de 53°, et ne peut donc être autre que le pays occupé aujourd'hui par les Buriates. M. G. Radde dit, dans son Rapport sur ses voyages au Sud de la Sibérie orientale, de ce peuple:

«De tous les Buriates des rives du Baikal, ceux qui demeurent au bout septentrional du lac jusqu'au Sund Olchon sont les plus pauvres—ceux de l'île Olchon les plus riches. Leur prospérité dépend de la quantité de bétail qu'ils possèdent. Les Buriates d' Olchon [p.163] ont de grands troupeaux de moutons, dont ils vendent la toison. ...Les bêtes à cornes sont petites et chétives, et elles sont moins estimées que les chevaux et les moutons. Les premiers ne sont pas beaux, mais ce sont des coursiers excellents et des bêtes très sobres. Ils marchent une journée entière et sont contents d'un maigre pâturage»136.

Nous retrouvons dans cette notice de l'éminent voyageur tout ce que les historiens chinois disent des habitants du Ta-han: les grands troupeaux de moutons et les excellents chevaux.

L'île de Karafto étant située sur le 143" degré E., il y a une distance en ligne droite de 35 degrés, ce qui donnerait une distance de 8750 li, en comptant le degré à 250 li, comme ou le fait ordinairement. Mais en outre qu'anciennement le li n'était pas si grand que le li actuel137, il faut encore tenir compte du fait que les voyageurs de Ta-han à Fou-sang n'allaient pas en ligne droite, mais en passant par monts et par vaux, et qu'ils comptaient par étapes de li marchés en une journée. En outre, les li dans les pays montagneux sont toujours bien plus petits que les li dans la plaine138. En doublant donc le nombre des li, nous atteindrons le chiffre de 17,500 li, exprimé globalement par Hoeï-chin comme 20,000 li. Ce n'est que plus tard que les Chinois ont placé le Fou- sang à l'Est de la Chine ou du Japon à cette distance, au lieu de compter cette distance du Ta-han. C'est ce que dit entre autres Li Tch'oun-foung dans l'introduction du 324e Chapitre du Wen-hien T'oung-khao de Ma Toan-liu: «La Chine se trouve dans le centre de l'univers. Puis, le pays de Ouo, aussi nommé le Japon», se trouve directement à l'Est [p.164] de la Chine; et le Fou-sang est encore plus à l'Est du Japon, et éloigné d'environ 30,000 li de la Chine. Mais l'auteur cité par Ma Toan-liu voulait seulement dire que l'autorité de l'Empereur chinois s'étendait 30,000 li à l'Occident et 30,000 li à l'Orient, car il poursuit immédiatement: «Pendant la période Tching-koan (627-649 de notre ère), le Koulikhan vint offrir des chevaux, et son ambassadeur disait que sou pays était éloigné plus de 30,000 li au N.O. de la capitale de la Chine».

La capitale était alors à Tchang-ngan ([cc]), situé sur le 106e degré Est. Les Koulikhan demeuraient au Nord du Han-haï139 vers le 100e degré de latitude E. La distance en latitude de Tchang-ngan n'était donc que de 6 degrés, ce qui ne donnerait que 1500 li mais il faut tenir compte des degrés de latitude, mettons globalement du 34° L. b. de Tchang-ngan au 64° degré L. b. de Koulikhan, ce qui fait 30 degrés de distance du Nord au Sud, ou 7500 li chinoises de 250 au degré, soit ensemble 9000 li. Nous voilà bien loin des trente-mille li donnés par Li Tch'oun-foung, car même en les doublant, comme nous l'avons fait pour l'évaluation des li de Hoeï-chin, nous n'aurons que 18,000 li. Pourtant, le pays de Kou-likhan était considéré comme celui le plus éloigné de la Chine. L'on voit par cet exemple que les anciens Chinois ne comptaient pas comme nous la distance à vol-d'oiseau, mais selon les étapes [p.165] parcourues pour arriver d'un endroit à l'autre. Ce n'est pas dix mille li de distance, c'est dix-mille li de chemin, qu'il faut lire. En voulant placer, selon la distance des li, le Fou-sang dans l'Amérique, il faudrait, selon ce même système, placer le Koulikhan à 120e ouest de Tchang-ngan140, et l'on arriverait au beau milieu de l'Atlantique, au lieu qu'au milieu de la Sibérie.

On voit donc qu'on ne peut accorder qu'une foi très relative aux distances évaluées par les anciens géographes chinois. L'itinéraire officiel de Pi-thi-tchouen ([cc]) à Ta-han ([cc]) que nous publierons dans un autre article, ne compte que 3267 li et 45 jours de marche de distance entre les deux endroits; distance probablement exacte.

Nous répétons volontiers ce que le P. Gaubil écrivait en 1755 à M. De Guignes: «Une route des Chinois pour un voyage de Chine en Californie, au temps marqué sur la carte, me paraît n'avoir aucun fondement. Supposez que les Japonais ayant eu connaissance de l'Amérique avant l'arrivée des missionnaires au Japon, les Chinois ont pu avoir, à cette époque, des connaissances de l'Amérique; mais celles que vous avez conclues de la relation des «bonzes sont au moins fort douteuses; les examens que vous aurez faits des distances marquées dans les mémoires chinois de géographie au temps de chaque dynastie, vous auront aisément fait voir la nécessité d'une bonne critique sur le résultat qu'on peut tirer de ces distances chinoises. Sans cet examen et sans cette critique, on s'exposera à bien des erreurs, et erreurs les plus grossières».... «Dans les cartes chinoises du Japon, dressées avant l'entrée des «missionnaires à la Chine et au Japon, on ne voit pas des vestiges des connaissances de l'Amérique; on n'y voit pas le terme boréal des pays du Yeso; on y voit quelques îles à l'est, voisines de Yeso et du Japon»141.

[p.166]

Plus loin il dit dans un P. S.: «Tout ce qui est dans la carte de Kaempfer, et tout ce qu'il dit des connaissances japonaises est «bien postérieur à l'an de J. C. 458, et je ne vois pas ce que cela peut prouver pour la réalité d'un voyage de Chinois, de la Chine à la Californie, à cette époque. Si la Californie avait été connue à la Chine l'an 459, 460 etc., après J. C, les Chinois qui, depuis ce temps-là, ont écrit sur les pays étrangers, en auraient dit quelque chose. Je ne parle pas des historiens de l'empire, je parle encore des autres écrivains»142.

L'auteur du Poh-wouh-tchi143 dit expressément que l'envoyé de la dynastie de Han, Tchang-kien, passa la mer occidentale pour arriver à Ta-thsin, mais que la mer orientale est vaste et immense, et qu'on n'a pas encore entendu que quelqu'un l'ait traversée144.

Un dernier argument contre l'identification du Fou-sang avec l'Amérique se trouve dans un passage de Sze-ma, qui dit que le grand courant équatorial qui s'étend de la côte orientale du Japon jusqu'à la Californie, nommé Kouro syau ([cc]) ou «Courant noir» par les Japonais, et Mi-lû ([cc]) «Réceptacle ultérieur» par les Chinois, se trouve à l'orient du Fou-sang145.

Ce courant était connu de bonne heure des Chinois. Tchoang-tsze dit: «Le Mi-lû entraîne toutes les eaux de la mer au dehors. Il se trouve en aval de tous les fleuves, et c'est pour cela qu'on l'appelle Mi (ultérieur); c'est l'endroit où toutes les eaux se réunissent, et c'est [p.167] pour cela qu'on le nomme Lu (réceptacle)». Tch'in Lun-kiung dit dans sa géographie: «Est du Japon et des (îles) Lieou-kieou, les eaux coulent toutes vers l'Est, et c'est ce que Tchoang-isze veut dire par la phrase que le Mi-lû les entraîne». Sze-ma a parfaitement raison quant à ce courant Est de Fou-sang, ou de Karafto. La Pérouse rencontrait près de l'île Ketoî (des Kouriles) un courant qui l'entraîna, en deux jours, 40 milles vers l'Ouest; un courant occidental aussi fort fut remarqué dans le détroit qui sépare Yézo du Karafto146.

Or, en prenant Fou-saug pour l'Amérique, il faudrait singulièrement déplacer ce grand courant de la mer du Japon jusqu'à la Californie, pour le placer sur la côte orientale de l'Amérique, ce qui est une absurdité.

Nous espérons avoir dissipé par cette étude les ténèbres qui environnaient l'existence de ce célèbre pays de Fou-sang, et d'avoir convaincu le lecteur que l'identification de ce pays avec l'Amérique n'est qu'une chimère, qui ne pouvait entrer que dans l'esprit d'un rêveur comme De Guignes, qui avait également voulu faire des Chinois une colonie de l'Egypte147. Ce ne sont pas les Chinois qui ont eu la prétention d'avoir colonisé l'Amérique,—n'ayons donc pas la prétention, nous autres Occidentaux, d'avoir colonisé la Chine.

Nous allons continuer à discuter, à des époques indéterminées, les problèmes de l'ancienne géographie et ethnographie chinoises; discussion qui prouvera que le fond des notices chinoises consignées dans leurs annales, candidement examinées, est véridique, si enveloppé qu'elles paraissent de nuages et de fables.

[p.168]

NOTE SUPPLÉMENTAIRE

Le chapitre sur les cérémonies de mariage etc., chez les habitants du Fou-sang148 était déjà imprimé, lorsque je tombai par hasard sur la notice suivante, qui décrit l'usage anciennement en vigueur en Corée, de bâtir une maisonnette pour le gendre futur derrière la maison des parents de la fiancée, exactement comme Hoeï-chin le décrit par rapport au Fou-sang. Elle confirme sa véracité, et est trop intéressante pour ne pas la publier en entier. On lit donc dans le San-kouo tchi:

«Quand le peuple veut se marier et que les pourparlers ont abouti à bonne fin, la famille de la fiancée construit une petite maison derrière la maison principale, qu'on nomme la maisonnette du beau-fils. Le beau-fils futur se rend le soir à la maison de sa fiancée, et se nomme dehors la porte, s'agenouille et supplie d'obtenir la permission de coucher avec elle. Après avoir renouvelle cela plusieurs fois, les parents de la fiancée l'exaucent et lui permettent de se rendre dans la petite maison pour y coucher. Il y dépose de l'argent et des soieries; et quand l'enfant est devenu grand, il ramène sa femme avec lui à sa maison»149.


FOOTNOTES

1 Recherches sur les Navigations des Chinois du côté de l'Amérique; publié, en 1761, dans les Mémoires de l'Académie, Tome XXVIII, pp. 505-525.

2 Annales des Empereurs du Japon 1834, p. 4.—Nouvelles Annales des Voyages, XXI, 2e Série, 1831.

3 Groeneveldt, Notes on the Malay Archipelago, p. 82, note 3.

4 Lettre du P. Gaubil à M. De Guignes. Journal asiatique, 1832. Tome X, p. 392, à la note.

5 L'île de Krapto (Krafto, Karafuto) n'a été révélée aux géographes européens qu'en 1721 par les Cartes de la Tatarie construites par les pères Jésuites sous le règne de l'Empereur K'ang-hi. Un exemplaire original fat envoyé en France, où il restait enseveli  jusqu'à la révolution dans la bibliothèque particulière du roi à Versailles. Les calques de ces cartes furent confies à D'Anville, qui les a reproduits dans l'ouvrage du père Du Halde, et ensuite insérés dans son Nouvel Atlas de la Chine, de la Tartarié chinoise et du Thibet (La Haye, 1737). Sur cette carte l'île de Krafto, située opposée à l'embouchure de l'Amour, ne portait pas de nom; mais précisément à la bouche de l'Amour on avait écrit les mots Mandchous Saghalien anga hada (Sakhalian angga khadd), que d'Anville traduisit par «Isle de la bouche noire, mais signifient, selon Klaproth, «Rochers de la bouche noire»: le nom de quelques îlots à l'embouchure du fleuve, mais nullement la grande île, car île est toun en Mandchou. Les copistes de d'Anville trouvèrent le nom Saghalien anga hada trop long, et ne gardaient que le nom Saghalien (aussi écrit Saghalin, Se'galien et Seghalien). Dans les anciens rapports russes elle est nommée Giljat d'après les Giljaki, une peuplade demeurant sur la rive gauche de l'Amour.

Le géographe japonais Fayasi Sivei dit que le nom indigène de Krafto était Taraikai ou Tarakai. Les anciens Japonais la nommèrent Oku Yézo, le Yézo postérieur (Nippon Archiv VIII, 197 à la note). Von Siebold traduit Oku Yézo par le Yézo intérieur (Inne- res Jezo); mais c'est une erreur. Oku ([cc]) signifie en Japonais derrière, arrière; c'.-à-d. l'île derrière l'île de Yézo. Les géographes Chinois la nomment encore aujourd'hui [cc] Ngao-tcheou. Toung-pao, Vol. II, p. 404 et plus loin page 112, note 4.

6 G. Schlegel, Uranographie chinoise, p 485, note 1.

7 Il se trouve dans le golfe de Petchely, près de Lin-yu ([cc]). Lat. 40° 08' Long. 116° 50'.

8 Variante d'une autre édition: Sur l'île de Tou-loh-tchouen ([cc]).

9 Mon édition porte le caractère [cc] tcheou, bateau; celle de 1877 [cc] tchouen, navire.

10 C'est-à-dire la langue chinoise.

11 C'est encore vrai aujourd'hui. Tous les voyageurs confirment le fait. Le Millet s'appelle en Aïno amâm. Ils ne connaissaient pas le riz autrefois et le nomment chu-amâm, c'.-à-d. Millet du Japon. Comp. Scheube, die Aïnos, p. 230 (Mittheil. Ost-Asiens, Vol. III, Yokohama).—Nippon Archiv VII, 199, note 10. ([cc]).

12 Le caractère [cc] se prononce ordinairement [cc]; mais très souvent il a la prononciation Ai ([cc] vide Dict. de Khang-hi, i. v.). Cela ressemble beaucoup au mot Aïno, qui, comme on le sait, ne veut dire que Homme.

13 Comp. la note 5e de la page précédente.

14 M. de Rosny (Textes Chinois traduits en Français, p. 25) met un point après [cc] (pieds) et traduit [cc] par (Ces insulaires) portaient des boucles d'oreilles; ce qui pourrait donner lieu à un malentendu. Le [cc] «environ» appartient à la période précédente, et veut dire que les barbes avaient environ quatre pieds de longueur. Le [cc], qui signifie «boucle d'oreille., comme substantif, est ici un verbe, qui signifie «ficher, piquer, insérer, [cc]. Dict. de Khang-hi, i. v.j. Voir la page suivante où on lit [cc] au lien de [cc].

15 Comp. Congrès international des Orientalistes, 1874, I, 203.

16 Publié en 1859 par Tokishirô Shujiu.

17 On traduit généralement le c. hia [cc] par crevette, mais c'est une erreur. Le hia, plus spécialement le loung-hia, est un Palinuras ou une Langouste, nommée Tebi par les Japonais. (Nippon Archiv VIII, 259).

18 Le célèbre archer Hao-i [cc]. Mayers, Chin. Readers Manual, No. 178.

19 L'auteur chinois a en effet raison. Les dix soleils étaient tout simplement des parélies, dont il est très souvent fait mention dans les annales chinoises et dont on peut voir les curieux dessins dans le [cc] Tsîang-i tou-ki, ou Gravures et notices des merveilles. Comme chez nous, au moyen âge, les Chinois tiraient des prognostics de ces phénomènes. Comme quand deux soleils se montrent ensemble, l'empire sera divisé en discorde; quand trois soleils se montrent ensemble les princes feudataires se querelleront pendant trois décades; quand beaucoup de soleils se montrent ensemble, l'empire sera divisé en deux armées ennemies; quand plusieurs soleils se montrent ensemble, il y aura de grandes batailles. Les auteurs chinois emploient alors toujours la formule constante [cc] ping-tch'ouh, comme [cc] trois, beaucoup, plusieurs de soleils se montrent ensemble. Le [cc] veut donc dire que dix soleils (un soleil avec neuf parélies) se montrèrent ensemble; et il est parfaitement inutile de vouloir reconnaître en Chih-jih ([cc]) un nom propre. Ces parélies sont nommées par les Chinois [cc], quand on ne voit que deux soleils; mais quand il y en a plusieurs, on les nomme [cc] autant de soleils qui se montrent simultanément. Le phénomène n'est nullement impossible. Le 19 Juin de l'an 1871 on a vu à Poerwokerto (Java), le matin de 8 à heures, six soleils au firmament, dont deux se trouvaient à gauche et à droite du soleil, une en bas, juste en face du soleil, et deux autres sur la circonférence gauche d'un grand cercle passant par le centre du soleil et de la parélie en face du soleil. (Voyez la gravure ci-contre.)

Ils ressemblaient a, des soleils voilés par de légers nuages. Ce phénomène a été représenté et décrit dans le journal officiel du gouvernement (Javasche Courant, du 18 Juillet 1871, No. 57).

20 Littéralement: frôle le Fou-sang. Mayers, Chin. Read. Manual. No. 235.

21 Le [cc] a été écrit par le fameux Toung-fang soh ([cc]) en l'an 138 avant notre ère. (Mayers, Chinese Readers Manual, No. 689).

22 [cc] de Rosny. Textes Chinois traduits en Français, p. 95 et fol. 64.

23 Von Siebold, Voyage de Maerten Gerritsz. Vries, p. 170.

24 Le professeur d'Hervey de St. Denys traduit (page 10 de son Mémoire sur le Fou-sang) le nom [cc] Toung-hiun heon, du 6e empereur de la dynastie des Thsi, par «Au temps (heou) appelé les troubles de l'Orient (Toung-hiun). Comp. Mayers, Chin. Readers Manual, p 376.

25 [cc] Lat. 30° 26' 40", Long. 109° 44' 50", était à cette époque la capitale des empereurs de la dynastie de Liang.

26 En Aïno Hikata rotchiyé. Rotchiyé = Prison.

27 En Aïno Mat'nau ou Matuo rotchiyé.

28 Ce passage a été mal traduit par nos devanceurs. Le c. [cc] tso, comme terme  judiciaire chinois, veut dire «appliquer la peine», «condamner». Il est employé encore aujourd'hui dans le Code pénal chinois: [cc] tso-tsoui veut dire Condamner. [cc] puh-isv ou [cc] tchuh-isoui veut dire acquitter, absoudre. [cc] donc dire condamner le criminel à la fosse, c'.-à-d. à être enterré vivant. Neumann, Leland et autres traduisent le c. par s'asseoir, et prétendent que l'assemblée se tenait dans une fosse. Ils passent sous silence le festin d'adieu La même coutume existait chez les Mohkoh de l'Amour, appelés plus tard Niu-tchin. Ma Toan-liu dit (Chap. 327, fol. 4 verso, art. [cc]): Quand il y a des affaires importantes, ils vont dans la plaine et s'asseyent en un cercle, tracent (un cercle) avec de la chaux et délibèrent. Le plus médiocre en rang commence la délibération; quand personne ne prend la parole après la discussion, le général convoque une grande réunion ou l'on va boire, etc.

29 [cc] ne signifie pas seulement cendres, mais aussi chaux. On couvrait probablement le coupable de chaux vive et on le brûlait de cette façon.

30 Neumann traduit «que les cornes sont si grandes qu'elles contiennent dix boisseaux et qu'on les emploie pour y garder toutes sortes de choses». Sic!

31 Neumann traduit: l'or et l'argent n'ont pas de cours dans les marchés. M. d'Hervey Fou-sang, p. 385) traduit: «Les marchés sont libres et ce qui se vend n'a point de cours fixé». Bretschneider Uber das Land Fusang, (Mitth. Ostasiens, Bd. II, 1876-1880, p. 4) traduit: «Auf den Màrkten kennt man weder Abgaben noch Tarife». La version que je donne est celle qui correspond au texte chinois.

32 Wan-khieh est le nom d'un des quatre seigneurs de Liang [cc] Khang-hi; Pendant la période T'ien-kien de la dynastie des Liang ([cc]—519 de notre ère), les quatre seigneurs Hoei-tchim, Wan-khieh, Wei-t'oan et Tchang-ki vinrent voir Wou-ti (le premier empereur, fondateur de la dynastie des Liang). Leur histoire est décrite dans le livre intitulé, Mémoires des quatre seigneurs de Liang, [cc]. Williams, Chinese Dictionary, fait vivre Wan-khieh vers l'an 300 avant notre ère (sic!). Comp. le Mémoire sur le Fou-sang du prof. d'Hervey de St. Denys, p. 11, ou ces 4 seigneurs sont nommés Ho-tchin, Tu-kie, Cho-touan et Tchang-ki, prononciation erronnée, comme on peut le voir dans le Dict. de Khang-hi.

33 Le texte que j'avais traduit en 1870, d'après une citation du [cc], art. g 4t. Sect. 56, porte: [cc] «quand on y regardait sous les rayons du soleil, on pouvait voir très distinctement le palais et les bâtiments dans le soleil» et dans l'art (Kiouen 32) [cc] etc. Dans le [cc], imprimé avec des types mobiles, le compositeur a mis par erreur [cc] au lieu de [cc]; ou bien il a omis le c. [cc] entre eux de [cc] et de [cc].

34 [cc] Wylie, Notes on Chin. lit. p. 146.

35  Le Yeou-yang tsah-tsou, en 20 livres, a été composé par Touan-iching-shi ([cc]) vers la fin du 8e siècle. Il est divisé en 29 sections qui traitent de beaucoup de choses surnaturelles et étranges, mais qui ont aussi leur valeur pour les recherches de l'antiquité. (Wylie, Notes on Chinese literature, p. 155.)

36  Cette charge existe aussi en Corée sous le nom de Kan-kwan (= Chin. Kién-koan [cc]), que von Siebold (Nippon-Archiv. VII, 59) traduit par «Sittenrichter», (Juge des moeurs). [cc] Vide [cc]. La même notice se trouve aussi dans la grande Encyclopédie [cc] Sze-loui t'oung-pien, Kiouen 92, Art. [cc], Ecrevisses, sous le vers [cc], Cherche un gendre dans le Pays des longues Barbes. Scheube (loc. cit. p. 221) dit qu'il n'a que rarement aperçu un commencement de barbe chez les femmes aïno à Yézo, mais que leur système pileux est pourtant plus abondant que chez aucune autre femme du monde.

37  Fu-sang, or who discovered America. Chinese Recorder and Missionary Journal, Vol. III, Octobre 1870.

38 Ethnographie des Chinois, IV. Sur la valeur du Li, pag. 81 et suivantes, et comparez le chapitre à la fin de ce mémoire.

39 Wylie, Notes on Cîhinese literatare, p 134.

40 Aardrijks- en Volkenkundige Inlichtingen tôt de ontdekkingen van Maerten Gerritsz. Vries, etc. Amsterdam, F. Muller 1858, pp. 111 & 164, No. 247.—Nippon-Archiv VIII, p. 209 et Tab. XVII. Von Siebold dit que l'arbre Atsui ne se trouve pas à Krafto (Nippon-Archiv VII, 188); mais le voyageur japonais Rinso dit que les habitants de Yézo, aussi bien que ceux de Krafto, font des étoffes de l'écorce de l'arbre (ni signifie arbre), qu'ils sèchent au soleil, plongent plusieurs fois dans l'eau sulphurée, puis en retirent les fibres pour les tisser; l'étoffe s'appelle Atsi c'.-à-d. Soie (Si) de l'arbre At (Ibid. p. 200). Scheube nomme l'habit at-tos.

41 Die Aïnos, dans Mittheil. der Deutsch. Gesells. fur Natur- und Vôlkerkunde Ostasiens, III, 223.

42 Vide [cc] ram Yézo Manga, "Esquisses rapides de Yézo. Planches XXX et XXXI, où l'on voit les Aïnos décortiant l'arbre Ohiyô, le procédé du marécage, le métier à tisser et la manière de tisser les fibres. Ce petit livre se trouve dans la bibliothèque de Stuttgard. Il a été publié en 1859. Comp. Nippon-Archiv VII, 182.

43  Noms indigènes d'un choix de plantes du Japon et de la Chine, p. 53, No. 366.

44 Il y a erreur: ce n'est pas parviflora, mais parvifloria selon les échantillons originaux conservés dans l'Herbier royal de Leide.

45 Voyage de Vries, p. 164, No. 249.—Nippon-Archiv VIII, p. 269, No. 249. Le nom Aïno de l'Ulmus parvifolia serait selon v. S. Wofsyani [cc] S'il. On le trouve également dans la Chine septentrionale. Le Kouang-tchu dit que le Lang-yû (U. parvifolia) ne forme pas de bourgeons-de-feuille; que les villageois remploient pour leurs chars; et que l'espèce qui produit les meilleurs vers à soie vient de la ville de Toung-kouang dans le Pouh-kai, et sert pour les besoins des mandarins [cc]. La ville de Toung-kouang est située dans le Déput de Ho-kien-fou ([cc]), dans l'ancien Pouk-kai, province de Putchely, en Lat. 37° 58', Long. 114° 16'.

46 Summers, Aino-English vocabulary, page 214, dit: Ohiyo, kind of tree, bark medicinal.

47 Lat. 22° 53', Long. 107° 4; le dans la prov. de Kiang-si.

48 [cc] Ce prodige serait arrivé vers 1637 avant notre ère, sous le règne de Tai-maou ([cc]), nommé Tchoung-tsoung par les historiens. On y vit, dans la cour du palais, croître en une seule nuit, deux arbres qui s'embrassaient mutuellement, dont l'un était un mûrier et l'autre un Kouh. Ces deux arbres devinrent si gros en moins de sept jours, qu'un homme ne pouvait en embrasser le tronc. Mailla, Hist. gén. de la Chine, I, 191.

49 Voir ci-dessus, p. 119.

50 Le commentaire du Chan-hai-king dit: «On lit dans les annales de Lû-cki que (l'Empereur) Yu (2205 av. J. C.) arrivait à l'Orient au pays de l'arbre Fou, aux neufs gués, où le soleil se lève»; et dans le commentaire de ce livre par Kaou-yeou, que l'arbre fou était la limite des grands arbres. Le (dict.) Chono-weu dit que le Fou-sang était un arbre miraculeux d'où le soleil sortait. C'est une metonomasie du caractère fou ([cc]).

51 Von Siebold, Voyage de Vries, p. 41.

52 Nippon-Archiv VIII, p. 265. La vigne se nomme en Aïno Boungara ou Poungara; le raisin, Hatou = Budo.

53 Fu-sang, or who discovered America, p. 3 des tirages à part.

54 Du reste, cette espèce de chenille est encore élevée aujourd'hui dans la province de Chan-toung. Le Père Du Halde, dans sa Description de la Chine (Vol. I, p. 312), dit à ce sujet, «Des vers assez semblables aux chenilles, produisent dans les Campagnes une soye blanche, donc les fils s'attachent aux arbrisseaux et aux buissons; ou en fait des étoffes de soye plus grossières, que celles qui se travaillent de soye produite par les vers élevez dans les maisons, mais qui sont plus serrées & plus fortes». [Voyez aussi p. 87 du même volume.]

55 Notes and Queries on China and Japan, III, 47.

56 Thâng-si, gut made from the entrails of a Caterpillar of the Png.-tree, Douglas, Dict. of the Amoy-dialect, p. 540.—Francken, Chineesch-Hollandsch Woordenboek van het Emoi-dialekt, p. 575.

57 Vol. II, p. 402.

58 Aardrijks- en Volkenkundige Aanteekeningen, etc., p. 116, (p. 121 de la traduction anglaise par F. M. Cowan).

59 Partie occidentale du Sze-tchouen actuel.

60  Von Siebold, Voyage de Maerten Gerritz. Vries, p. 115.

61 Ibid., p. 98-99; 171.

62 Ibid., p. 76.

63 Ci-dessus, pp. 119, 120 et 126.

64 Cette pierre précieuse bleue de Krafto est mentionnée sous le nom de [cc] Thsing-you, comme provenant du Japon, dans le Kwang-tchi ([cc] Vide [cc], apud [cc] Sect. 32, Art. [cc]).

65 Voyage de Vries, etc., p. 100, 116, 170.

66 Ci-dessus, p. 12.5.

67 Il paraît que celte phrase très simple a causé beaucoup de peine aux traducteurs. De Guignes traduisit: «Les bœufs de ce pays portent un poids considérable sur leurs cornes». Neumann: «Les cornes des bœufs sont si larges qu'elles contiennent dix boisseaux». Klaproth: «Les bœufs ont de longues cornes, sur lesquelles on charge des fardeaux qui pèsent jusqu'à 20 [cc] hou». D'Hervey de Saint-Denys: «Les cornes sont si grandes que leur capacité est quelquefois de 200 boisseaux». Bretschneider: «On trouve là des cornes de bœuf d'une longueur extraordinaire de sorte qu'elles contiennent jusqu'à 26 [cc] hou». Il paraît que ceux qui ont cru qu'il s'agissait ici de la capacité des cornes du bœuf ont été séduits à traduire cette phrase ainsi parce que le est une mesure de grains, de capacité différente, du reste. Il est curieux de voir comment ces sinologues ont négligé la phraséologie chinoise: signifier autre chose que:

Avec ou sur (1) leurs cornes (2) ils portent (3) des objets (4) jusque (5) équivalent à (6) vingt (7-8) quintaux (9). En outre, le c. [cc] n'a jamais la signification de «contenir», mais toujours celle de «porter, supporter». «Contenir» est exprimé en Chinois par [cc]; P- e: Le Kia contenait 6 pintes [cc] Kia cheou louh ching; il contient beaucoup de vin [cc] ching to tsieou, etc. Tsai ([cc]) se dit seulement de bêtes de somme, de chariots et de navires, de livres et moralement de l'homme; il a toujours la signification sous-entendue de «soutenir», «pouvoir résister a».

Que [cc] ho est une mesure de capacité ne signifie rien ici. Chez nous un baril est également une mesure de capacité, mais si un Chinois traduisait la phrase: «Ces mulets ont l'échine très forte et peuvent porter jusqu'à, deux barils, par «leur (échine) est très forte, et peut contenir jusqu'à deux barils», ou se moquerait de lui, et de droit.

Mais on a cru qu'il s'agissait ici d'un bœuf, et on n'a pas fait attention que Hoeï-chin parlait de la renie, qui a, en effet, des cornes énormes, sur lesquelles les Orotsko transportent leur mobilier entier, comme nous le verrons tantôt.

68 Ci-dessus, p. 122. La boisson fermentée faite du lait de vaches, de juments ou de biches, nommée Arkan chez les Mongoux, remplace encore aujourd'hui chez eux le vin. Le sake japonais l'a remplacée maintenant à Yézo et Krafto pour leur malheur.

69 Ci-dessus, p. 127.

70 Voyage de Vries, etc. p. 141; Nippon-Archiv VIII, p. 249.

71 Nippon-Archiv VII, p. 183.

72 Ibid., p. 190.

73 Ibid., p. 204, Note 36.

74 Von Siebold dit Kantakkan ou Kandatscan; mais le texte porte [cc] ce qui se prononce Kandaxhan. En Mandchou la renne s'appelle Kandahan (H. C. von der Gabelentz, Dict. Mandchou-Allemand. Abhandlungen fur die Kunde des Morgenlandes, Vol. III, 1864, p. 128). Le vieux serviteur chinois a probablement confondu Kandahan (renne) avec Kandargan ou Kandarkan, bride ou poitrail. Du Halde (Description de la Chine, IV, 34) l'appelle Hanlahan. Ailleurs on la nomme aussi Oron (Ibid., p. 67), probablement le même nom que le Russe Olèn.

75 On lit dans Ma Toan-liu (Chap. 345, fol. 19 verso) que les Niu-tchin tatares distillent une boisson spiritueuse de la Renne, qu'il appelle Mi [cc].

76 Nippon-Archiv VIII, p. 204, Note 36.

77 [cc] tribu la plus riche, et après les Tsakhares, la plus nombreuse de la Mongolie.

78 Le mont Hangai se trouve à l'Est du mont Altaï, environ à 20 jours de chemin. Il séparait autrefois les états de Chasaktoukkan d'avec ceux de Touchetoukhan (Du Halde, Description de la Tartarie chinoise, IV, p. 523).

79 [cc] Toung-pao, Vol. II, p. 403.

80 Nippon-Archiv VII, p. 190 et 203, Note 35, ainsi que Tab. XX, sur laquelle on voit une renne chargée de Saumons sèches, un sac de blé, des couvertures ou des nattes de peau de poisson, etc.

81 Korte Beschrijvinghe van het Eylandt Eso enz, Amsterdam 1646.

82 Voyage de Von Krusenstern.

83 Nippon-Archiv VIII, p. 190, 212.

84 Vol. 11, pp. 403, 405 et 408.

85 Nippon-Archiv VIII, Tab. XVI, XX.

86 Von Krusenstern's Reize. Atlas no. LXXVI; LXXX.

87 Nippon-Archiv VIII, p. 216.

88 13½ li = une lieue de 25 au degré; donc 3 li font à peu près un Kilomètre. Von Siebold, l.c., p. 195, d'après Rinchù.

89 Genèse 29 :20, 27 et 30.

90 [cc]—donner des peines incessantes dans la poursuite de ce qu'on ambitionne ([cc]) Khanghi, i. v. Vide [cc], Chap. 199b, Art. [cc] Chih-wei. [cc], p 219, fol. 10 verso. Chez les Chih-ioèi méridionaux cette coutume n'existait pas; on y enlevait sa fiancée. Vide [cc], Chap. 347, fol. 1 verso.—De Guignes, Recherches sur les navigations des Chinois, p. 510. Il est curieux que Ma Toan-liu ne fasse pas de mention de ce service de trois ans du prétendant à la main d'une jeune fille. Je ne sais pas d'ou il a tiré ses renseignements. Comme d'ordinaire, il ne mentionne pas ses sources.

91 Steller, Beschreibung von dem Lande Kamtschatka, p. 343-346.

92 Ibid., p. 325.

93 Ci-dessus, p. 123.

94 Nippon-Archiv VIII, p. 202, noie 29, 225.

95 Ibid., p. 188-189.

96 Ibid., Le. 202, Note 29, 217.

97 T'oung-pao, II, p. 409.—Nippon Archiv VII, p. 195.

98 Scheube (loc. cit p. 229) dit que le plus grand trésor des Aïnos sont ses vieilles épées, en général à lames de bois, qui depuis des siècles ne lui servent plus dans la guerre.

99 Voyage de Lapérouse, III, p 40.

100 Von Krusenstern's Reise um die Welt, II, p. 80.—L'harmonie, la quiétude, la bonté du cœur, la bonne volonté, la modestie, toutes ces qualités si rares en effet, qu'ils ne doivent point à une civilisation raffinée, mais qui proviennent des sentiments de leur caractère naturel, ont fait que je considère les Aïno comme le meilleur de tous les peuples que j'ai appris à connaître.

101 Au lieu de [cc] trouvons [cc] au lieu de [cc] nous trouvons [cc] de soie, nous trouvons [cc] habits noirs, etc.

102 Nippon-Archiv VII, p. 57-60.

103 Notes on the Ainu, Transactions Asiatic. Soc. of Japan. Vol. X , 2 , p. 212.

104 Il se peut que le mot iki soit le même que celui dans le Japonais iki-oi ([cc]) authority, might; iki-oi no tsuyoi hito: a man of great power or authority (Hepburn, Jap.-Eng. Dict., p. 161); Oi représente le Chinois [cc] wei (anc. pronon. owï); ou bien que le mot Iki soit le même que le mot aïno Okai, «un Homme».

105 Scheube, die Aïnos Mittheilungen etc. Ostasiens, III, pp. 337-338. Yokohama, 1880-1884.

106 Ci-dessus, p. 122.

107 Ci-dessus, p. 121.

108 Ci-dessus, p. 121.

109 Ci-dessus, p. 122.

110 Observations mathématiques, Paris, 1732, II, 135.

111 Comp. Mayers, Chinese Readers Manual, II, 296; et aussi l'article suivant sur les Arts et Sciences à Fou-sang.

112 Epreuve nommée Saimôn en Aïno de Yézo.

113 Actes du Congrès international des Orientalistes à Paris, I, p. 198.

114 Ci-dessus, p. 121.

115 Nippon-Archiv VIII, p. 207.

116 Selon le Dr. Scheube (loc. cit. p. 244) Okikouroumi serait le nom aïno de Yochi-tsune (sic!).

117 Chamberlain, dans Mémoirs of the Impérial University of Japan, No. I, p. 17.—Scheube, die Aïnos, dans Mittheilungen etc. Ostasiens, III, p. 231, Yokohama.

118 Scheube, Op. et loc. cit. p. 232 et Tab. VII.

119 Ibid., p. 237.—Ci-dessus, p. 153.

120 En Aïno téke hinuyé = tatouage (kinuyé) des bras (téke).

121 Ethnologische Studien uber die Aïno auf der Insel Yesso (Zeits. fur Ethnologie, 1881, Supplément. Tafel II).

122 Summers: An Aïno-English Vocabulary (Asiatic Society of Japan, XIV, p. 204).

123 Nippon-Archiv VIII, p. 207.

124 Le Bouddhisme avait déjà été introduit en l'an 372 en Corée. Il n'a été introduit au Japon qu'en l'an 552, et probablement par le Nord. Il est donc assez naturel que ces missionnaires bouddhistes aient essayé déjà en 458 de propager le Bouddhisme chez les Aïnos.

125 Es brechen ihnen schon die Thrànen aus, wenn man nur von dem Tode eîner Person, die auch kein Anverwandter oder Freund war, spricht. Nippon-Archiv , VIII, p. 188. Comp. aussi Heinrich von Siebold, Ethnologische Studien uber die Aïno (Zeits. fur Ethnologie, Vol. XIII, Supplément. Berlin 1881, p. 33).

126 Probablement Jonkou «ripe, mature, experienced, skilfull». C'est le nom que les Chinois et Japonais donnent aux sauvages civilisés.

127 Nippon-Archiv, VIII, p. 222, note 2, d'après le Nippon-ki.

128 The Ainu clothe themselves as much as they are able, with Japanese material made up after the coolie fashion. But the real Ainu dress, both of men and women, is a long gament made of the bark of the elm tree (Ulmus montana). It is spun and made up by the women, aud is very hard and rough. It has two long sleeves in it, reaches nearly to the feet, is folded round the body, and tied with a girdle. This material is called by the Ainu Attushi. J. Batchelor, «Notes on the Ainu», Transactions of the Asiatic Society of Japan, Vol. X, Part. II, p. 213-214.

129 Ci-dessus, p. 125 et 126, seq.

130 Ci-dessus, p. 118 et 119.

131 Actuellement la ville de Ningpo.

132 Fu-sang, or who discovered America.

133 Mémoire sur le Fou-sang, p. 4.

134 Notes on Chinese literature, p. 150.

135 Donc entre les années 649 et 650 de notre ère.

136 Beitrâge zur Kenntniss des Russischen Reiches und der angrenzenden Lander Asiens, Tom. XXIII, p. 228. St. Petersbourg, 1861.

137 Voyez Ethnographie des peuples étrangers etc., par M. d'Hervey de St. Denys, I, p. 49.—De Rosny, Ethnographie des Chinois, p. 71-90.

138 Ce système est encore pratiqué aujourd'hui à Java. Le hergpaal (mille de montagne) est d'un tiers plus court que le vlakfepaal (mille de la plaine). On les estime ainsi pour accorder aux employés du gouvernement en voyage dans les montagnes la même indemnité qu'à ceux voyageant dans la plaine.

139 La partie occidentale étroite du grand désert de Gobi.

140 30,000 li chinois de 250 an degré donnent 120 degrés. C'est la distance donnée par [cc] T'oun-foung comme celle de Tchang-ngan à Koulikhan.

141 Journal Asiatique, 1832, Vol. X, pp. 390 et 392.

142 Ibid., p. 393.

143 Wylie, Notes on Chinese Literature, p. 183.

144 Chap. I, art. «Eaux». Comp. Mayers, Chinese Readers Manual, No. 18.

145 [cc] apud Dict. Imp. de Khanghi, i. v.

146 H. Berghans, Lànder- und Vôlkerkunde, Ib., p. 595.

147 Cordier, Bibliotheca Sinica, colonne 230.

148 Ci-dessus, p. 144.

149 [cc] Article [cc] ou Corée, Chap. 13, fol. 7 recto.